Le point Vétérinaire n° 259 du 01/10/2005
 

CHIRURGIE DES JEUNES RUMINANTS

ÉCLAIRER

NOUVEAUTÉS

Florence Ayral*, André Desrochers**


*Département des sciences
cliniques
Faculté de médecine
vétérinaire
Saint-Hyacinthe, Quebec
J2S 7C6, Canada

Douze fractures mandibulaires chez des jeunes ruminants sont traitées avec succès grâce à des attelles en polyméthyl-méthacrylate.

Les fractures mandibulaires chez les jeunes ruminants (PHOTO 1) sont souvent provoquées par les manipulations obstétricales [3]. Lors de dystocie, l’extraction forcée du veau conduit parfois à prendre appui sur la mandibule. Une forte traction verticale est ainsi à l’origine de fractures mandibulaires. La fracture peut également être causée par un coup donné par un autre animal du troupeau.

Une technique peu onéreuse

Quelque soit le type de fracture du corps de la mandibule chez le jeune ruminant, le pronostic est bon après un traitement chirurgical en raison de la riche vascularisation de la mandibule [3]. Les possibilités de traitement chirurgical sont toutefois limitées chez ces animaux de production : le praticien comme l’éleveur recherchent des techniques simples et rapides, peu onéreuses et qui nécessitent des soins postopératoires limités. L’attelle de polyméthyl-méthacrylate (PMMA) satisfait à ces critères et permet une immobilisation satisfaisante de ces fractures [1, 2]. Cette technique, décrite chez d’autres espèces [1], n’a jamais fait l’objet d’étude pronostique jusqu’alors. Le coût du matériel nécessaire pour la fabrication et la pose de l’attelle est de 15 à 20 € selon le type de PMMA utilisé. La durée de l’intervention, qui comprend le moulage puis la pose de l’attelle, est de trente à quarante minutes. Le pronostic après traitement par cette technique est excellent.

Limites des autres techniques

Le jeune âge des animaux atteints de fracture mandibulaire intervient dans le choix de la technique de traitement chirurgical et dans le pronostic.

La minceur des corticales osseuses à cet âge ne permet pas une stabilisation satisfaisante avec les fixations internes [1, 2].

Les cerclages en “8” sont peu invasifs et préservent les cortex mais impliquent souvent la “sur réduction” de la fracture ou le chevauchement des fragments principaux.

Laposed’unappareilde Kirschner-Ehmer (système de fixation externe particulier aux bovins) permet une stabilisation efficace du site de fracture, mais elle est coûteuse, encombrante pour l’animal et difficile à gérer à la ferme.

Une technique simple

Chez les bovins, la fracture mandibulaire est le plus souvent située dans la portion interdentaire. Elle peut impliquer la partie incisive et la symphyse. Dans la majorité des cas, la fracture est bilatérale (PHOTO 2). Les fractures sont fréquemment ouvertes, complètes, transverses, comminutives, extrêmement instables et associées à des lésions tissulaires étendues [3, 4].

Le recours à une attelle de PMMA est indiqué pour immobiliser tous les types de fractures mandibulaires localisées dans la partie interdentaire ou la partie incisive chez les jeunes ruminants et les petits ruminants adultes.

Cette technique permet de préserver le cortex particulièrement mince des jeunes ruminants. L’attelle assure une bonne immobilisation donc une union osseuse complète et stable, ainsi qu’une occlusion satisfaisante à long terme. Elle est moulée en forme de “U” sur l’animal, puis percée et fixée par des cerclages rostraux et caudaux(1) (PHOTO 3).

Une sédation profonde

Si la pose de l’attelle est facile, l’amplitude d’ouverture de la cavité buccale est réduite chez les ruminants. Une relaxation musculaire de la mâchoire est donc indispensable pour travailler correctement sur le site de fracture. Dans un contexte hospitalier, un maintien anesthésique gazeux par la voie intranasale permet d’obtenir un confort de travail.

