Le point Vétérinaire n° 266 du 01/06/2006
 

CANCÉROLOGIE DU CHIEN ET DU CHAT

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EN QUESTIONS-RÉPONSES

Roxane Steux

Le cheyrou, 19140 Espartignac

Si la douleur opératoire est aujourd’hui prise en charge, la douleur cancéreuse est moins connue et son traitement reste insuffisant. Or, elle est un symptôme dominant lors d’affections cancéreuses.

Résumé

La douleur est une composante majeure de la maladie cancéreuse. Elle se manifeste sous la forme d’un fond douloureux chronique avec des accès douloureux aigus. Le praticien a de nombreux antalgiques à sa disposition. Les AINS et les morphiniques par voie orale sont les plus couramment utilisés lors de douleur chronique, éventuellement associés à des co-analgésiques. Lors d’accès aigus, les morphiniques par voie générale sont les plus efficaces. Contre les douleurs neurogènes chroniques, les antidépresseurs tricycliques sont privilégiés. Lors de résurgences douloureuses, les antispasmodiques et les anti-épileptiques sont les plus efficaces, mais les morphiniques peuvent également être prescrits.

La prise en charge de la douleur chez les animaux cancéreux est essentielle pour des raisons éthiques, économiques (satisfaction du client) et surtout médicales [2, 15, 38]. En effet, un patient qui reçoit un traitement antalgique tire un meilleur bénéfice de son traitement anticancéreux. Selon une étude, une prise en charge antalgique inadaptée faciliterait la dissémination des métastases [32, 38].

Cet article n’envisage que la gestion médicamenteuse spécifique de la douleur cancéreuse. Celle-ci repose sur un double enjeu : gérer un fond douloureux chronique permanent et assurer un contrôle efficace des résurgences douloureuses aiguës.

Quelles sont les caractéristiques de la douleur en cancérologie ?

La douleur cancéreuse est fréquente en raison de l’incidence des tumeurs liée au vieillissement de la population canine et féline.

La prévalence de la douleur cancéreuse est élevée : 75 % des animaux cancéreux souffrent [12]. La prévalence augmente dans les stades avancés et terminaux. La plupart des douleurs sont la conséquence directe du développement de la tumeur (70 à 75 %) (développement primaire ou secondaire-métastases) et un quart des douleurs est imputable au traitement anticancéreux (chirurgie, radiothérapie ou chimiothérapie). Les tumeurs les plus douloureuses sont les tumeurs osseuses (PHOTO 1), les tumeurs à l’origine de compression nerveuse et les tumeurs de la face. En revanche certaines tumeurs ne créent en général pas de douleur comme les néoplasmes lymphoïdes [12, 15, 18]. La douleur cancéreuse est habituellement chronique avec des épisodes douloureux aigus intermittents.

La douleur aiguë est assez facile à diagnostiquer et la réponse aux traitements est en général bonne. En revanche, les manifestations de la douleur chronique sont plus frustes (anxiété, dépression, anorexie, troubles du sommeil, état cachectique, etc.) en raison d’un phénomène d’habituation. La douleur chronique altère la qualité de vie du patient et sa réponse au traitement analgésique conventionnel s’avère souvent mitigée [7, 37].

Quelle sont les causes de la douleur cancéreuse ?

Les syndromes douloureux chez le cancéreux sont majoritairement de deux types :

- douleur par excès de nociception (la plus fréquente) liée à un excès de stimulation des nocicepteurs consécutive au développement tumoral tissulaire ;

- douleur par désafférentation liée à un défaut de régulation de l’information douloureuse lors de compression ou invasion nerveuse par une tumeur.

Leurs mécanismes physiopathologiques et leurs traitements s’avèrent différents. Cependant, le traitement de la douleur cancéreuse est souvent mixte car la douleur cancéreuse est multifactorielle.

Le contrôle de la douleur cancéreuse repose sur plusieurs piliers :

- traitement causal spécifique (chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie) ;

- thérapeutique analgésique proprement dite ;

- apport d’un environnement adéquat et d’un soutien comportemental.

L’approche multimodale du phénomène douloureux consiste à agir sur chaque composante afin d’être le plus efficace possible.

Comment le praticien peut-il évaluer la douleur ?

