Le point Vétérinaire n° 271 du 01/12/2006
 

MALADIES INFECTIEUSES DU CHAT

Éclairer

NOUVEAUTÉS

Corine Boucraut-Baralon

Membre du groupe ABCD
Laboratoire Scanelis
ENV de Toulouse
23, chemin des Capellesw
31076 Toulouse Cedex 3

Le FIV provoque, par définition, une baisse de l’immunité. Dans ces conditions, la vaccination d’un chat infecté est-elle intéressante et sans danger ?

Les enquêtes épidé­miologiques les plus récentes montrent que la prévalence de l’infection par le FIV est supérieure à celle du FeLV dans la plupart des pays (Australie, États-Unis, Japon, Belgique, Royaume-Uni, Italie), avec des taux de séropositivité qui varient selon la population testée et les études entre 2,5 et 11,3 % chez des animaux asymptomatiques [1, 6, 10, 11, 12, 13]. Cette infection se caractérise à long terme sur le plan clinique, par une phase silencieuse le plus souvent largement supérieure à six ans. C’est pourquoi l’espérance de vie d’un chat FIV positif n’est pas significativement différente de celle d’un chat non infecté. De plus, des chats FIV positifs asymptomatiques, infectés expérimentalement ou naturellement, peuvent présenter des manifestations cliniques plus sévères que les chats FIV négatifs lors d’herpèsvirose, de calicivirose, etc. [4, 15, 16]. Dans ce contexte, tous les chats FIV+ asymptomatiques doivent-ils être vaccinés au même titre que les chats indemnes, et qu’est-il possible d’attendre de cette vaccination en termes d’efficacité et de bénéfice pour l’animal ?

S’il paraît évident qu’un chat présentant des signes cliniques ne doit pas être vacciné, la question se pose réellement lorsqu’il s’agit d’un animal asymptomatique.

Il convient, dans un premier temps, de s’assurer de l’infection de l’animal par le FIV. Un contrôle positif chez un animal en bonne santé qui ne présente pas de risque particulier de contamination doit être confirmé par un second test, en raison de la faible valeur prédictive positive des tests dans cette situation. Il est également important de s’assurer que l’animal n’est pas infecté par le FeLV (la co-infection est un facteur qui favorise la progression de l’infection par le FIV vers l’immunodépression).

Les dangers potentiels de la vaccination (dont certains sont objectivés) sont le risque d’apparition de signes cliniques lors de l’utilisation de vaccins atténués, d’une part, et celui de progression de la maladie vers l’immunodépression, d’autre part. En outre, il convient de ne pas oublier le risque de l’échec vaccinal chez un animal présumé protégé : la réponse immunitaire d’un chat FIV+ est souvent plus tardive et moins complète que celle d’un chat non infecté [4].

Infection par le FIV et efficacité de la vaccination

L’infection des lymphocytes par le virus FIV diminue la capacité de réponse des lymphocytes T-helper CD4+ naïfs et altère probablement le fonctionnement des cellules dendritiques lors de stimulation antigénique, ce qui pourrait avoir pour conséquence une réponse primaire moins performante et/ou retardée en cas d’infection, mais également lors de la vaccination [2, 5]. En outre, l’activation des cellules T par la stimulation antigénique peut avoir pour conséquence une augmentation de la quantité du récepteur principal au virus (CD 134), donc une facilitation de la multiplication virale et un risque potentiel de progression de l’infection rétrovirale vers l’immunodépression (M. Hosie, communication personnelle) [17]. Cette facilitation a été observée avec certains vaccins expérimentaux contre le FIV, mais pas avec un vaccin antirabique inactivé ou un vaccin sous-unité contre la leucose féline [8, 9, 14]. Elle serait d’autant plus probable que l’infection est ancienne.

Aucune donnée expérimentale ne permet de dire si la durée d’immunité conférée par les vaccins chez les chats FIV positifs est la même que chez les chats non infectés. Cependant, plus l’infection par le FIV est ancienne et plus le risque de rupture d’immunité augmente. La vaccination pourrait donc être moins efficace chez les chats infectés depuis plusieurs années.

Sensibilité des chats FIV+ aux infections

Plusieurs études ont montré une augmentation de la sensibilité des chats FIV positifs aux infections (herpèsvirus, calicivirus, Hemobartonella, etc.), ce qui se traduit par des signes plus sévères que chez les animaux FIV négatifs, une durée d’évolution plus longue et, parfois, un niveau de portage plus important ou plus prolongé (calicivirose), ainsi qu’un retard dans la mise en place des réponses immunitaires précoces et/ou une amplitude limitée de celles-ci (anticorps neutralisants en particulier) [4, 14, 15, 16].

