Le point Vétérinaire n° 274 du 01/04/2007
 

THÉRAPEUTIQUE EN MÉDECINE BOVINE

Se former

EN QUESTIONS-RÉPONSES

Marie-Claude Chatellet*, Nadia Haddad**, Yves Millemann***


*29 rue Jean Leclaire
bât. 11, 75017 Paris
**UP maladies contagieuses
***Pathologie du bétail
ENV d’Alfort
7, avenue du Général-de-Gaulle
94700 Maisons-Alfort

Un questionnaire évalue pour la première fois en France, les modalités d’utilisation des antibiotiques par les éleveurs de bovins. Le vétérinaire et le registre ne sont pas les alliés systématiques de l’éleveur pour l’antibiothérapie.

Résumé

Une enquête réalisée en Maine-et-Loire de fin 2005 à début 2006 fournit les premières informations concrètes sur l’utilisation des antibiotiques en élevage bovin français. Quatre-vingt-huit éleveurs du département ont accepté de répondre à un questionnaire. Malgré la confiance qu’ils accordent à leur vétérinaire, les éleveurs recourent fréquemment à l’automédication. Le non-respect de la durée de traitement est le point critique de non-observance le plus fréquent. 85 % des éleveurs déclarent remplir leur cahier sanitaire. S’il n’est pas possible d’exclure un biais léger et involontaire d’échantillonnage au sein de la population du département, la précision des résultats obtenus apparaît excellente.

La part de l’utilisation des antibactériens en médecine vétérinaire dans le phénomène d’antibiorésistance chez l’homme n’est pas clairement évaluée, mais l’application du principe de précaution sur ce sujet est déjà à l’origine du retrait des additifs antibiotiques en 2006.

De leur processus de fabrication à leur administration, les antibiotiques sont soumis à une réglementation très stricte, en constante évolution, pour protéger au mieux le consommateur de denrées alimentaires d’origine animale. Pour limiter le développement et la diffusion de l’antibiorésistance, les organisations internationales ont rédigé des guides de bonnes pratiques d’utilisation des antibiotiques, et les autorités nationales ont développé des réseaux de surveillance de l’antibiorésistance.

Dans un tel contexte de suspicion relative à l’antibiothérapie en élevage, paradoxalement, aucune donnée concrète sur l’utilisation des antibiotiques en élevage bovin en France n’était disponible.

Ce vide a été comblé grâce à une enquête menée auprès de 88 éleveurs bovins du Maine-et-Loire entre novembre 2005 et janvier 2006. Celle-ci a fait l’objet d’une thèse à l’ENV d’Alfort. Cet article en donne un aperçu.

Comment a été effectuée cette enquête ?

Trois cents éleveurs ont été tirés au sort dans le fichier des éleveurs du Groupement de défense sanitaire du Maine-et-Loire. Ils ont reçu un courrier leur présentant un projet d’enquête, sous la forme d’un questionnaire, sur leur façon d’utiliser les antibiotiques. Quatre-vingt-huit éleveurs ont accepté un rendez-vous pour remplir le document.

Ce type d’enquête a donné de bons résultats au Royaume-Uni sur des sujets sensibles tels que la tremblante, mais il était réalisé par voie postale pour respecter l’anonymat du répondant. Dans notre enquête, le face-à-face a été utilisé pour améliorer le taux de réponse. La démarche a été expliquée de visu, l’anonymat a été garanti et une seule et même enquêtrice a recueilli l’ensemble des réponses, encourageant les éleveurs à répondre sans déformer leurs pratiques.

Quel est le profil des éleveurs interrogés ?

Parmi les élevages qui ont participé à l’étudese trouvent autant d’allaitants que de laitiers stricts (40 %) et quelques élevages mixtes (20 %). Les petites structures, gérées par un ou deux exploitants (souvent un couple), avec 104bovins en moyenne, sur une surface en prairie d’environ 33 hectares dominent.

Moins de la moitié des éleveurs interrogés possèdent un diplôme en rapport avec leur activité professionnelle. Un peu plus de la moitié a déjà suivi une formation à vocation sanitaire, dispensée par leur vétérinaire ou un organisme d’élevage.

