Le point Vétérinaire n° 264 du 01/04/2006
 

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CARDIOLOGIE

François Serres*, Valérie Chetboul**, Carolina Carlos Sampedrano***, Jean-Louis Pouchelon****


*Unité de cardiologie, ENV d’Alfort
**Unité de cardiologie, ENV d’Alfort
***UMR INSERM-ENVA U660, 7 av. du Général de Gaulle, 94704 Maisons-Alfort Cedex
****Unité de cardiologie, ENV d’Alfort
*****Unité de cardiologie, ENV d’Alfort
******UMR INSERM-ENVA U660, 7 av. du Général de Gaulle, 94704 Maisons-Alfort Cedex

Un chat de race burmese, mâle castré, âgé de huit ans, est présenté à la consultation de cardiologie pour l’exploration d’une bradycardie détectée par le vétérinaire traitant lors d’une consultation vaccinale.

• Aucun antécédent pathologique n’est rapporté par les propriétaires.

L’examen clinique ne montre pas d’anomalie de coloration ou de perfusion des muqueuses. La fréquence et l’amplitude des mouvements respiratoires sont normales.

L’examen cardiovasculaire révèle une fréquence cardiaque basse (110 à 120 battements par minute) associée à un rythme régulier. Le pouls, synchrone, est bien frappé. Lors de l’auscultation, les bruits cardiaques sont d’intensité normale et aucun bruit supplémentaire n’est détecté.

Examens complémentaires

Un examen électrocardiographique est réalisé dans un premier temps afin d’explorer la bradycardie (tracé). Le tracé confirme une bradycardie régulière (120 ventriculogrammes par minute), d’aspect non sinusal. Les complexes ventriculaires sont fins (flèches). Des dépolarisations atriales sont observées (astérisques), mais elles se produisent à une fréquence nettement supérieure (150 dépolarisations par minute). L’absence de relation entre les dépolarisations atriales et ventriculaires est en faveur d’un bloc atrio-ventriculaire complet avec un rythme de secours jonctionnel. Ce trouble du rythme pouvant être associé à une atteinte structurale myocardique, un examen échocardiographique est alors réalisé afin de confirmer ou d’infirmer cette hypothèse.

L’échographie cardiaque ne révèle aucune lésion morphologique ou cinétique cardiaque. Un examen Doppler tissulaire, réalisé simultanément, ne montre pas d’anomalie des vitesses ou des gradients des vélocités myocardiques compatible avec l’évolution d’une myocardiopathie occulte.

Un diagnostic de bloc atrio-ventriculaire du 3e degré, très probablement idiopathique, est ainsi établi. Une myocardiopathie qui évolue silencieusement ne peut être totalement exclue. Un traitement à la visnadine est instauré (Isonergine®, 1 mg/kg/24 h par voie orale), afin de favoriser l’oxygénation myocardique.

Au cours du suivi, l’animal reste asymptomatique. Des examens échographiques réalisés un et deux ans plus tard n’ont pas montré d’anomalie cardiaque, tant en échographie conventionnelle qu’en mode Doppler tissulaire. Les anomalies électrocardiographiques restent identiques.

Discussion

Le bloc atrio-ventriculaire du 3e degré correspond à une interruption complète de la conduction intervenant au sein du nœud atrioventriculaire. L’influx sinusal n’étant plus transmis, la dépolarisation ventriculaire s’effectue à partir d’un rythme “de secours” plus lent, car issu des étages inférieurs. Cette anomalie rythmique est fréquemment décrite chez le chien ou chez l’homme, chez qui elle est souvent liée à une augmentation du tonus vagal ou à des lésions fibrosantes du tissu de conduction. Chez le chat, les descriptions sont moins fréquentes, et peu d’études rétrospectives sont disponibles [1]. Cette relative rareté de l’affection est partiellement attribuable à l’absence d’expression clinique de la maladie. Dans une étude rétrospective sur 21 cas, chez 90 % des chats, le rythme d’échap­pement a un aspect supraventriculaire (durée QRS 0,04 seconde), ce qui correspond à un rythme issu du nœud atrioventriculaire ou du faisceau de His [1]. La fréquence de dépolarisation ventriculaire moyenne des animaux est le plus souvent “relativement” élevée (80 à 140 battements par minute contre 40 à 60 chez le chien [2]) et pourra être notée comme “normale” au cours d’un examen clinique trop rapide.

Dans la même étude, seul un tiers des animaux présente des signes d’insuffisance cardiaque congestive lors du diagnostic, et un quart des animaux est asymptomatique [1]. La mort subite, fréquente chez le chien, semble plus rare chez le chat [1].

Des lésions structurales myocardiques sous-jacentes sont retrouvées dans les deux tiers des cas. Il s’agit le plus souvent de myocardiopathies primitives (hypertrophiques, dilatées ou restrictives), dans lesquelles des lésions de dégénération/fibrose du nœud atrioventriculaire ont été décrites. Plus rarement, le bloc est secondaire à une lésion infiltrante (lymphome), à une maladie valvulaire ou à diverses affections systémiques (hyperthyroïdie, dysautonomie).

L’évolution des chats atteints de bloc atrio-ventriculaire du 3e degré est le plus souvent favorable (médiane de survie de 386 jours [1]). Elle semble être indépendante de la présence d’une cardiopathie sous-jacente, qu’elle soit ou non décompensée [1]. Si l’irréversibilité de cette anomalie est la règle, des conversions de bloc du troisième au second degré, voire à un rythme sinusal ont été décrits [1]. Chez les animaux symptomatiques, la théophylline (25 mg/kg/j en formulation à libération prolongée(1)) constitue le traitement de première intention le plus fréquemment recommandé [1, 2]. Un test à l’atropine peut être réalisé (0,02 mg/kg par voie intramusculaire(1)), afin d’estimer la part du tonus vagal dans la maladie, et d’envisager un traitement par des anticholinergiques (propanthéline 3,75 à 15 mg/kg/8 h par voie orale(2)) en cas d’hypertonie vagale. La pose de pacemaker, traitement de choix chez le chien, reste exceptionnelle chez le chat.

• Le bloc atrio-ventriculaire du 3e degré est sans doute insuffisamment diagnostiqué chez le chat. Il doit être envisagé lors de bradycardie (même peu marquée), notamment chez le chat âgé (entre 7 et 19 ans [1]). Un examen ECG est recommandé avant la mise sous traitement d’un chat atteint de myocardiopathie, car certains médicaments (ß-bloquants et inhibiteurs calciques) peuvent précipiter l’apparition de cette anomalie.

  • (1) Médicament à usage humain.

  • (2) Non disponible en France.

Remerciements au Docteur Fradin, Clinique vétérinaire réservée aux chats. 1 bis rue Parrot, Paris 75012

  • 1 - Kellum HB, Stepien RL. Third-degree atrioventricular block in 21 cats (1997-2004). J. Vet. Intern. Med. 2006;20:97-103.
  • 2 - Johnson L, Sisson DD. Atrioventricular block in cats. Comp. Contin. Educ. Small Anim. 1993;15:1356-1368.