L’évaluation rigoureuse, bien que subjective, de la douleur conditionne l’administration d’antalgiques et le niveau de prise en charge de la douleur [13]. Diverses échelles d’évaluation sont disponibles. Cependant, aucune ne fait l’objet d’un consensus et très peu ont prouvé leur pertinence statistique [6, 8].

La difficulté de l’évaluation provient notamment de la subjectivité de la sensation douloureuse, de l’absence de dialogue et de l’absence de paramètre biologique mesurable (PHOTO 2). Une évaluation individuelle est nécessaire car le seuil de tolérance varie entre les individus.

L’évaluation de la douleur des chiens cancéreux s’avère difficile car, souvent, un animal débilité, grabataire ou âgé exprime moins sa douleur et les modifications de comportement peuvent être confondues avec les signes du vieillissement. Le comportement de l’animal hospitalisé peut aussi être altéré parce qu’il se trouve dans un lieu inconnu. Le propriétaire doit faire partie de l’équipe de lutte contre la douleur car il connaît le comportement de son animal [6, 28]. Dans la pratique quotidienne, une coordination entre le vétérinaire, les assistants spécialisés vétérinaires et le propriétaire ne peut être que bénéfique pour l’animal.

De quelles classes thérapeutiques dispose le praticien ?

Le fond douloureux chronique est à l’origine d’un mal-être de l’animal et d’un état de dépression réactionnel à la douleur. Pour gérer efficacement une douleur chronique, la molécule doit :

- être active par voie orale ;

- posséder une latence courte ;

- avoir une longue durée d’action ;

- présenter peu d’effets indésirables afin d’assurer l’observance du traitement par le propriétaire et le confort de l’animal.

Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) et les morphiniques représentent la clé de voûte de la gestion de la douleur cancéreuse chronique. Ils sont efficaces sur les douleurs par excès de nociception. Aux doses les plus élevées de l’intervalle thérapeutique, les morphiniques peuvent même avoir une efficacité sur les douleurs neurogènes. C’est pourquoi les morphiniques doivent être inclus dans tout protocole analgésique lors de douleur cancéreuse chronique.

Les molécules les plus efficaces sur les douleurs neurogènes sont les antidépresseurs : il existe en effet de façon physiologique des fibres nerveuses ayant un rôle modulateur de la douleur par inhibition du message nociceptif. Les antidépresseurs agissent en renforçant l’action de ces fibres.

Est-il possible d’utiliser un AINS sur une longue durée ?

Les AINS sont des molécules efficaces, à longue durée d’action et disponibles par voie orale [17, 23, 33, 38] (voir le TABLEAU “AINS recommandés pour le traitement des douleurs chroniques des chiens et des chats”). Ils sont indiqués dans le traitement des douleurs inflammatoires aiguës ou chroniques faibles à modérées [30, 38]. Ainsi lors d’inflammation des tissus mous liée au développement tumoral ou de néoplasme osseux [27, 30, 38], les AINS se révèlent au moins aussi efficaces que les morphiniques.

Les AINS agissent essentiellement par inhibition des cyclo-oxygénases (action anti-inflammatoire). L’effet indésirable majeur des AINS est la toxicité digestive qui intervient précocement (irritation de la muqueuse, gastrite peu sévère à grave, ulcération) même aux doses thérapeutiques.

Les AINS agissant sur les Cox2 (induites lors d’inflammation) semblent intéressants afin d’observer des effets secondaires moins marqués, surtout sur le tube digestif. Des modifications des fonctions digestive et rénale sont parfois observées. Les carnivores domestiques sont sensibles aux effets indésirables des AINS, en particulier les félins par déficience de glucuronoconjugaison associée à une clairance plus lente. Certains AINS sont formellement contre-indiqués chez le chat : le paracétamol, l’aspirine, la flunixine, l’ibuprofène. La toxicité rénale est à prendre en compte surtout chez des animaux âgés potentiellement insuffisants rénaux. Les effets sur la fonction hépatique (hépatite toxique) sont plus graves, mais très rares.

