Le point Vétérinaire n° 277 du 01/07/2007
 

Intoxication par les rodenticides anticoagulants chez le chien et le chat

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FOCUS

Éric Vandaële

4, square de Tourville, 44470 Carquefou

Finies les nombreuses ampoules de spécialités humaines à ouvrir lors d’intoxication aux anticoagulants chez le chien : un médicament vétérinaire arrive !

La vitamine K1 est connue de longue date comme l’antidote spécifique des effets anticoagulants des rodenticides à base d’antivitamine K chez les chiens et les chats. Pourtant, cet antidote n’était pas disponible sous une forme injectable vétérinaire appropriée à cet usage. Il était, jusqu’à présent, nécessaire de recourir à une spécialité humaine, très insuffisamment dosée pour un usage chez l’animal.

Dix ans après avoir mis sur le marché les comprimés dosés à 50 mg de vitamine K1 pour le relais oral du traitement injectable, TVM comble un nouveau “vide thérapeutique” en commercialisant depuis quelques semaines la forme injectable tant attendue pour le traitement d’urgence de ces intoxications. Une seule ampoule de 5 ml de la nouvelle spécialité vétérinaire est dosée à 50mg et correspond ainsi à cinq ampoules de 1 ml (10 mg) de l’ancienne spécialité humaine.

Une ampoule de 5 ml pour 10 kg par voie intraveineuse

La nouvelle autorisation de mise sur le marché (AMM) vétérinaire de la vitamine K1 confirme le schéma posologique jusqu’à présent recommandé pour le traitement d’urgence chez le chien (ou le chat hors AMM) : deux injections intraveineuses espacées de 12 heures à 5 mg/kg, soit une ampoule de 5 ml/10 kg pour chaque administration. Si l’état du chien ne permet pas un accès veineux, la solution peut être administrée par voie intrarectale (hors AMM).

Un traitement d’au moins trois semaines

Le relais du traitement injectable se fait par voie orale avec les comprimés à 50 mg à la dose de 5 mg/kg/j (un comprimé pour 10 kg) pendant au moins trois semaines. Les comprimés sont quadrisécables, ce qui permet d’ajuster la dose aux petits chiens. Compte tenu de la rémanence jusqu’à plus de huit semaines des effets toxiques des anticoagulants antivitaminiques K, il est recommandé de contrôler le temps de Quick 48 heures après l’arrêt de l’administration de la vitamine K1. Si celui-ci demeure allongé, le traitement doit être repris pendant au moins une semaine jusqu’à un nouveau contrôle. L’efficacité de ce protocole thérapeutique a été démontrée dans des études expérimentales (la survie des chiens traités est alors de 100 %) et éprouvée depuis longtemps sur le terrain.

Une vitamine liposoluble dans une solution aqueuse

• Cette efficacité et l’ancienneté des solutions injectables en médecine humaine ne doivent pas masquer la difficulté galénique pour développer cette solution aqueuse à partir d’une vitamine liposoluble. TVM a pu bénéficier de l’expérience du même fabricant que pour les ampoules de Roche. En pratique, la composition centésimale, la qualité pharmaceutique, la sécurité d’emploi et l’efficacité des deux formulations humaine et vétérinaire sont donc identiques. En outre, ce conditionnement offre d’emblée une longue durée de péremption : 36 mois à température ambiante (< 25 °C). Il est alors possible (et recommandé) pour un cabinet vétérinaire d’en stocker au moins une boîte en prévision d’un cas clinique éventuel.

• En effet, la fréquence relative de ces intoxications est assez élevée chez le chien. Elles représentent 10 % des appels dans les centres antipoisons animaux des écoles vétérinaires et sont relativement bien connues des praticiens. Ce sont certainement les plus communes chez les animaux domestiques.

Les rodenticides anticoagulants sont des toxiques utiles

• La fréquence de ces intoxications, voire quelques empoisonnements intentionnels à partir d’appâts préparés à cette fin dans des conflits de voisinage, ne doit pas faire oublier que les rodenticides sont d’abord des produits utiles dans la lutte contre des animaux nuisibles : les rats, les souris et autres rongeurs. Leur utilisation est de plus en plus encadrée, comme produit phytopharmaceutique (environ 500 rodenticides d’usage agricole autorisés contiennent ces molécules), et comme produit biocide pour les autres usages non agricoles.

