Le point Vétérinaire n° 272 du 01/01/2007
 

TOXICOLOGIE CHEZ LE CHIEN

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EN QUESTIONS-RÉPONSES

Christelle Decosne-Junot

Unité Siamu
École nationale vétérinaire
de Lyon
1, avenue Bourgelat
69280 Marcy-L’Étoile

Le réchauffement climatique provoque la prolifération, dans l’eau croupissante, de cyanobactéries qui représentent un risque d’intoxination mortelle pour le chien.

Résumé

Les cyanobactéries sont des bactéries qui produisent des toxines dans les eaux stagnantes, dangereuses pour le chien. Du fait du réchauffement de la température, le clinicien peut rencontrer de plus en plus de cas d’intoxination par les cyanobactéries. L’expression clinique étant très peu spécifique, le développement de méthodes diagnostiques de laboratoire est à promouvoir. La mortalité est élevée et le diagnostic de certitude est difficile à réaliser en urgence. Chez les chiens suspects d’intoxination, le traitement est avant tout symptomatique car aucun antidote n’existe. La prévention passe par l’information des propriétaires de chiens sur les risques liés à l’eau.

En France, les maladies liées à la présence d’eau stagnante sont de plus en plus fréquentes, et seraient la conséquence directe du réchauffement climatique et de la pollution. Le chien est un animal particulièrement sensible puisqu’il boit et se baigne dans des eaux plus ou moins stagnantes. La principale maladie connue par le vétérinaire clinicien, à juste titre car c’est une zoonose et une affection parfois mortelle pour le chien, est la leptospirose. Cependant, il existe beaucoup d’autres affections qui sont susceptibles d’atteindre le chien, dont l’intoxination par les cyanobactéries. Celles-ci sont des bactéries peu connues du grand public. Elles se développent de plus en plus dans les eaux stagnantes françaises, et entraînent une mortalité et une morbidité élevées chez les animaux de compagnie.

Qu’est-ce que les cyanobactéries ?

Les cyanobactéries sont des bactéries qui ont été longtemps considérées comme des algues, anciennement appelées algues bleues. Les techniques modernes d’observation du matériel cellulaire ont permis de reclasser ces micro-organismes en bactéries (procaryotes) car leur matériel nucléaire n’est pas organisé en noyau, caractérisant les eucaryotes. Ces bactéries contiennent des pigments chlorophylliens, d’où leur appellation. Elles appartiennent à différents genres et ont différentes formes. Certaines sont mobiles. En général, elles s’associent entre elles pour former des colonies. Elles sont visibles au microscope (taille de 0,6 à 10 µm de largeur, longueur variable).

Les cyanobactéries se développent en surface et en profondeur des étendues d’eau de type flaque, mare, étang, voire rivière à faible débit. Leur évolution peut être considérable en période optimale (température élevée, éléments nutritifs tels que l’azote et le phosphore en grande quantité). Elles constituent alors de véritables “fleurs d’eau” ou “efflorescences” en surface. Une colonie de cyanobactéries dans l’eau est aussi appelée prolifération ou bloom. Leur mode de vie peut être planctonique (elles se laissent porter par les mouvements de l’eau) ou benthique (elles se fixent aux substrats). Elles se retrouvent à peu près sur tous les continents. En France métropolitaine, la littérature récente cite des cas dans la Lozère, le Tarn et la Loue (Jura) [3]. Mais elles peuvent être présentes sur l’ensemble du territoire. Leur existence est connue depuis de nombreuses années, voire des siècles, et les scientifiques redécouvrent leur pouvoir pathogène avec le réchauffement climatique subi depuis quelques années.

Les cyanobactéries synthétisent dans leur cytoplasme différentes cyanotoxines qui, si elles sont ingérées, provoquent des troubles organiques parfois graves. Les cyanobactéries libèrent leur toxine lors de leur mort, en quantité massive, mais certaines d’entre elles peuvent aussi les excréter activement dans l’environnement. Cette intoxination concerne les animaux domestiques (carnivores, animaux de rente, équidés) et sauvages.

Concernant l’homme, les directions départementales des affaires sanitaires et sociales (Ddass) sont particulièrement vigilantes sur la présence des cyanobactéries dans les eaux de baignade et l’eau de distribution. Elles suivent les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et s’adaptent en fonction des études d’évaluation des risques fournies par l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset) (voir l’encadré “Consignes sanitaires des Ddass”).

Quel est le nombre de cas par an en France ?