La prophylaxie de ces complications est indispensable lors de traitement avec des AINS sur le long terme. Certaines précautions sont à prendre : administrer l’AINS pendant les repas, limiter la durée du traitement, privilégier des AINS sélectifs, et administrer conjointement du misoprostol(1), analogue synthétique des prostaglandines, à la dose de 2 à 5 µg/kg toutes les 8 heures par voie orale. Le misoprostol(1) est la seule molécule efficace en prévention des ulcères gastriques liés à l’utilisation d’AINS [30, 33, 39]. L’utilisation concomitante d’un autre anti-inflammatoire, stéroïdien ou non, ou de diurétique est à proscrire. Si la prévention est inefficace ou qu’elle n’est pas mise en place, les ulcères iatrogènes sont traités (voir l’ENCADRÉ “Gestion des ulcères liés à l’utilisation d’AINS”) [16, 24].

L’administration sur de longues durées des AINS n’est donc possible qu’associée à une surveillance régulière des fonctions rénale et digestive.

Les AINS peuvent être utilisés pendant plusieurs mois pour diminuer des douleurs cancéreuses si la tolérance est bonne. L’échappement au traitement par les AINS n’a pas été rapporté.

Deux stratégies d’utilisation des AINS au long cours sont possibles [8, 39] :

- choisir un AINS avec AMM sans limitation de durée de prescription, possédant une bonne tolérance gastrique. L’AINS est alors administré en continu sur de longues périodes (exemple : méloxicam, carprofène) [27, 33, 38, 39] ;

- utiliser un AINS sans cette AMM, en cure discontinue. L’acide tolfénamique est par exemple utilisé en suivant une alternance posologique de trois jours suivi de quatre jours sans [27, 30, 36, 39]. Ce traitement est efficace et toléré sur une période de plus de trois mois (13 semaines selon une étude [39]). Le nimésulide et le kétoprofène sont administrés selon le même protocole [8, 30, 33, 38, 39].

Quelles sont les règles d’utilisation des morphiniques ?

Les morphiniques sont souvent les analgésiques les plus efficaces pour contrôler la douleur cancéreuse (voir l’ENCADRÉ “Morphiniques utilisables en pratique courante chez le chien et le chat” et le TABLEAU “Principaux morphiniques utilisés et leurs indications majeures en médecine vétérinaire”). Ils possèdent en outre un coefficient thérapeutique très élevé. Le recours à la morphine est fonction de l’intensité de la douleur et non de la gravité de la maladie [8, 10, 39]. Les conditions de délivrance, de détention et d’obtention des morphiniques ont été simplifiées (voir le TABLEAU “Conditions de détention, d’obtention et de délivrance des morphiniques”).

L’opioïde le plus utilisé pour gérer les douleurs chroniques cancéreuses par voie orale est la morphine. Une étude réalisée chez l’homme montre que 85 à 90 % des patients avec un cancer avancé sont soulagés par la morphine par voie orale [10].

Pour le traitement au long cours, les formes à libération prolongée (LP) sont privilégiées. Elles permettent une administration quotidienne ou biquotidienne (Moscontin®(1), Skenan®(1), Kapanol LP®(1)) ce qui améliore l’observance du traitement. Un inconvénient majeur reste cependant le prix des formulations à libération prolongée. La détermination de la dose quotidienne de morphine se fait par essais successifs en utilisant des morphiniques oraux à demi-vie courte (Actiskenan®(1), Sevredol®(1)). Ces évaluations successives d’efficacité de la morphine permettent d’adapter la dose analgésique efficace de façon individuelle, notamment lors d’analgésie balancée car les besoins en morphine(1) diminuent en raison de la synergie d’action des molécules (voir l’ENCADRÉ “Détermination de la dose orale efficace de morphine(1)”).

La morphine LP(1) n’est adoptée que lorsque la dose orale a été déterminée et stabilisée avec des formes “rapides”. Les formes LP ne doivent être ni croquées ni écrasées sous peine de relargage brutal du principe actif et d’intoxication. Il est important de prévoir des doses supplémentaires (25 à 50 % de la dose nécessaire pour 6 heures) de morphine à libération immédiate lors de régime avec des formes LP afin d’agir en cas de résurgence douloureuse aiguë.