• La réévaluation en cours de ces produits phytopharmaceutiques a d’ailleurs pour conséquence d’interdire de l’emploi la quasitotalité des rodenticides non anticoagulants, en particulier les spécialités d’action foudroyante ou rapide, et pour lesquelles il n’existe pas toujours d’antidote spécifique. L’emploi des rodenticides anticoagulants s’est donc largement accru au détriment des autres rodenticides, certainement plus dangereux.

Le diagnostic repose sur trois éléments : les commémoratifs, le tableau clinique et le temps de Quick.

Des effets toxiques après 2 à 12 jours

• Les commémoratifs d’intoxication sont essentiels. Cela peut être le motif de la consultation si le propriétaire est légitimement inquiet d’avoir surpris son chien en train d’ingérer ou, parfois, de vomir un appât coloré. Un vomitif (apomorphine) peut aussi être administré si cette ingestion est très récente (moins de deux heures). Toutefois, les anti­coagulants ne sont pas des rodenticides “foudroyants”, contrairement aux anciens convulsivants désormais interdits. Un délai est toujours nécessaire entre l’ingestion et l’épuisement de la réserve hépatique en vitamine K1 (figure). Cette propriété est même un atout dans la lutte contre les rats dans la mesure où l’intelligence de ces animaux les amène à faire une relation entre la consommation des appâts et la mort rapide à proximité de leurs congénères.

• Chez les chiens, selon les doses et la substance, le délai entre l’ingestion et les effets toxiques est généralement de 2 à 12 jours. En pratique, chez des chiens intoxiqués qui ne présentent pas de signes cliniques, la surveillance est requise pendant plusieurs jours et un traitement à base de vitamine K1 doit être mis en place si une augmentation du temps de Quick est constatée, même en l’absence de symptômes.

• À l’inverse, même sans commémoratifs clairs d’intoxication rapportés par le propriétaire, tout signe clinique pouvant être rattaché à un syndrome hémorragique devrait amener à suspecter une intoxication par les antivitamines K. Le tableau clinique peut être très varié selon la localisation du saignement (épistaxis, hématémèse, méléna, hématurie, boiterie, toux, etc.).

Le temps de Quick pour le diagnostic et le suivi

• Le temps de Quick est le principal examen qui confirme un trouble de l’hémostase secondaire donc, très probablement, l’intoxication aux antivitamines K. En revanche, il n’est pas si facile de mettre en évidence dans un laboratoire de toxicologie l’antivitamine K incriminée pour un diagnostic de certitude. Avec un risque de faux négatif, cette analyse est néanmoins possible à partir de sang total (prélevé sur EDTA ou héparine) ou du foie (animal mort).

• Un temps de Quick allongé est aussi le révélateur de la longue persistance de l’activité des anticoagulants. Si 48 heures après l’arrêt du traitement, le temps de Quick s’allonge à nouveau, il convient de reprendre le traitement oral de vitamine K1 pendant au moins une semaine avant un nouveau contrôle.

EN SAVOIR PLUS

- Buronfosse F. Les intoxications des carnivores domestiques par les rodenticides anticoagulants. Dans : Poisons et empoisonneurs. CNVSPA Ouest. 1995:231-326.

- E-PHY. Catalogue des produits phytopharmaceutiques et de leurs usages : http://e-phy.agriculture.gouv.fr (site Internet officiel du ministère de l’Agriculture).

- Hugnet C. Troubles hématologiques d’origine toxique chez le chien et le chat. Nouv. Prat. 2005:25-29.

- Pouliquen H. Conduite à tenir face à une intoxication par un rodenticide anticoagulant. Point Vét. 2001;221:36-39.

Figure 1 : Mécanisme d’action des antivitamines K

La vitamine K1 réduite, la forme active, est le cofacteur indispensable à la biosynthèse hépatique de quatre facteurs de coagulation : les facteurs dits PPSB, acronyme de la prothrombine (facteur II), la proconvertine (facteur VII), le facteur de Stuart (facteur X) et le facteur antihémophilique B (ou facteur IX). Cette synthèse conduit à la formation d’une forme inactive de vitamine K1 (époxyde). Pour être à nouveau active, la vitamine K1 a besoin d’être régénérée (réduite) par une époxyde réductase. L’action des antivitamines K se situe à ce stade en bloquant cette régénération par inhibition compétitive sur le site de l’enzyme réductase en raison de leur analogie structurale. Le traitement des intoxications consiste donc à apporter directement la vitamine K1 à forte dose durant la longue période de persistance des antivitamines K dans l’organisme.

Tableau : Principaux rodenticides anticoagulants et leur toxicité orale

D'après [1 ,2].