Le point Vétérinaire n° 260 du 01/11/2005
 

COCCIDIOSE DU VEAU EN STABULATION

Éclairer

NOUVEAUTÉS

Philippe Raquin*, Nicolas Roch**, J. Agneessens***


*16, rue Beaubernard
71300 Montceau-les-Mines
**Janssen Animal Health
BVBA, Turnhoutseweg 30,
B-2340 Beerse, Belgique

Des observations récentes incitent à considérer avec prudence la valeur diagnostique d’un seul comptage individuel d’oocystes coccidiens lors de diarrhée chez le veau.

La coccidiose bovine progresse régulièrement en France [a] comme au Royaume-Uni [4]. Dans un contexte d’infection naturelle, l’excrétion d’oocystes de coccidies chez de jeunes veaux charolais a été observée lors d’épisodes de coccidiose subclinique. L’excrétion est irrégulière tant en nombre de jours qu’en quantité d’oocystes de coccidies pathogènes (E. bovis et E. zuernii). En outre, une excrétion asymptomatique irrégulière, mais non négligeable d’oocystes d’E. alabamensis, est rapportée (fait rare en France). Ces observations ont eu lieu au cours d’un essai thérapeutique pour l’obtention d’une extension d’AMM du diclazuril (Vecoxan®) (voir l’ENCADRÉ “Précisions sur le protocole d’étude”). L’excrétion oocystale individuelle de veaux âgés d’environ un mois, en l’absence de traitement, a ainsi été suivie tous les deux jours pendant trois semaines. Certains ont présenté des signes cliniques discrets de coccidiose au cours de cette période d’observation, mais beaucoup ont excrété des oocystes pathogènes de manière asymptomatique.

Des veaux à “diarrhée coccidienne”

Cette étude a été réalisée dans deux exploitations de Saône-et-Loire ayant un historique de coccidiose clinique, chez des veaux de race charolaise nés entre le 1er décembre 2003 et le 10 février 2004. Soixante-quatre veaux dans la première exploitation (A) et trente dans la seconde (B) sont observés quotidiennement pendant vingt-trois jours, avec une notation de l’état des fèces. Des prélèvements individuels sont réalisés tous les deux jours et transmis au laboratoire pour comptage des oocystes et identification des espèces en cause.

Une diarrhée est attribuée à une coccidiose lorsque la note fécale est supérieure ou égale à 2 (liquide) pendant trois jours consécutifs, et concomitante d’une excrétion élevée (plus de 1 000 opg) d’oocystes de coccidies pathogènes, pendant au moins une journée (dans l’intervalle d’un jour avant à quatre jours après ces trois jours d’entérite).

Le contexte épidémiologique et l’excrétion parasitaire des veaux orientent vers le diagnostic collectif de coccidiose subclinique. Dans chaque exploitation, deux groupes de veaux sont constitués par tirage au sort, une semaine après le début de l’essai (à J1), les premiers (A1, B1) recevant un placebo et les seconds (A2, B2) un traitement coccidiocide (voir la FIGURE “Comparaison des fréquences d'excrétion en oocystes de coccidies pathogènes…” et l’ENCADRÉ “Essai de terrain sur le diclazuril en métaphylaxie de la coccidiose subclinique du veau” sur planete-vet). Dans l’exploitation A, six veaux présentent une diarrhée banale (notes de score fécal ≥ 2) au cours des trois semaines. Deux veaux présentent une diarrhée coccidienne sensu stricto.

Dans l’exploitation B, sept veaux présentent une note supérieure ou égale à 2 pendant au moins un jour, mais un seul veau est atteint d’une diarrhée “coccidienne”

Excrétions irrégulières

Des niveaux divers d’excrétion d’oocystes d’E. bovis sont observés dans cette étude : certains veaux n’excrètent jamais, d’autres présentent un pic dépassant deux millions d’opg, d’autres encore une excrétion plus réduite mais en dents de scie (100 à 1 000 opg). Plusieurs veaux restent excréteurs pendant plusieurs jours consécutifs et à un niveau relativement élevé (> 1 000 opg) (voir la FIGURE 1 “Comptages moyens d’oocystes de coccidies pathogènes”).