Risques liés à la vaccination

Les risques lors de vaccination sont réels, mais aucune étude n’a été réalisée pour les quantifier. Ils sont donc à relativiser, notamment par rapport à celui de contracter une maladie qui peut être plus sévère chez un chat FIV positif. Ce risque doit être évalué en fonction du mode de vie de l’animal et de son âge.

Risque lié à l’utilisation de vaccins atténués

Le danger potentiel de certains vaccins atténués a été mis en évidence dans une étude sur la vaccination contre la panleucopénie. L’administration chez six chats d’un vaccin vivant modifié 60 jours après une infection expérimentale par le FIV a provoqué chez tous les animaux des signes sévères (fièvre, dépression, diarrhée parfois hémorragique, leucopénie de 40 à 50 %) ainsi que la mort d’un d’entre eux, alors que le vaccin s’est montré totalement apathogène pour les trois animaux témoins FIV négatifs [3].

Dans une étude sur la calicivirose, les chats infectés par le FIV ont présenté plus fréquemment des signes généraux de calicivirose après vaccination que les animaux FIV négatifs. Le portage était prolongé et la proportion de porteurs chroniques sur le long terme était aussi plus élevée. Après épreuve, la réponse immunitaire anamnestique est réduite par rapport à celle des chats témoins FIV négatifs et la protection vaccinale moins efficace que chez les chats FIV négatifs [4].

En revanche, la vaccination avec un vaccin antirabique inactivé n’a provoqué aucun effet secondaire [14].

Par mesure de précaution, il est donc préférable, lorsque le choix est possible, de privilégier l’utilisation de vaccins inactivés.

Des études d’innocuité et d’efficacité vaccinales ont été réalisées à l’Université de Zurich dans l’équipe du professeur Lutz sur la vaccination contre l’infection par le FeLV avec un vaccin sous-unité contenant la protéine d’enveloppe du FeLV (15 chats FIV négatifs, 15 chats infectés par le FIV). Elles ne montrent pas de différence significative dans la réponse vaccinale entre des chats FIV négatifs et des chats FIV positifs. La protection est équivalente dans les deux groupes d’animaux aussi bien après une épreuve virulente que lors d’une infection naturelle [7, 9]. Après un suivi de trois ans, cette vaccination a révélé un effet positif sur la santé et l’espérance de vie de chats FIV positifs vivant au contact de chats FeLV positifs [7]. Dans une étude de terrain réalisée entre 1999 et 2001 en Italie, avec un suivi de cinq années d’une colonie de 30 chats, la vaccination (Leukocell®, Pfizer) des chats naturellement exposés à l’infection par le FeLV semble moins efficace chez les chats FIV positifs que chez ceux FIV négatifs pour protéger les animaux contre l’infection par le FeLV : trois chats FIV positifs sur cinq se sont infectés au contact d’un chat FeLV positif malgré la vaccination, alors que les 19 chats FIV négatifs vaccinés contre le FeLV sont restés négatifs au test FeLV pratiqué à la fin de l’étude. Cependant, cet essai ne fait pas état de signes cliniques chez les trois chats vaccinés qui se sont infectés [1].

Risque lié à la stimulation du système immunitaire

Ce risque est connu pour des antigènes synthétiques mais aucune étude n’a mis en évidence, à ce jour, le risque d’une stimulation antigénique répétée avec les antigènes contenus dans les vaccins félins.

Une étude publiée en 1994 sur des chats infectés expérimentalement avec le FIV et soumis à des infections (Toxoplasma, herpès virus, calicivirus) ou à des vaccinations antirabiques durant trois années n’a pas montré d’effet négatif sur le niveau des anticorps anti-FIV, sur la charge virale dans les lymphocytes périphériques et sur le nombre de lymphocytes T CD4+, considéré comme un marqueur de progression de la maladie. À l’inverse, les chats FIV+ qui n’ont pas été vaccinés, ni soumis à des stimuli antigéniques successifs ont un nombre de lymphocytes CD4+ et un taux de CD4+/CD8+ inférieurs à ceux des animaux qui ont été stimulés par la vaccination ou l’exposition aux agents pathogènes sur une période de trois ans [14, 16]. Cependant, ces résultats ne préjugent pas de l’effet éventuel de contacts fréquents avec de nombreux agents pathogènes dans des conditions naturelles sur la progression de l’infection par le FIV.

