Le point Vétérinaire n° 277 du 01/07/2007
 

Chirurgie des bovins

Pratique

CAS CLINIQUE

Grégoire Theubet*, Evelyne Muggli**, Karl Nuss***


*Département des animaux
de ferme, université de Zurich
Winterthurerstrasse 260
8057 Zurich, Suisse
**Département des animaux
de ferme, université de Zurich
Winterthurerstrasse 260
8057 Zurich, Suisse
***Département des animaux
de ferme, université de Zurich
Winterthurerstrasse 260
8057 Zurich, Suisse

Une boiterie d’un membre antérieur chez une vache limousine s’aggrave après parage d’un abcès sur la sole. Une distension du carpe est alors mise en évidence.

Résumé

Une vache allaitante âgée de huit ans présente depuis deux semaines une boiterie d’appui du membre antérieur droit, qui s’est aggravée après le débridement d’un ulcère sur la sole d’un onglon de ce membre. L’observation d’une distension dans la zone du carpe conduit à pratiquer un examen échographique de cette zone. Un liquide anéchogène contenant du matériel échogène est observé à l’intérieur de la gaine tendineuse du tendon extenseur commun du doigt. L’infection mise en évidence dans la gaine de ce tendon est traitée chirurgicalement, avec débridement des lésions et mise en place de drains. La boiterie disparaît.

Le carpe des bovins est prédisposé aux lésions car il est exposé aux traumatismes et soumis à des contraintes répétitives lors du lever et du coucher de l’animal. Les deux lésions les plus fréquentes sont l’arthrite septique et l’inflammation de la bourse précarpale [6]. Elles sont généralement dues à des plaies pénétrantes, à l’expansion d’un phlegmon ou à la dissémination d’une infection par voie hématogène [8]. Une inflammation des tendons extenseurs du carpe peut survenir de façon occasionnelle, en particulier du tendon du muscle extenseur radial du carpe, de ses enveloppes et des fascia environnants [5, 9]. Les causes rapportées sont des traumatismes chroniques et la dissémination d’une infection par voie hématogène. Le tendon du muscle long abducteur du doigt 1 et, dans les cas graves, celui du muscle extenseur commun des doigts peuvent aussi être concernés. L’aspect échographique d’une affection isolée des tendons du muscle extenseur commun des doigts a déjà été rapporté, mais le traitement n’a jamais été décrit [6, 7]. Cet article présente le traitement avec succès d’une infection de la gaine du tendon du muscle extenseur commun du doigt à la hauteur du carpe.

Cas clinique

Une vache limousine âgée de huit ans est référée au département des animaux de ferme de l’université de Zurich pour une boiterie du membre antérieur droit qui évolue depuis deux semaines.

1. Anamnèse et commémoratifs

À la suite de l’apparition de la boiterie, les onglons du membre affecté ont d’abord été présentés à un technicien pareur. Un ulcère de la sole sur l’onglon médial a été constaté et débridé. Toutefois, la boiterie s’est aggravée après le parage. Des antibiotiques ont été administrés par le vétérinaire référent, mais aucune amélioration n’a été observée (pénicilline par voie intramusculaire(1)).

Le jour précédant son admission, la vache se lève difficilement. Une distension diffuse dans la région de l’avant-bras droit est apparue.

2. Examen clinique

• À l’admission, l’examen clinique est sommaire, car la vache est nerveuse et difficile à manipuler. La température rectale est de 40 °C, la fréquence cardiaque de 96 battements par minute et la fréquence respiratoire de 72 mouvements par minute.

• La vache présente une boiterie d’appui de grade 3 sur 5 sur le membre antérieur droit. Le carpe droit est distendu et l’animal ne le fléchit jamais complètement. Après un examen plus précis sous sédation, l’animal étant entravé à une table de couchage, la région du muscle extenseur radial du carpe et la face latérale de l’avant-bras droit apparaissent distendues. Une douleur est évidente à la palpation de cette zone. L’ulcère de sole du même pied préalablement débridé est en voie de guérison (tissu de granulation).