L’excrétion oocystale d’E. zuernii est plus faible chez les veaux de l’exploitation A mais reste néanmoins discrète dans l’exploitation B.

La phase d’entérite ne correspond à une excrétion massive que chez un veau sur les trois qui ont présenté une diarrhée coccidienne. E. zuernii et E. bovison été impliquées chez ces veaux. Les comptages moyens d’oocystes ne doivent pas occulter la diversité des situations cliniques et parasitaires rencontrées dans cette étude (voir le TABLEAU “Suivi de l’excrétion oocystale de trois veaux non traités ayant présenté une diarrhée pendant la période d’observation” sur planete-vet).

L’excrétion oocystale d’E. alabamensis se manifeste par un pic d’un jour chez la majorité des veaux et se poursuit pendant plusieurs jours d’affilée chez les autres. En revanche, le nombre de veaux qui présentent un niveau d’excrétion supérieur à 10 000 opg reste limité (respectivement 3/32 et 2/15 dans les lots A1 et B1) et ce niveau d’excrétion n’a jamais été associé à des signes cliniques.

Comparaison avec d’autres études

Au sein d’un élevage laitier en Allemagne, l’excrétion d’E. bovis a atteint son maximum à cinq ou six semaines d’âge, avec une valeur de 42 000 opg [2], ce qui est nettement plus faible que certains pics d’excrétion d’E. bovis (jusqu’à deux millions d’opg) observés en allaitant dans notre étude. Par infection expérimentale, des niveaux d’excrétion plus élevés ont été rapportés, mais ils restent toujours inférieurs à ceux observés dans cette étude : le pic d’excrétion obtenu s’est élevé jusqu’à 90 000 opg trois semaines après l’administration de 50 000 oocystes sporulés avec ou sans diarrhée [6].

Les résultats pour E. zuernii sont plutôt en accord avec notre étude, avec une faible excrétion en dehors d’un contexte clinique fort (excrétions < 10 000 opg, sauf un comptage à 90 000 opg).

Lors d’un suivi individuel chez des veaux laitiers, cette espèce a été détectée à partir de trois ou cinq semaines d’âge selon les lots [2], avec une excrétion restant faible (de 100 à 4 700 opg au plus). De même, dans un essai de reproduction de coccidiose naturelle à E. zuernii (veaux sains placés dans une case ayant contenu un veau excréteur), une excrétion maximale de 750 opg a été observée [b]. D’autres observations, lors d’infection expérimentale, attestent d’une excrétion plus élevée avec un dépérissement clinique marqué [7] : le pic maximal s’élève à 500 millions d’opg, après inoculation de 9, 6 millions d’oocystes sporulés.

Valeur prédictive de la charge d’excrétion

Sur l’exploitation A, les veaux qui ont exprimé une coccidiose clinique ont des niveaux d’excrétion différents, ce qui renforce les conclusions formulées par d’autres auteurs :

- une coproscopie individuelle ne permet pas d’interpréter l’implication des coccidies dans l’entérite, même en phase clinique. Il faut « un minimum de sept à dix prélèvements individuels pour obtenir une estimation correcte de l’excrétion moyenne d’un groupe d’animaux » [1] ;

- il n’existe pas actuellement de valeurs seuils consensuelles pour le diagnostic de coccidiose clinique des bovins. Celles proposées varient de 2 000 à 35 000 opg [1].

Il serait en outre pertinent de fixer des seuils différents pour chaque espèce pathogène ;

- un diagnostic strictement coproscopique n’a pas de sens en l’absence d’informations épidémiologiques et cliniques.

Présence d’E. alabamensis

E. alabamensis est considérée comme de pathogénicité moindre que les deux espèces précédentes. Avec les réserves liéesàl’exactitudede la diagnose visuelle des coccidies, des niveaux d’excrétion chez des veaux sont rapportés ici, ce qui est rare en France. Dans une étude de 1970 [3], sa présence a toutefois été signalée, à une faible fréquence (1, 6 %), mais il semble qu’elle soit plus élevée actuellement [a]. Selon nos résultats et diverses observations antérieures (C. Chartier, C. Mage, communications personnelles), la pathogénicité de cette coccidie n’est toujours pas démontrée en France. Elle est pourtant régulièrement incriminée dans d’autres pays d’Europe du Nord (Suède, Danemark, Grande-Bretagne et Allemagne) lors de coccidiose clinique au pâturage et diverses équipes suédoises proposent des seuils de pathogénicité pour E. alabamensis (de l’ordre de 850 000 opg) [a]. Elle n’a jamais été décrite en stabulation (Svensson 2000, cité par [1]).