La population de l’étude est assez âgée (voir la FIGURE “Répartition des éleveurs de l’étude selon leur ancienneté dans l’exploitation”). Un tiers des répondants élèvent aussi d’autres espèces, en majorité des volailles.

Quel est leur rapport avec leur vétérinaire ?

Les éleveurs semblent avoir confiance en leur vétérinaire praticien. Ce dernier est souvent aussi leur vétérinaire sanitaire. Ils disent ne pas hésiter à lui demander conseil. Pourtant, pour l’achat d’un antibiotique, ils ne le consultent que de façon occasionnelle.

L’automédication en première intention semble la règle. Seuls cinq éleveurs sur 88 ne mettent en place aucune mesure curative de première intention.

Parmi eux figurent des éleveurs qui appellent le vétérinaire au moindre souci, mais aussiceux qui oublient leurs animaux au pré toutel’année et n’adoptent donc aucune attitudecurative, avec ou sans le praticien. Le réflexe “thermomètre” semble acquis face à un bovin malade.

En outre, 85 % des éleveurs disent remplir un cahier sanitaire, garant obligatoire de la traçabilité des soins donnés aux animaux (PHOTO 1). Le message de prévention semble bien passé, puisque tous les éleveurs sauf un mettent en place au moins une mesure préventive (voir la FIGURE “Répartition des éleveurs selon le nombre de mesures préventives mises en place”).

Comment utilisent-ils les antibiotiques ?

La majorité des éleveurs de l’enquête (88 %) estiment systématiquement le poids des animaux avant d’administrer un antibiotique, mais de façon visuelle. Plus de la moitié des éleveurs pratiquent une mauvaise observance du traitement antibiotique, pour diverses raisons. Comme en médecine humaine, le non-respect de la durée d’administration est le point critique le plus fréquent (43 %) (voir la FIGURE “Répartition des éleveurs selon leur respect de l’observance du traitement antibiotique”).

Quels antibiotiques administrent-ils, et pourquoi ?

Les spécialités utilisées en première intention par les éleveurs ont été comptabilisées par grands types d’affections visées, sachant que les entérites néonatales, les infections podales et les mammites ont été particulièrement fréquentes pendant la période de l’étude (respectivement 50 %, 55 % et 59 % d’élevages affectés). Les omphalites et les infections respiratoires ont été plus rares.

Les éléments de chaque famille d’antibiotiques contenus dans les spécialités citées ont été pris en compte. Toutes maladies confondues, les‚ b-lactamines et les aminosides arrivent en tête du classement par familles citées, loin devant les polypeptides, les tétracyclines et les céphalosporines. Plus précisément, les pénicillines sont les plus utilisées par les éleveurs, sans conseil vétérinaire préalable, pour traiter les dominantes pathologiques comme les entérites néonatales, les mammites et les omphalites. Dans le cas des diarrhées, les sulfamides sont également bien représentés (en association surtout). Pour les mammites, les aminosides et les tétracyclines sont aussi largement utilisés. Lors d’affections podales, les céphalosporines, les tétracyclines, et les aminosides (en association) sont les plus cités (PHOTO 2.). Pour les infections respiratoires, le florfénicol arrive en tête.

Ces données pourraient être comparées aux volumes des différentes familles d’antibiotiques ayant une autorisation de mise sur le marché bovine vendus sur le territoire, pour une période déterminée, et rapportés à la dose préconisée. Mais, ces informations restent la propriété commerciale des laboratoires. Un rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments sur les ventes de médicaments en donne un aperçu.

La population de l’étude est-elle représentative ?

Des tests statistiques ont permis de mettre en évidence une différence significative sur certaines caractéristiques démographiques entre l’échantillon de cette enquête et la population totale des élevages du département. Il n’est donc pas possible d’exclure un éventuel biais d’échantillonnage, qui peut être imputé au caractère volontaire de la participation des éleveurs. En revanche, la précision relative des résultats obtenus est apparue excellente  20 %. Elle a été calculée en effectuant le rapport de la mesure de la dispersion des valeurs de l’estimation autour de la moyenne (précision absolue) sur la valeur estimée, c’est-à-dire dans cette enquête sur le pourcentage d’éleveurs ayant au moins une pratique à risque vis-à-vis des antibiotiques. Pour mieux apprécier le biais lié à l’échantillon, cette enquête mériterait d’être complétée par d’autres études similaires sur d’autres échantillons (autres départements, enquête nationale, etc.).

