Le point Vétérinaire n° 266 du 01/06/2006
 

MAÎTRISE SANITAIRE EN ÉLEVAGE BOVIN

Éclairer

NOUVEAUTÉS

Béatrice Bouquet

25, rue Pasteur
80230 Vaudricourt

Le prétroupeau est trop souvent négligé. Convaincre l’éleveur d’être plus attentif à son état sanitaire limite les affections ultérieures et rentabilise leur élevage.

Déplacement de caillette, acidose, cétose, infertilité, oestertagiose, mammites, fourbure, etc. La liste est longue des affections qui peuvent trouver leur origine dans une mauvaise conduite d’élevage du prétroupeau. Au cours des Journées nationales des groupements techniques vétérinaires du 17 au 19 mai dernier à Dijon, praticiens, enseignants et chercheurs se sont relayés pour aider le vétérinaire à “repenser” le prétroupeau avec l’éleveur. Lors des affections énumérées, il convient de remonter parfois aux génisses de renouvellement, et en particulier aux bâtiments dans lesquels elles sont élevées, aux pâtures qui leur sont réservées, à leur ration et, surtout, aux modalités de la transition lors de leur entrée en production.

« Face à une flambée de caillettes chez les jeunes vaches en lactation, par exemple, il est capital de remonter à la ration du prétroupeau », insiste Marc Ennuyer, praticien à Mailly-Maillet dans la Somme (voir la FIGURE “Facteurs de risque du déplacement de caillette chez la génisse”).

Soigner la ration

Les avis convergent pour diminuer l’âge au premier vêlage des génisses laitières : 24 mois valent mieux que 30. C’est une tendance inverse qui tend pourtant à être observée, notamment selon les données de Philippe Gillet, du contrôle laitier de Haute-Marne. Divers arguments résumés par Henri Seegers, de l’ENV de Nantes, plaident en faveur d’une mise à la reproduction précoce des génisses laitières. En premier lieu, la fertilité n’augmente pas avec le nombre de mois, elle connaît un optimum entre 24 et 28 mois, puis décroît. Les mois supplémentaires sont en outre souvent source d’engraissement, avec toutes les conséquences métaboliques que cela implique (stéatose, cétose, etc.). Les éleveurs veulent limiter les dystocies retardant la mise à l a reproduction des génisses (plus grandes, leur filière pelvienne sera plus large ?), mais c’est l’inverse qui se produit, en raison du surengraissement. Les aspects économiques sont également déterminants. En élevage laitier, abaisser l’âge au premier vêlage augmente la production par jour de vie, même si la première lactation n’est pas quantitativement à la hauteur des autres, et que la longévité tend à diminuer de quelques mois pour des vêlages à l’âge de 24 mois. Mieux vaut donc raccourcir le temps d’élevage non productif, mais l’optimiser, pour assurer la longévité “métabolique et obstétricale” des vaches, donc leur avenir en production. Cela semble aussi vrai en élevage allaitant.

Une transition en douceur

L’arrivée dans le troupeau de production doit en outre être mieux gérée. La génisse a besoin d’aide car elle est plus exposée que les vaches à certaines affections (fourbure, cétose, etc.). À son arrivée dans le troupeau en lactation, par exemple, les “vieilles vaches dominantes” lui laissent peu de temps et de place à l’auge, pour ingérer des fibres. Elle est aussi la dernière à trouver une place couchée, d’où de longues stations debout et un risque accru de fourbure clinique, comme l’explique Jean-Michel Bonnefois, praticien dans l’Ain. Des solutions peuvent être proposées pour “adoucir” son entrée en production. Elles sont étudiées au cas par cas. Cela peut consister, par exemple, à créer une stabulation de transition réservée aux primipares, qui ne rejoignent les autres vaches que pour la traite pendant le premier mois, ou à introduire plusieurs génisses à la fois dans le troupeau, avant la date du vêlage, comme le propose Marc Ennuyer. « Une fois en production, l’ingestion est le maillon faible de la primipare », explique-t-il. Ainsi, même si la primipare produit moins qu’une multipare au pic de lactation, son bilan énergétique peut être déficitaire, et sa fécondité s’en trouve pénalisée. Sa forte persistance laitière rend plus difficile la restauration de ses réserves corporelles en fin de lactation, d’autant qu’aux besoins d’entretien et laitiers s’ajoutent ses besoins de croissance.

Ce processus pourrait être à l’origine de la dérive à la hausse des taux de renouvellement constatée ces dernières années (notamment par Philippe Arzul au contrôle laitier de Haute-Marne). La principale cause de réforme paraît, en effet, être l’infécondité, et une grande partie des animaux réformés sont encore de jeunes vaches…

Si le manque énergétique par défaut d’ingestion pénalise la fécondité des “génisses”, l’excès d’engraissement conduit à des risques accrus de stéatose et de cétose, qui font également baisser l’ingestion…

Le gabarit doit être particulièrement contrôlé chez les génisses. Outre le poids, « il faut encourager les éleveurs à mesurer leurs génisses », insiste Marc Ennuyer (voir le TABLEAU “Poids et mensurations recommandées pour une génisse aux différents stades”), pour éviter de passer à côté des petites génisses grasses dont l’avenir en production n’est pas assuré. Bien soigner les génisses s’entend en qualité, pas en quantité, comme trop souvent les éleveurs tendent à le traduire. De jeunes génisses peuvent paraître au mieux, confortablement élevées dans une stabulation avec une paille abondante, mais cela n’est pas idéal pour solliciter l’appareil suspenseur du pied et prévenir le risque de fourbure si elles sont destinées à vivre ensuite dans des logettes équipées de caillebotisbéton, explique Yves Bonnefois. Outre une correction de la ration, le praticien peut, par exemple, proposer la mise en place de tapis dans l’aire d’attente, pour soulager les pieds des jeunes vaches qui attendent souvent longtemps leur “droit de passage” en salle de traite.