Le nombre d’animaux et de chiens atteints en France métropolitaine est certainement sous-estimé par méconnaissance de l’existence de ces bactéries dans les eaux de l’environnement direct du chien (baignade, prise de boisson en promenade). Lors d’apparition des signes cliniques à la suite d’une sortie, les cyanobactéries sont rarement suspectées dans les diagnostics différentiels. De plus, il est nécessaire d’obtenir des analyses de laboratoire pour avoir un diagnostic de certitude, ce qui n’est pas aisé si l’animal reste en vie. Une trentaine de cas chez le chien sont répertoriés en France depuis cinq ans, avec des analyses de certitude à l’appui. Avant leur mort, des signes neurologiques ont fréquemment été notés. Le taux de mortalité avoisine les 80 % dans ces différentes études [3].

Quels sont les signes cliniques observés ?

Selon les cyanobactéries, différentes toxines peuvent être synthétisées. Elles sont classées en trois catégories : dermatotoxines, neurotoxines et hépatotoxines (voir la FIGURE “Effets cliniques des différentes cyanotoxines chez le chien”. Les signes cliniques associés à l’ingestion de ces toxines dépendent donc de la prépondérance de l’une ou de l’autre de ces catégories. Les dermatotoxines entraînent des irritations de la peau et des muqueuses. Les neurotoxines (anatoxine a, saxitoxine) sont à l’origine des signes cliniques les plus graves : vomissements, paralysie ascendante, détresse respiratoire par paralysie des muscles respiratoires, convulsions, mortalité aiguë. Les hépatotoxines (microcystine, nodularine) induisent chez le chien des vomissements, une diarrhée, un ptyalisme, une insuffisance hépatique qui peut, elle aussi, être létale. Les troubles de l’hémostase sont fréquents (thrombopénie). Les hépatotoxines inhibent les enzymes phosphatases hépatiques et les neurotoxines ont une action inhibitrice des cholinestérases. L’expression clinique est donc très semblable à celle d’une intoxication par les inhibiteurs des cholinestérases.

Les signes cliniques ne sont pas caractéristiques. La mort peut être plus ou moins rapide selon le poids du chien et la quantité de toxines ingérées (de quelques minutes à quelques jours).

Comment diagnostiquer une intoxination ?

Le vétérinaire clinicien doit suspecter une intoxination par des cyanotoxines sur la base des commémoratifs et de l’anamnèse, des signes cliniques et, éventuellement, sur le recueil de l’eau contaminée.

Un chien présentant des signes cliniques d’apparition brutale, qui vient de se baigner ou qui vient de boire de l’eau dans une étendue d’eau stagnante, doit être d’emblée suspecté d’avoir ingéré des cyanotoxines.

En première approche, pour savoir rapidement si la fleur d’eau présente sur le lieu de baignade d’un chien est potentiellement composée de cyanobactéries (et non d’algues, non toxiques), il suffit de passer la main dans l’eau et de sortir la fleur d’eau. Laisser l’eau s’écouler : si de longues fibres persistent entre les doigts, il s’agit probablement d’algues. En revanche, si seuls quelques morceaux herbeux restent accrochés sur les doigts, ce sont probablement des cyanobactéries (voir la FIGURE “Diagnostic différentiel rapide d’une fleur d’eau”. Ce test n’est pas d’une grande fiabilité (juste indicatif), et il convient de porter des gants ou, a minima, de pouvoir rapidement se laver les mains à l’eau chaude et au savon.

Les signes cliniques sont toujours d’apparition rapide (moins de 24 h), très souvent intenses, voire mortels.

Le diagnostic différentiel doit être fait avec les autres maladies infectieuses véhiculées par l’eau et pouvant affecter le chien : leptospirose, colibacillose, salmonellose, rotavirose, coronavirose, etc. Si le clinicien n’a pas connaissance de l’ingestion d’eau stagnante par le chien qui lui est présenté, le diagnostic différentiel devient beaucoup plus complexe selon l’expression clinique observée : intoxication par les inhibiteurs des cholinestérases, botulisme, leptospirose, décompensation d’une affection préexistante, etc.

Si l’animal meurt ou s’il vomit, le contenu stomacal révèle souvent la présence d’algues ou d’eau vaseuse. Le clinicien peut prélever ce contenu (une partie sur formol et le reste congelé). En cas d’autopsie, les lésions macroscopiques sont peu caractéristiques. Des prélèvements stomacal et hépatique sont alors à réaliser.

Peu de laboratoires procèdent à la recherche et à l’identification des cyanobactéries et de leur toxine (voir l’ENCADRE “Laboratoires identifiant les cyanobactéries”).