3. Imagerie médicale

• Des clichés radiographiques du carpe sont pratiqués (incidences latéro-médiale et dorso-palmaire), sans résultat significatif.

• Un examen échographique de la zone distendue est mis en œuvre (sonde de 7,5 MHz, appareil Hitachi EUB-6500 avec une sonde linéaire 10,5 MHz).

La région du carpe droit est tondue, nettoyée avec de l’eau et du savon, rasée et recouverte de gel échographique [7]. Le tissu sous-cutané paraît épaissi, œdémateux [2]. Le tissu qui entoure la gaine tendineuse du tendon extenseur commun du doigt est hyperéchogène. Un liquide anéchogène contenant du matériel échogène est observé à l’intérieur de la gaine tendineuse. Le tendon de l’extenseur digital latéral du doigt et sa gaine, les autres tendons, les gaines tendineuses, ainsi que l’articulation du carpe paraissent normaux ().

4. Hypothèse diagnostique

Fondé sur les signes cliniques et les observations échographiques, un diagnostic de ténosynovite septique du muscle extenseur digital commun est établi. Une approche thérapeutique chirurgicale est décidée.

5. Traitement préopératoire

La vache est mise à la diète hydrique la nuit précédant l’intervention.

Un traitement médical est administré avant l’intervention :

- antibiotiques par voie intraveineuse : pénicilline sodique, à la dose de 30 000 UI/kg (Penicillin-Natrium®(2)), et gentamicine, à la dose de 7 mg/kg (Vetagent®(3)) ;

- sérum antitétanique, par voie sous-cutanée, à la dose de 5 000 IU (Tetanusserum®(3)) ;

- anti-inflammatoire non stéroïdien par voie intraveineuse : ramifenazon à la dose de 12 mg/kg (Tomanol®(2)) ;

- vitamine A D3 E (10 ml d’AquaVit®(3)) et á-tocophérol (15 ml Selen-E Vertrag®(3)) par voie sous-cutanée.

6. Anesthésie

Une sédation est pratiquée avec de la xylazine à la dose de 0,2 mg/kg (Rompun® 2 %), par voie intramusculaire. L’anesthésie générale est induite avec de la kétamine par voie intraveineuse à la dose de 2,5 mg/kg (Narketan® 10(3)). La vache est intubée. L’anesthésie générale est maintenue avec un mélange d’isoflurane (Altare®(2)), d’oxygène et d’air, pendant deux heures et demie. Une solution de glucose à 5 % est administrée via un cathéter.

7. Déroulement opératoire

La voie d’abord chirurgicale est choisie avec l’aide de l’échographie. Une incision cutanée rectiligne est d’abord pratiquée le long de la gaine tendineuse du carpe jusqu’à environ 20 cm proximalement (). La gaine est ouverte sur toute la longueur avec des ciseaux de Metzenbaum (). Le retinaculum du carpe est partiellement incisé afin d’accéder à la portion distale de la gaine du tendon. Des écarteurs (type Weitlaner) permettent d’exposer une zone de 25 sur 5 cm, remplie d’un exsudat fibrineux et purulent.

La gaine est drainée et rincée abondamment avec une solution de lactate de Ringer contenant du sulfate de gentamicine (à la concentration de 800 mg/l). La gaine du tendon est soigneusement débridée. Un drain de type Easy-flow drain® (Ulrich AG, St. Gallen) est placé à l’intérieur. La gaine tendineuse est laissée ouverte, mais le tissu sous-cutané est refermé à l’aide d’un surjet simple avec du fil de suture résorbable (Polysorb® décimale 2, soit 0,5 mm de diamètre). La peau est suturée à l’aide d’un surjet à points passés (suture de Reverdin) avec un fil non résorbable (Supramid® décimale 1, soit 0,4 mm). Le drain Easy-flow est extériorisé en partie caudo-distale de la plaie.