La sous-utilisation des morphiniques est notamment liée aux effets secondaires bien qu’ils soient contrôlables et moins marqués chez les chiens et les chats que chez l’homme. L’occurrence des effets indésirables augmente avec la dose et la puissance de l’agoniste morphinique et ils sont plus marqués en début de traitement [8, 36]. Les effets d’accoutumance et de dépendance sont peu observés chez les animaux et ne justifient pas une non utilisation des morphiniques.

La constipation est systématique lors d’administration sur une longue durée et doit être combattue avec des laxatifs comme le lactulose car elle ne rétrocède pas spontanément [6, 14]. Des vomissements, une dépression respiratoire et une rétention urinaire sont observés plus rarement [27].

Deux morphiniques faibles peuvent être utilisés pour les douleurs chroniques modérées : le dextropropoxyphène(1) et surtout le tramadol(1) [34, 39]. Le tramadol(1) est prescrit pour le traitement des douleurs chroniques cancéreuses modérées, en général en association avec les AINS. Disponible en formulation à libération prolongée, il permet une bonne observance du traitement.

Des opioïdes sous forme d’implants sous-cutanés devraient bientôt être disponibles en médecine humaine. Le relargage de morphiniques se déroule sur une durée pouvant atteindre quatre semaines. Leur utilisation chez les animaux est envisagée [9].

Pourquoi utiliser des antidépresseurs contre la douleur ?

L’utilisation des antidépresseurs a deux buts lors de douleur chronique [5, 21] :

- le soulagement de la dépression réactionnelle à la douleur. Les antidépresseurs sont donc associés à la thérapeutique analgésique conventionnelle ;

- une activité analgésique originale sur les douleurs neurogènes pour certains d’entre eux (antidépresseurs tricycliques) (amytryptilline (11 : 1 à 5 mg/kg/j par voie orale, imipramine(1) : 0,5 à 2,5 mg/kg/j par voie orale, clomipramine(1) : 2 à 4 mg/kg par voie orale en deux fois chez le chien, 0,25 à 0,5 mg/kg par voie orale en 1 à 2 fois chez le chat).

Les antidépresseurs récents (miansérine(1), amineptine(1), fluoxétine(1) et viloxazine(1)) bien qu’encore peu utilisés en pratique courante peuvent être prescrits.

Le tramadol(1) est un morphinique également efficace contre les douleurs neurogènes aiguës et chroniques [16, 33, 39].

La gabapentine(1), actuellement utilisée en médecine humaine, est utile pour des douleurs neuropathiques cancéreuses chroniques, soit comme agent adjuvant, soit en monothérapie. Un seul auteur a montré l’efficacité sur la douleur cancéreuse de la gabapentine chez le chat (5 à 15 mg/kg/j) [21].

Est-il intéressant d’associer des molécules différentes ?

L’analgésie balancée consiste en la combinaison de médicaments à action analgésique complémentaire ou synergique [7, 24, 29]. Ces associations permettent de cumuler les effets analgésiques par potentialisation des molécules tout en réduisant les doses de chacune et donc de diminuer les effets indésirables de façon globale en touchant des cibles différentes pour chaque classe thérapeutique. Les molécules adjuvantes ou co-analgésiques sont fréquemment associées au traitement conventionnel pour leur capacité à augmenter l’efficacité des analgésiques, lors de douleurs chroniques réfractaires [21].

Les morphiniques possèdent une synergie d’action avec les AINS, les (2-agonistes, la kétamine, les anesthésiques locaux et les antidépresseurs [19]. La morphine (0,1 mg/kg) peut être associée à la médétomidine (0,005 mg/kg) ou des anesthésiques locaux comme la lidocaïne (4 mg/kg) pour améliorer l’analgésie [8, 10, 24, 34] lors de douleurs difficilement contrôlables. L’association AINS/morphiniques confère en général une excellente analgésie pour des patients avec des douleurs moyennes à sévères.

Les glucocorticoïdes sont efficaces sur la douleur cancéreuse par leur action anti-inflammatoire, antalgique et anti-tumorale [11]. Ils permettent également de lutter contre l’anorexie associée aux états cancéreux [16, 37] et de diminuer l’inconfort en phase terminale (traitement palliatif). La prednisolone est utilisée par voie orale à la dose initiale de 1 à 2mg/kg puis à la dose d’entretien de 0,1 à 0,5 mg/kg une à deux fois par jour [27], puis une corticothérapie à jours alternés est recommandée afin d’atteindre la dose minimale efficace [8, 39].