Quelles mesures amélioreraient ces pratiques ?

Les laboratoires qui commercialisent les antibiotiques ont déjà adapté leurs offres à certains points critiques mis en évidence. Ainsi, le développement d’antibiotiques de dernière génération, à longue durée d’action en une seule injection permet d’améliorer l’observance. En outre, l’utilisation d’antibiotiques concentration-dépendants (par exemple des fluoroquinolones à forte concentration destinées à maîtriser des infections à bactéries Gram négatives) permet également de s’affranchir des erreurs d’observance. D’autres outils pourraient être imaginés  fourniture de grilles photographiques permettant d’estimer le poids en fonction de l’âge, de la race et de l’état corporel ou mise en place de formations destinées aux éleveurs autour de la bonne utilisation des antibiotiques. Sur ce dernier point, la France a choisi, comme le Danemark, la Finlande et les Pays-Bas, l’option de guides de bonnes pratiques déstinés aux vétérinaires. Or d’autres pays comme le Royaume-Uni ou la Belgique visent d’une part les éleveurs, d’autre part les vétérinaires. L’Irlande cible uniquement les éleveurs.

Cette enquête est une première étape vers la connaissance plus précise des pratiques d’utilisation en médecine bovine. Il conviendrait de la compléter par des études de plus grande envergure, à l’image de celles qui ont été conduites par l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) Ploufragan dans les filières avicoles et porcines (travaux de Claire Chauvin, en particulier).

Les résultats soulignent la fréquence élevée des pratiques à risque chez les éleveurs. Des efforts de formation, de communication, à leur intention, sont à prévoir, et le développement des guides de bonnes pratiques (projet en cours) pourrait être une formidable opportunité pour faire passer le message de l’utilisation prudente et raisonnée de ces molécules qui ne doivent plus être “débanalisées” par les éleveurs. Quant au réflexe «registre», il devrait progresser grâce aux forts encouragements mis en place dans le cadre de la visite sanitaire en élevage pour la campagne de prophylaxie de 2006 à 2007.

  • Les auteurs remercient Philippe Blanquefort, directeur du Groupement de défense sanitaire du Maine-et-Loire (GDS 49), Christian Coubronne (praticien, 49800 Trelaze), ainsi que François Ballerie (praticien, 49100 Angers), président du Groupement technique vétérinaire du Maine-et-Loire (GTV 49).

En savoir plus

- Agence française de sécurité sanitaire des aliments. Rapport  utilisation des antibiotiques chez l’animal et résistance aux antibiotiques chez les bactéries d’origine animale. http www.afssa.fr

- Agence française de sécurité sanitaire des aliments. Résistance aux antibiotiques  vigilance de rigueur. À propos. Lettre d’information de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments. N° 6> Juin> 2006  2-4.

- Chatellet Marie-Claude. Modalités d’utilisation des antibiotiques en élevage bovin  enquête en Anjou. Thèse pour l’obtention du grade de docteur vétérinaire. École vétérinaire d’Alfort. 2007  230p.

- Roussel P, Raynaud S, Kroon Cet coll. Identification des démarches visant à mieux raisonner l’utilisation des médicaments dans les troupeaux laitiers des différents états membres de la Communauté européenne. Proceeding Rencontres autourdes recherches sur les ruminants. 2006 (13) : 29-32.

PHOTO 1. Dans l’enquête, 15 % des éleveurs avouent ne pas remplir de registre sanitaire.

Répartition des éleveurs de l’étude selon leur ancienneté dans l’exploitation

L’échantillon interrogé reflète le vieillissement de la population agricole.

Répartition des éleveurs selon leur respect de l’observance du traitement antibiotique

Au total 53 % des éleveurs pratiquent une mauvaise observance pour une ou plusieurs des raisons suivantes  non-respect de la durée du traitement (cause la plus fréquente), de la fréquence d’administration, de la dose, ou non-estimation du poids

Répartition des éleveurs selon le nombre de mesures préventives mises en place

PHOTO 2. Les affections podales ont été une occasion fréquente d’utilisation des antibiotiques par les éleveurs dans cette enquête.