La vaccination d’un chat FIV positif asymptomatique est possible et même recommandée pour les maladies fréquentes, responsables de signes cliniques sévères (vaccins considérés comme “essentiels”) : panleucopénie, coryza félin (herpèsvirus et calicivirus) et rage. Les études ont également montré le bénéfice d’espérance de vie d’une vaccination avec un vaccin sous-unité contre l’infection par le FeLV chez des chats FIV positifs vivant en contact avec des chats FeLV positifs. Récemment, un groupe de travail, composé d’experts européens en médecine féline (ABCD : European Advisory Board for Cat Diseases, voir l’ENCADRÉ “Groupe ABCD”), s’est prononcé en faveur d’une vaccination contre la panleucopénie féline des chats FIV positifs à risque, de préférence avec des vaccins inactivés [a]. Parallèlement, dans son rapport publié en novembre 2006, le groupe de travail sur la vaccination féline de l’AAFP (American Association of Feline Practitioners) recommande la vaccination des chats FIV positifs asymptomatiques contre la panleucopénie, l’herpèsvirose, la calicivirose et la rage (en privilégiant les vaccins inactivés lorsqu’ils sont disponibles) et conseille de réserver les vaccins FeLV et Chlamydia aux chats soumis à un risque de contamination avéré [b].

En l’absence de données expérimentales in vivo avec des antigènes contenus dans les vaccins utilisés chez le chat, il semble cependant préférable d’éviter la survaccination en raison de l’effet négatif possible d’une stimulation antigénique trop fréquente sur la progression de l’infection vers l’immunodépression. Il est nécessaire également de prendre en compte le fait que la vaccination d’un chat infecté par le FIV peut être moins efficace que celle d’un animal non infecté, et que la mise en place de la réponse immunitaire peut être retardée. Toutes les mesures de prophylaxie sanitaire doivent donc être mises en œuvre pour minimiser les risques de contamination directe ou, éventuellement, indirecte de ces animaux. Pour la santé des chats non infectés comme pour celle des chats infectés, il convient de limiter les mouvements des chats FIV positifs qui habitent des territoires frontaliers (Suisse, Allemagne) où la rage est encore présente et, de façon plus générale, d’isoler les chats FIV positifs, qu’ils soient vaccinés ou non.

Groupe ABCD

Le groupe ABCD est un groupe indépendant chargé d’établir des recommandations pour la prévention et la gestion des principales maladies infectieuses félines en Europe, prenant en compte les connaissances scientifiques actuelles et les vaccins disponibles.

  • 1 - Bandecchi P, Dell’Omodarme M, Magi M et coll. Feline leukemia virus (FeLV) and feline immunodeficiency virus infections in cats in the Pisa district of Tuscany, and attempts to control FeLV infection in a colony of domestic cats by vaccination. Vet. Rec. 2006;158(16):555-557.
  • 4 - Dawson S, Smyth NR, Bennett M et coll. Effect of primary-stage feline immunodeficiency virus infection on subsequent feline calicivirus vaccination and challenge in cats. AIDS. 1991;5(6):747-750.
  • 6 - Dorny P, Speybroeck N, Verstraete S et coll. Serological survey of Toxoplasma gondii, feline immunodeficiency leukaemia virus in urban stray cats in Belgium. Vet. Rec. 2002;151(21):626-629.
  • 7 - Hoffmann-Lehmann R, Holznagel E, Aubert A et coll. Recombinant FeLV-vaccine : long-term protection and effect on course and outcome of FIV infection. Vet. Immunol. Immunopathol. 1995;46(1-2):127-137.
  • 10 - Levy JK, Scott HM, Lachtara JL et coll. Seroprevalence of feline leukaemia virus and feline immunodeficiency virus infection among cats in North America and risk factors for seropositivity. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2006;228:371-376.
  • 12 - Maruyama S, Kabeya H, Nakao R et coll. Toxoplasma gondii, FIV and FeLV infections in domestic cats in Japan. Microbiol. Immunol. 2003; 47(2):147-153.
  • 13 - Muirden A. Prevalence of feline leukaemia virus and antibodies to feline immunodeficiency virus and feline coronavirus in stray cats sent to RSPCA hospital. Vet. Rec. 2002;150:621-625.
  • 15 - Reubel GH, George JW, Barlough JE et coll. Interaction of acute feline herpesvirus-1 and chronic feline immunodeficiency virus infections in experimentally infected specific pathogen free cats. Vet. Immunol. Immunopathol. 1992;35(1-2):95-119.
  • 17 - Shimojima M, Miyazawa T, Ikeda Y et coll. Use of CD134 as a primary receptor by the feline immunodeficiency virus. Science. 2004;303(566):1192-1195.