La kétamine possède des propriétés analgésiques pour des douleurs chroniques à une dose inférieure à celles utilisées en anesthésie (0,05 à 0,1 mg/kg par voies intramusculaire ou intraveineuse, en bolus ou en perfusion, ou en épidurale ; 2 à 10 mg/kg par voie orale). Une difficulté majeure reste l’impossibilité de délivrer de la kétamine à des propriétaires [8, 18, 24].

Comment traiter les crises douloureuses aiguës ?

En général, l’intensité douloureuse augmente non par échappement au traitement antalgique mais suite à une inflammation, à des compressions nerveuses liées la croissance tumorale ou à l’essaimage de métastases. Lors de traitement chronique de la douleur cancéreuse, des doses antalgiques de secours doivent toujours être prévues en cas de résurgences douloureuses.

Les morphiniques injectables par les voies intramusculaire, intraveineuse ou sous-cutanée [8, 26, 27, 34] sont utilisables pour la gestion de la douleur cancéreuse sur de courtes périodes ou sur des douleurs sévères incontrôlées par des morphiniques oraux en raison de leur rapidité d’action. Mais ils possèdent une durée d’action très brève. Il est également possible d’utiliser des morphiniques oraux à courte durée d’action lors de crise sur un fond douloureux chronique même si la latence est supérieure aux voies injectables.

L’hospitalisation est obligatoire lors de l’utilisation de morphiniques injectables. Ils peuvent également être administrés par voies épidurale (0,1 mg/kg pour la morphine) et plus rarement (car difficile techniquement) intrathécale (0,05 mg/kg pour la morphine) pour une durée d’efficacité de 12 à 24 heures. Ces voies d’administration s’adressent surtout aux douleurs néoplasiques rebelles, aux douleurs qui ne répondent pas à la morphine orale ou lorsque les effets toxiques empêchent l’augmentation des doses par les autres voies d’administration. Des injections péridurale ou intrathécale d’anesthésiques locaux en association avec de la morphine sont possibles en soins palliatifs [11]. Elles sont très efficaces chez les animaux atteints de douleur en raison d’un cancer de la moitié inférieure du corps [27].

Le fentanyl(1) (voir l’ENCADRÉ “Utilisation du fentanyl en cancérologie vétérinaire”), 80 à 150 fois plus puissant que la morphine [27, 34] est utilisé en médecine vétérinaire en dispositif transdermique uniquement sur une courte durée pour gérer les résurgences douloureuses cancéreuses. La voie transdermique est efficace plusieurs jours mais reste très onéreuse [8, 36]. Une indication majeure du fentanyl(1) en humaine est le traitement des douleurs chroniques cancéreuses, intenses ou rebelles [8, 10, 18, 24, 27, 34, 38]. Le fentanyl(1) est soumis aux mêmes règles de prescription que les morphiniques par voie systémique. Le patch doit donc être appliqué par le vétérinaire. Tous les dispositifs transdermiques doivent être rapportés chez le pharmacien après utilisation.

Les anti-convulsivants (carbamazépine(1), 10 à 15 mg/kg/j par voie orale en deux prises ; clonazépam(1), 0,05 mg/kg/j par voie orale ; diazépam(1), 0,25 à 1 mg/kg/j, phénytoïne(1), 2 à 20 mg/kg/j par voie orale en deux prises) sont indiqués pour les douleurs neurogènes aiguës fulgurantes lors de compression ou d’invasion nerveuses.

Les antispasmodiques (lopéramide, dipyrone et baclofène) sont indiqués pour le traitement des douleurs viscérales, urinaires et digestives aiguës provoquées par des spasmes de la musculature lisse suite au développement tumoral ou à l’implantation de métastases [37] (voir la FIGURE “Utilisation des anti-dépresseurs et anticonvulsivants dans le traitement des douleurs cancéreuses chroniques et aiguës neuropathiques”).