L’excrétion d’oocystes de coccidies en élevage de veaux charolais avec un historique de coccidiose clinique peut dépasser plusieurs millions d’opg. Le praticien ne devrait donc fonder un diagnostic de coccidiose clinique que sur des comptages élevés (au moins 1 000 opg, voire plusieurs milliers), sur plusieurs animaux d’un lot, voire, si possible, sur plusieurs prélèvements d’un même animal. Il convient aussi d’opérer une distinction entre E. zuernii et E. bovis, qui n’ont pas le même profil d’excrétion. D’autres études ont montré qu’elles pouvaient affecter significativement la croissance des veaux en l’absence de traitement. Ces observations attestent que la coccidiose subclinique existe dans des élevages dont l’état sanitaire est pourtant excellent.

Précisions sur le protocole d'étude(1)

Critères d’inclusion : des prélèvements aléatoires ont été réalisés chez des veaux de ces exploitations avant le début de l’étude, afin de valider la présence d’une coccidiose subclinique.

Les veaux sont en bonne santé et maintenus en allaitement naturel dans une stabulation sur litière paillée. Ils sont âgés en moyenne de cinq semaines au moment de l’inclusion. Ils ne doivent pas avoir reçu de traitement coccidiostatique ou de sulfamides potentialisés dans les dix jours qui précèdent leur inclusion dans l’essai.

Observations : tous les veaux font l’objet pendant la période de 23 jours (J1 = jour d’inclusion) :

- d’un examen clinique approfondi à J0 et J22 ;

- d’une évaluation du poids vif avec un ruban bovimétrique à J0 et J22 par le même opérateur ;

- d’une observation clinique quotidienne ;

- d’une notation quotidienne de l’état des fèces : note de 0 (normal) à 5 (très liquide avec du sang) ;

- d’un prélèvement de fèces tous les deux jours pour la recherche d’oocystes.

Technique : les prélèvements fécaux de chaque veau sont conservés au froid (+ 4 à + 8 °C), puis envoyés chaque semaine au laboratoire départemental d’analyses de Mâcon (LDA71). Le comptage et la différenciation des espèces d’Eimeria y sont réalisés en utilisant la technique de concentration de McMaster avec un seuil de détection de 10 opg (oocystes par gramme de fèces).

Analyse des données : pour la comparaison des excrétions oocystales, les données prises en compte sont celles issues du premier prélèvement suivant le traitement (J1 à J22). Le test U de Wilcoxon, Mann et Whitney a été utilisé pour la comparaison des aires sous la courbe entre les lots traités et non traités, pour chaque site.

  • (1) Cet essai a été réalisé selon les lignes guides de VICH (VICH GL 9, step 7, « Good clinical practice », 15 juin 2000) et de l’EMEA (EMEA/CVMP/816/00, « Guideline on statistical principles of Veterinary Clinical trials », juin 2002).

Comparaison des fréquences d'excrétion en oocytes de coccidies pathogènes dans les lots témoin et traité au diclazuril (exploitation A)

Les veaux du lot A2 ont reçu une dose orale de diclazuril (1 mg/kg PV) à J1 : l’excrétion d'oocystes pathogènes a été réduite en moyenne de 99, 5 % pendant la période d'observation dans le lot A2 comparé au lot A 1 (témoin). Différence significative (p < 0, 0001).

Comptages moyens d’oocystes de coccidies pathogènes

Comptages moyens d’oocystes de coccidies pathogènes à chaque prélèvement et nombre de veaux des lots A1 et B1, excrétant plus de 1 000 opg d’Eimeria bovis et d’E. zuernii.La colonne bleue de J15 a été tronquée pour éviter d’écraser les autres valeurs : la valeur est de 1, 13 x 106 opg.