• Le laboratoire de toxicologie vétérinaire de Lyon peut isoler une activité anticholinestérase sur le contenu stomacal et le foie (congelé). Une réponse positive, remise dans son contexte clinique, peut être en faveur de la présence de cyanobactéries, mais l’interprétation reste difficile.

• L’Institut national de recherche agronomique (Inra) de Thonon-les-Bains recherche en routine la présence de cyanobactéries dans les eaux de baignade.

• L’institut Pasteur de Paris, en collaboration, avec le Muséum d’histoire naturelle de Paris, peut réaliser une identification précise des cyanobactéries et de leurs toxines.

Le diagnostic de certitude passe par la mise en évidence de cyanobactéries dans le tube digestif du chien et par la présence de cyanotoxines (estomac, foie). Les laboratoires utilisent la spectrométrie de masse et la chromatographie (chromatographie liquide haute performance) pour confirmer cette présence. Il convient de contacter au préalable les différents laboratoires afin de réaliser les prélèvements adéquats et de les acheminer correctement. En cas de réponse positive, le vétérinaire clinicien prévient les autorités sanitaires (Ddass), notamment s’il s’agit d’une contamination sur un lieu de baignade autorisé au public.

Quel traitement entreprendre ?

Le traitement est avant tout symptomatique et éliminatoire. Des réanimations cardiopulmonaire et cérébrale doivent être entreprises le plus vite possible (oxygénation, ventilation, monitorage cardiovasculaire et administration de médicaments adaptés, fluidothérapie, anticonvulsivants, etc.). Si le chien peut déglutir, l’administration de charbon végétal activé est utile afin de limiter l’absorption digestive des toxines (voir l’ENCADRE “Démarche thérapeutique en cas d’ingestion de cyanotoxines chez le chien”). Le suivi des fonctions hépatorénale et hématologique est fortement conseillé pendant 48 heures (transaminases, phosphatases alcalines, urémie, créatininémie, numération et formule sanguines, en particulier les thrombocytes et le taux d’hémoglobine).

Quel est le pronostic d’une intoxination ?

Le pronostic vital dépend de la quantité du type de toxines ingérées et du délai entre le moment où l’animal commence à présenter des signes cliniques et celui où il peut être traité. La dose létale 50 (DL 50) est basse chez la souris pour l’anatoxine A (200 µg/kg par voie intrapéritonéale). La dose létale chez le chien est d’environ 2,5 g de biofilm contenant ces neurotoxines par kilogramme de chien.

Si le chien survit, les séquelles seraient hépato-rénales (insuffisances hépatique et rénale), mais peu de cas sont rapportés.

En raison du réchauffement de la température des eaux stagnantes, le clinicien doit se préparer à rencontrer de plus en plus de cas d’intoxination par les cyanobactéries. L’expression clinique étant très peu spécifique, le développement de méthodes diagnostiques de laboratoire est à promouvoir. La prévention passe par l’information des propriétaires de chiens sur les risques liés à l’eau, tout en sachant qu’il est difficile, voire impossible, d’empêcher un chien de boire dans une eau stagnante lors d’une promenade.

Consignes sanitaires des Ddass

Eaux de baignade et cyanobactéries

• Points de surveillance sanitaire des eaux de baignade par les Ddass concernant une contamination par les cyanobactéries :

- évaluation de la teneur en chorophylle dans l’eau ;

- évaluation du nombre de cellules/ml d’eau ;

- présence d’espèces de cyanobactéries ou de micro-algues.

• Échantillonnage plus fréquent en période estivale (température de l’eau > 18 °C). Fréquence déterminée par chaque Ddass.

• Réponse des Ddass en fonction de l’évaluation du risque :

1 niveau 1 de contamination :

- douche fortement recommandée immédiatement après la baignade ;

- information du public par affichage sur site ;

2 niveau 2 de contamination :

- baignade et activité nautique interdites pour enfants et débutants ;

- information du public par affichage sur site ;

3 niveau 3 de contamination :

- toutes les activités nautiques interdites, baignade comprise ;

- information du public par affichage sur site.

• Quel que soit le niveau de contamination, il est conseillé d’éviscérer les poissons.

Eaux de distribution et cyanobactéries

• Points de surveillance sanitaire des eaux de distribution par les Ddass concernant une contamination par les cyanobactéries : la valeur seuil de potabilité est estimée à 1 µg/l équivalent en microcystine LR (que la toxine soit intra- ou extracellulaire).

• Traitement conseillé en cas de risque non négligeable : nanofiltration (augmente le coût de l’eau de distribution dans les zones à risque).