De nouveaux antalgiques seront sans doute bientôt disponibles comme la capsaïcine(1) (pour les douleurs neurogènes cancéreuses), de nouveaux antagonistes des récepteurs N-méthyl-D-aspartate, les antagonistes de la cholécystokinine (pour les douleurs chroniques), l’hypéricine(1) (mécanisme d’action similaire aux antidépresseurs tricycliques), les agonistes des récepteurs cannabinoïdes [35]. Le butorphanol(1) (opioïde fort) devrait être disponible en France dans les prochaines années en utilisation intranasale avec une efficacité similaire à la voie intraveineuse.

La douleur cancéreuse doit être systématiquement prise en compte dans les protocoles thérapeutiques anticancéreux au même titre que le traitement causal.

Il convient de se familiariser avec les différents protocoles et les différents analgésiques pour une application optimale. Même si la morphine est une molécule essentielle et efficace, il n’existe pas de protocole-type miracle, l’approche la plus efficace réside en une approche multimodale avec l’analgésie balancée. De nouvelles cibles pharmacologiques sont en cours d’investigation notamment contre les substances de l’inflammation. Des antagonistes des récepteurs à la bradykinine, à l’histamine et à la sérotonine sont en développement [7, 22].

Cependant, trop souvent encore, l’euthanasie reste, en médecine vétérinaire, l’échappatoire à la douleur cancéreuse. Elle ne devrait être envisagée que lorsque la douleur devient intolérable et incontrôlable.

  • (1) Médicament à usage humain.

Gestion des ulcères liés à l’utilisation d’AINS

Arrêt des AINS

Antagonistes H2 tels que la cimétidine(1) (10 mg/kg toutes les 6 à 8 heures par voie orale) ou la ranitidine(1) (1 à 2 mg/kg/ 12 heures par voie orale ou 2,5 mg/kg par voie intraveineuse chez le chat)

Ou un inhibiteur des pompes à protons comme l’oméprazole(1) (0,7 à 2 mg/kg/j)

Des agents cytoprotecteurs comme le sucralfate(1) (125 mg à 1 g par animal)

Morphiniques utilisables en pratique courante chez les carnivores domestiques

Stupéfiants accessibles sur ordonnances sécurisées

Morphine(1) injectable : Morphine®

Morphine(1) orale : Actiskénan®, Sévredol®

Morphine(1) orale LP : Moscontin®, Kapanol®, Skénan LP®

Fentanyl(1) transdermique : Durogésic®

Morphiniques non classés comme stupéfiants

Morphiniques faibles : dextropropoxyphène(1) (Di-Antalvic®), tramadol(1) (Contramal®)

Détermination de la dose orale efficace de morphine

Évaluation de la douleur à T0

Administration d’une dose de morphine à 1 mg/kg à T0 par voie orale

Évaluation de la douleur à T + 6h (durée d’action par voie orale)

Si la gestion de la douleur est insuffisante administration d’une dose supplémentaire à 1 mg/kg

Évaluation de la douleur à T + 12h

Si à T + 12h la douleur est gérée la dose efficace de morphine est de 1+1 soit 2 mg/kg/12h

Un relais est alors possible avec des formes à libération prolongée

Conditions de détention, d’obtention et de délivrance des morphiniques

Conditions d’obtention des stupéfiants

Inscription à l’Ordre

Rédaction d’ordonnance sécurisée

Dénomination et quantité de stupéfiants commandés

Inscription des quantités en toutes lettres

Commande dans l’officine la plus proche du lieu d’exercice

Une ordonnance pour chaque produit

Spécification “pour usage professionnel”

Conditions de détention des stupéfiants

Tenue d’un registre justifiant l’utilisation

Détention dans une armoire sécurisée

Conditions de délivrance des stupéfiants

Prescription maximale de 7 jours pour les stupéfiants injectables

Prescription maximale de 28 jours pour les stupéfiants non injectables

Pas de renouvellement possible

Délivrance des stupéfiants par le pharmacien

Stupéfiants de la clinique administrés par le vétérinaire

D’après [39].

Utilisation du fentanyl en cancérologie vétérinaire

Dose : animal de moins de 3 kg, moitié d’un patch de 25 µg/h, pour un chien ou un chat de 3 kg à 10 kg patch de 25 µg/h, pour un chien de 10 kg à 20 kg patch de 50 µg/h, pour un chien de 20 kg à 30 kg patch de 75 µg/h et pour un chien de plus de 30 kg deux patchs de 75 µg/h.