Une incision d’environ 2 cm est pratiquée en portion craniale de la plaie afin de drainer l’espace sous-cutané. Une mèche de gaze est laissée en place pour garder l’incision ouverte. Un pansement de type Robert-Jones incluant les deux onglons et une attelle (portion de gouttière en PVC) sont mis en place. L’intervention a duré une heure et demie (incluant la mise en place du bandage et de l’attelle).

8. Évolution et traitement postopératoire

• L’administration d’anti-inflammatoire non stéroïdien est poursuivie pendant trois jours et les antibiotiques pendant cinq jours, par le biais du cathéter intraveineux (gentamicine une fois par jour, pénicilline deux fois par jour, ramifenazon une fois par jour, aux mêmes doses que précédemment).

• La boiterie diminue pendant les trois jours qui suivent l’intervention et a pratiquement disparu après d’une semaine. Le pansement est changé tous les trois jours jusqu’à la sortie (). Les drains sont retirés au premier changement de pansement.

• Dix jours après l’intervention, la distension de la région carpienne a fortement diminué, la plaie chirurgicale est cicatrisée. Les points cutanés sont alors retirés. La boiterie n’est pas perceptible au pas.

• Après onze jours d’hospitalisation, la vache sort de la clinique, avec quelques recommandations :

- enlever l’attelle le lendemain ;

- laisser un pansement en place pendant dix jours (à changer si nécessaire) ;

- confiner la vache seule dans un box pendant deux semaines supplémentaires avant de la laisser rejoindre le reste du troupeau.

• D’après les renseignements pris auprès de l’éleveur, depuis la fin de sa convalescence, la vache est en bonne santé et ne présente plus de difficulté à se servir du membre opéré.

Discussion

• Le succès du traitement d’une ténosynovite du muscle extenseur commun des doigts dépend de la précision du diagnostic et de la précocité de l’intervention. Dans ce cas, une suspicion de ténosynovite pouvait déjà être permise à la palpation et confirmée à l’examen échographique. Une ponction n’a pas été jugée nécessaire, sachant en outre qu’elle risquait d’être faussement négative, en raison de la présence de fibrine.

• Une affection des muscles adjacents, des gaines tendineuses et des articulations du carpe a été exclue grâce à la palpation et à l’échographie. En particulier, une atteinte de l’extenseur radial du carpe et du muscle long abducteur du doigt 1 peut donner des signes cliniques similaires (et quelquefois de façon bilatérale) [5]. Mais, dans les cas d’infection de ces muscles (extenseur radial du carpe et long abducteur du doigt 1), non seulement une ténosynovite, mais aussi des remaniements musculaires et du fascia peuvent être observés. La bourse précarpale est aussi fréquemment affectée et, parfois, la gaine tendineuse du muscle extenseur ulnaire du carpe communique avec l’articulation antébrachiocarpienne ou indirectement avec d’autres articulations [3, 4, a].

• C’est pourquoi le pronostic de ce type d’affections est sombre dans les stades avancés. En revanche, une infection de la seule gaine tendineuse du muscle extenseur latéral du doigt est de bon pronostic après un traitement chirurgical approprié [6].

• Étant donné qu’une seule gaine tendineuse était infectée et que l’articulation n’était pas affectée, le pronostic a ici été jugé bon. Cette intervention peut être réalisée en pratique rurale. Une sédation profonde s’impose alors, accompagnée d’une anesthésie fixe par voie intraveineuse locale, après avoir mis en place un garrot proximalement au coude, pour assurer un débridement minutieux de la zone infectée.

  • (1) Le nom de la spécialité et la dose utilisée n’ont pas été précisés.

  • (2) Il n’existe pas d’équivalent en médecine vétérinaire en France, mais le kétoprofène aurait pu aussi être prescrit.

  • (3) Nom déposé en Suisse, mais il existe des médicaments équivalents en France.

POINTS FORTS

• Le diagnostic de ténosynovite septique du muscle extenseur digital commun est établi sur la base des signes cliniques et des observations échographiques.

• Après rinçage, la gaine tendineuse infectée est laissée ouverte, mais le tissu sous-cutané et la peau sont suturés, en mettant en place deux niveaux de drainage.