Infections mammaires précoces

Les bâtiments où sont élevées les génisses peuvent être un facteur de risque sanitaire (PHOTO 1). Pour le déterminer, une certaine méthodologie s’impose, insiste Hubert Vin, praticien à Neufchâteau. Les contaminations mammaires peuvent survenir avant le vêlage, rappelle Luc Durel, praticien dans la Manche, notamment celles à staphylocoques coagulase négatifs(1). En l’absence de thérapeutique médicale définie et encadrée (pas d’AMM), des recommandations sanitaires peuvent être formulées pour les prévenir, par exemple éviter la tétée interindividuelle et améliorer l’hygiène générale. Si donner du lait de mammites à des veaux n’est pas clairement identifié comme un facteur de risque d’infections mammaires de la génisse, Luc Durel estime toutefois que cette pratique est à déconseiller.

Une immunité pour de longues années

Une gestion raisonnée du parasitisme est recommandée chez les génisses. La maîtrise doit être suffisante pour que le gain de poids soit optimal et la prise vaccinale facilitée car il semble exister une compétition entre immunité contre les parasites et immunité contre les bactéries et les virus (ou après un vaccin contre ceux-ci). Mais elle ne doit toutefois pas compromettre l’installation d’une immunité, en assurant des contacts suffisants et répétés entre le parasite et son hôte, expliquent Philippe Camuset, praticien en Haute-Normandie et Philippe Dorchies, de l’ENV de Toulouse. Sur l’exemple de l’oestertagiose, il ne semble pas judicieux d’instaurer un traitement antiparasitaire lourd sans raisonnement autour du recyclage parasitaire dans les différentes parcelles. Il convient aussi de contrôler régulièrement la charge parasitaire des animaux par des coproscopies, et/ou la mesure des taux de pepsinogènes, en raison des variations annuelles dues aux conditions climatiques. « L’immunité, le froid de l’hiver et la chaleur de l’été sont des médicaments gratuits », rappelle Philippe Dorchies. À travers divers exemples, Philippe Camuset insiste sur l’importance de la précocité du premier traitement, dès la sortie en pâture, pour limiter l’excrétion ultérieure.

Ce qui est vrai pour les strongyloses gastro-intestinales l’est également pour d’autres parasites, comme Babesia divergens. L’apparition de cas dans un élevage semble surtout déterminée par un état “naïf” des animaux vis-à-vis de ce parasite sanguin, comme l’explique notamment Jacques Devos, praticien dans la Loire.

Vers un poste d’élevage spécialisé ?

L’élevage des génisses de remplacement nécessite une technicité élevée et spécifique. Aux États-Unis, des élevages se spécialisent dans cette activité, selon l’expérience de Pascale Aubry, de la faculté vétérinaire de Saint Hyacinthe (Québec). Ils travaillent sous contrat avec en moyenne cinq éleveurs seulement, ce qui limite le risque sanitaire, lié au mélange de jeunes animaux d’origine différente. Un cahier des charges sanitaire est rigoureusement appliqué, avec des protocoles standardisés, notamment pour la distribution de colostrum, les traitements systématiques (vermifuges, vitamines, oligoéléments, coccidiostatiques, voire antibiotiques) et la vaccination. La prévention médicale du BVD est drastique (deux injections de vaccin vivant atténué avant saillie, puis une injection de vaccin tué en gestation) car ces ateliers ont subi dans le passé quelques accidents dramatiques.

L’élevage de la génisse est donc un sujet complexe où l’approche globale chère au vétérinaire peut trouver matière à s’exprimer. Des documents et des outils informatiques sont désormais à disposition du praticien pour faciliter cette approche. Un document de visite de la nurserie des génisses a, par exemple, été élaboré en Loire-Atlantique et en Maine-et-Loire. Chaque praticien peut aussi se forger sa propre méthodologie d’intervention sur l’“avant vêlage”, comme en témoigne Wiliam Araujo, jeune praticien “100 % bovin” dans les Landes.

  • (1) Voir l’article « Infections à staphylocoques coagulase négatifs » de Matthieu Bravard et coll., dans ce numéro.

PHOTO 1. Le troupeau de renouvellement est souvent logé dans des espaces disponibles mais non raisonnés de l’exploitation, quand il n’est pas “oublié” en pâture à longueur d’année.

Facteurs de risque du déplacement de caillette chez la génisse

Les conditions d’élevage des nullipares et leur introduction en production “sans ménagement” concourent à les exposer à un risque maximal de déplacement de caillette.

Poids et mensurations recommandés pour une génisse aux différents stades

Exemple du vêlage à l’âge de 24 mois, poids à la naissance 45 kg. Les mensurations sont mesurées à l’aide d’un simple cordon étalonné. IA : insémination artificielle. D’après Marc Ennuyer.