Points forts

Les cyanobactéries se développent à la surface des eaux stagnantes. Leur fréquence est accrue en raison du réchauffement climatique.

Les cas rapportés en France sont peu nombreux, mais ils sont sous-estimés par méconnaissance de l’existence de cette affection.

Les signes de l’intoxination sont très variés et peu caractéristiques : dermatologiques, neurologiques et digestifs. Le taux de mortalité est très élevé.

Seules les analyses peuvent conduire au diagnostic de certitude.

Le traitement est symptomatique et éliminatoire.

Démarche thérapeutique en cas d’ingestion de cyanotoxines chez le chien

Réanimations cardiopulmonaire et cérébrale

• Dégager les voies respiratoires.

• Contrôler que le chien respire et que sa respiration est efficace (capnigraphie, oxymétrie, gaz du sang artériel).

• Oxygéner (sonde nasale, intubation endo-trachéale), voire ventiler manuellement .

• Mettre en place une voie veineuse et commencer une fluidothérapie (débit selon l’état vasculaire du chien).

• Mettre en place un monitorage cardiovasculaire (pression artérielle, ECG).

• Administrer de l’atropine (bradycardie, ptyalisme, etc.), de l’adrénaline (hypotension, arrêt cardiaque, etc.), de la lidocaïne (extrasystole ventriculaire).

Évaluer les troubles neurologiques

• Administrer 0,5 à 2 mg/kg par voie intraveineuse de diazépam en cas de convulsions.

• Administrer du mannitol ou des solutés hypertoniques en cas de suspicion d’œdème cérébral.

Évaluer les troubles hématologiques

• Transfuser du sang frais si pertes sanguines importantes ou thrombopénie.

• Faire un suivi des paramètres hématologiques pendant au moins 48 heures.

Évaluer les troubles gastro-intestinaux

• Administrer du charbon végétal activé si l’état de vigilance est conservé. • Équilibrer les pertes hydriques par l’apport de fluide

• Corriger les pertes électrolytiques.

Évaluer les troubles cutanés

Tondre et laver le chien sur les zones érythémateuses.

Suivre les fonctions hépatorénales durant au moins 48 heures

En savoir plus

- Site Internet de l’OMS : http :///water_sanitation_health/diseases

- Site Internet de la Ddass de la Loire : http ://

- Site Internet de l’Afsset : http ://

Sur les risques que les cyanobactéries entraînent chez l’homme, l’Afsset propose sur son site ce rapport téléchargeable : Rapport sur l’évaluation des risques liés à la présence des cyanobactéries et de leurs toxines dans les eaux destinées à l’alimentation, à la baignade et autres activités récréatives.

http :// ? pageid=415&newsid=128&MDLCODE=news

- Site Internet de l’Agence américaine gouvernementale de l’environnement : http ://

Laboratoires identifiant les cyanobactéries

• Laboratoire de toxicologie vétérinaire de Lyon, École nationale vétérinaire de Lyon, 1, avenue Bourgelat, 69280 Marcy-L’Étoile, France. Tél. : + 33 4 78 87 26 30  mail : toxlab@vet-lyon.fr

• Inra-UMR CARRTEL, BP 511, 74203 Thonon-les-Bains, France.

• Unité de physiologie microbienne, Institut Pasteur, 28, rue du Docteur-Roux, 75724 Paris Cedex 15, France. Tél. : + 33 1 45 68 84 14  mail : ntmarsac@pasteur.fr

• USM 0505 Écosystèmes et interactions toxiques, MNHN, 12, rue Buffon, 75005 Paris, France. Tél. : + 33 1 40 79 31 91  mail : cbernard@mnhn.fr

  • 1 - Edwards C, Beattie KA, Scrimgeour CM, Codd GA. Identification of anatoxin-A in benthic cyanobacteria (blue-green algae) in association dog poisonings at Loch Insh, Scotland. Toxicon. 1992 ; 30 : 1165-1175.
  • 2 - Gugger M, Lenoir M, Berger C et coll. First report in a river in France of the benthic cyanobacterium Phormidium favosum producing anatoxin-A associated with dog neurotoxicosis. Toxicon. 2005 ; 45 : 9 19-928.
  • 3 - Silvano J. Toxicité des cyanobactéries d’eau douce vis-à-vis des animaux domestiques et sauvages. Thèse de doctorat vétérinaire (Lyon). 2005 : 114 p.

Effets cliniques des différentes cyanotoxines chez le chien

Diagnostic différentiel rapide d’une fleur d’eau

L’efflorescence peut être verte, bleutée ou, plus rarement, rouge, selon le genre des cyanobactéries qui composent ces colonies.