Zone d’application : collage sur le thorax, sur les lombes ou en région interscapulaire

Mise en place : tonte, nettoyage et séchage de la zone d’application puis suture du patch

Pansement sur lequel on inscrit la date, l’heure de la mise en place ainsi que le dosage du patch

Latence d’action : 6 heures (chat) à 12 heures (chien) L’analgésie différée nécessite la mise en œuvre d’une analgésie préalable à l’efficacité du patch

Durée d’action : 2 à 3 jours chez le chien et 3 à 5 jours chez le chat

D’après [8, 18, 24, 34, 38].

Points forts

La douleur cancéreuse doit systématiquement être prise en compte dans les protocoles thérapeutiques, au même titre que le traitement causal.

La morphine doit faire partie intégrante de tout protocole analgésique lors de douleur cancéreuse.

Les AINS et morphiniques sont des molécules très efficaces contre la douleur cancéreuse, facilement accessibles : il ne faut pas hésiter à les utiliser.

Les douleurs neurogènes sont encore peu reconnues. Cependant, les antidépresseurs tricycliques, les antispasmodiques et les anti-épileptiques disponibles en médecine humaine ont montré leur efficacité et sont donc recommandés.

En savoir plus

- Michon P. Le fentanyl transcutané a-t-il un intérêt en analgésie ? Point vét., 2006;264:10-11.

- Cancérologie du chien et du chat au quotidien; n°spécial Point Vét.2005;36:140 pages

  • 4 - Brock N. Treating moderate and severe pain in small animals. Can. Vet. J. 1995,36, 658-660.
  • 6 - Cadoré JL. Comment reconnaître la douleur ? Point Vét. 1993 ;24(149):587-592.
  • 14 - Gogny M. Douleur et traitement de la douleur. Point Vét. 1993 ;24(149):577-586.
  • 19 - Lascelles BDX. Advances in the control of pain in animals. Dans : Raw ME, Parkinson TJ, The Veterinary annual 36, Ed Blackwell science, Cambridge. 1996:1-16.
  • 24 - Lester P, Gaynor JS. Management of cancer pain. Vet. Clin. North Am. Small Anim. Pract. 2000;30(4):951-966.
  • 26 - Lucas AN, Firth AM, Anderson GA et coll. Comparison of the effects of morphine administered by constant-rate intraveinous infusion or intermittent intramuscular injection in dogs. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2001;218(6):884-891.
  • 29 - Mathews K. Pain assessment and general approach to management. Vet. Clin. North Am. Small Anim. Pract. 2000;30(4):729-750.
  • 36 - Sackman JE. Pain. Part II. Control of pain in animals. Compend. Contin. Educ. Vet. Pract. 1991;13(2):181-192.
  • 38 - Troncy E, Kérouack S. Bien gérer la douleur. Prat Méd Chir Anim Comp.1999;34(numéro spécial “Pathologie féline”):405-419.
  • 39 - Troncy E, Langevin B. Analgésie des carnivores domestiques. Ed. Point Vét., Maisons-Alfort. 2001:208 pages.

PHOTO 1. Ostéosarcome du tibia chez un chat : les tumeurs osseuses provoquent une douleur très importante à l’origine d’une boiterie qui est souvent le motif de consultation.

Utilisation des antidépresseurs et anti-convulsivants dans le traitement des douleurs cancéreuses chroniques et aiguës neuropathiques

PHOTO 2. Fibrosarcome lingual chez un chien : il est difficile de savoir dans un tel cas si le chien mange moins suite à la douleur provoquée par la tumeur ou suite à la gêne occasionnée dans la cavité buccale.

Principaux AINS recommandés pour le traitement des douleurs chroniques du chien et du chat

SC : par voie sous-cutanée ; IM : par voie intramusculaire ; IV : par voie intraveineuse ; PO : par voie orale. D’après [29, 30, 38].

Principaux morphiniques utilisés et leur indication majeure en médecine vétérinaire

SC : par voie sous-cutanée ; IM : par voie intramusculaire ; IV : par voie intraveineuse ; PO : par voie orale ; LP : libération prolongée. D’après [14, 36, 38, 39].