• Une seule gaine tendineuse est infectée et l’articulation n’est pas affectée : le pronostic a donc été jugé bon.

• Cette intervention pourrait être réalisée avec un protocole anesthésique adapté.

CONGRÈS

a - Nuss K, Hecht S, Maierl J et coll. Contrast radiography and 3D reconstruction of bovine limb joints. In 10th Annual European Society of Veterinary Orthopaedics and Traumatology ESVOT Congress. Eds Vezzoni A, Houlton J, Schramme M, Munich, Germany. 2000:129p.

Références

  • 1 - Barone R. Anatomie comparée des mammifères domestiques. 3e éd. Vigot Frères, Paris. 2000:752p.
  • 2 - Braun, U, Bleul U, Schweizer G. et coll. Ultrasonographic findings in three cows with cellulitis. Vet. Rec. 2000;157:26-28.
  • 3 - Desrochers A, St-Jean G, Cash WC et coll. Characterization of anatomic communications among the antebrachiocarpal, middle carpal, and carpometacarpal joints in cattle, using intra-articular latex, positiv-contrast arthrography, and fluoroscopy. Am. J. Vet. Res.1997;58:7-10.
  • 4 - Gigov Z. Über den Bau, die Blutversorgung und die Innervation der Gelenkkapseln der Extremitäten beim Rind. Anatomischer Anzeiger.1964;114:453-482.
  • 5 - Klee W, Hänichen T. Epidemiologische, klinische und pathologisch-anatomische Untersuchung über die Entzündung der Karpalgelenkstrecker beim Rind. Schweizer Archiv für Tierheilkunde. 1989;131:151-157.
  • 6 - Kofler J, Martinek, B. Ultrasonographic imaging of disorders of the carpal region in 42 cattle - arthritis, tenosynovitis, precarpal hygroma, periarticular abscess. Tierärztl. Prax. 2004;32(G):61-72.
  • 7 - Saule C, Nuss K, Köstlin R et coll. Ultrasonographische Anatomie des Karpalgelenks des Rindes. Tierärztl. Prax. 2005;33(G):364-372.
  • 8 - Van Huffel X, Steenhaut M, Imschoot J et coll. Carpal joint arthrodesis as a treatment for chronic septic carpitis in calves and cattle. Vet. Surg. 1989;18:304-311.
  • 9 - Wyssmann E. Tendovaginitis des Musc. extensor carpi radialis. In: Gliedmassenkrankheiten des Rindes. Ed. E. Wyssmann, Orell Füssli, Zürich. 1942:30-33p.

1 Échographie et représentation schématique de l’aspect échographique des extenseurs du carpe droit chez la vache atteinte d’une ténosynovite suppurative du muscle extenseur commun des doigts ECD). Cette vue en coupe est réalisée dans l’articulation antébrachicarpienne, sur l’os ulnaire du carpe. Le tissu sous-cutané est œdémateux et paraît compartimenté. La gaine du tendon contient un matériel anéchogène et échogène fibrine). ELD : extenseur latéral du doigt.

Figure : Anatomie de la région du carpe droit chez le bovin

Le muscle extenseur commun des doigts (ECD) est puissant. Il comporte deux troncs. Chacun d’eux dispose de ses propres insertions tendineuses. Les tendons courent dans une même gaine doso-latéralement au carpe. Au niveau de l’articulation antébrachiocarpienne, le retinaculum des extenseurs se prolonge dans la partie fibreuse de la gaine tendineuse du muscle ECD. La gaine tendineuse du muscle extenseur latéral des doigts (ELD) se situe latéralement au tendon du muscle ECD [1].

2 Intervention. La gaine tendineuse a été ouverte sur toute sa longueur. De la fibrine est visible sur l’extrémité distale de la gaine.

3 Aspect postopératoire (trois jours après l’intervention). L’attelle et le bandage ont été ôtés. Le drain est toujours présent dans la gaine du tendon. Il sort par la face palmaire. Un drain placé dans le tissu sous-cutané est visible sur la face dorsale du membre.