À la ferme, une sédation profonde à la pince coupante.

Les portions de cerclage qui restent prises dans le cal osseux constituent un corps étranger dans la mandibule donc une source de complications. Les cerclages doivent donc être retirés afin d’éviter la formation de séquestres ou de fistules.

Radiographie facultative

La radiographie est utile mais non indispensable pour confirmer le diagnostic et choisir le traitement approprié. Une radiographie peut aussi faciliter le suivi de la guérison osseuse (PHOTO 4). Toutefois, un décalage entre les observations cliniques et radiographiques est fréquemment constaté : la mandibule est souvent très stable alors que le trait de fracture est encore visible sur la radiographie. La radiographie est surtout indiquée en l’absence de guérison clinique, afin de rechercher une complication (séquestres, ostéomyélite, etc.).

De rares complications

Les fractures mandibulaires guérissent rapidement, ce qui limite les complications dont la plus fréquente est l’infection aux sites d’entrée des cerclages. Celle-ci est souvent circonscrite et rapidement contrôlée, mais aboutit toutefois dans certains cas à la formation d’une fistule. Il est alors nécessaire de débrider la plaie et de poursuivre l’antibiothérapie.

L’ostéomyélite, les séquestres osseux et les abcès dentaires sont rares. Ils doivent être traités par un débridement et un curetage chirurgical [2]. Dans tous ces cas, l’antibiothérapie doit être prolongée. Dans quelques cas, le cal osseux reste visible après le retrait de l’attelle, mais sans conséquence fonctionnelle.

Une complication mineure, liée à tout type de fixations externes, est l’accumulation de débris alimentaires entre le système de fixation et la gencive. Elle engendre de l’inconfort et peut favoriser le développement d’infections buccales. Cette complication reste rare et il s’agit souvent d’une constatation au retrait de l’attelle.

Treize ruminants opérés

Treizejeunes ruminants (bovins, caprin, cervidés) qui présentent des fractures mandibulaires ont été traités à la Faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe selon la technique décrite. Tous les animaux étaient capables de s’alimenter dans les heures qui ont suivi la chirurgie. Douze animaux ont pu être renvoyés à la ferme, avec un traitement antibiotique(pénicilline 22 000 UI/kg ou ceftiofur 2 mg/kg, par voie intramusculaire) administré pendant une à deux semaines afin de contrôler l’infection au site de fracture et aux sites d’insertion des cerclages. Un animal a été euthanasié en raison de son mauvais état général, sans lien avec la fracture mandibulaire.

Neuf guérisons à long terme

Sur les douze animaux renvoyés à la ferme, onze ont pu être suivis jusqu’au retrait de l’attelle. Leur guérison clinique a justifié le retrait de l’attelle environ quatre semaines après l’intervention.

Un questionnaire à l’éleveur a permis d’évaluer l’évolution à long terme (six mois à dix ans après l’intervention) pour dix des douze animaux. Tous ont poursuivi une croissance optimale. Trois éleveurs sur dix décrivent une déformation persistante de la mandibule (proéminence osseuse) sans conséquences fonctionnelles. Les dix animaux ont été élevés normalement avec le reste du troupeau. Les femelles ont été gardées au moins jusqu’à la naissance de leur premier veau. Les causes de la réforme étaient toujours sans relation avec la fracture mandibulaire. Chez le bouc opéré, un abcès de la mandibule rostrale avec ostéomyélite de la partie incisive a été diagnostiqué douze mois après l’intervention. Le délai entre la fracture mandibulaire et l’ostéomyélite ne permet pas d’établir une relation entre les deux affections.

La limite principale de cette technique est la localisation de la fracture et la taille de l’animal. L’attelle de PMMA n’est pas efficace pour immobiliser les fractures mandibulaires caudales à la partie interdentaire. Or, dans de rares cas et notamment chez les adultes, la fracture concerne la partie molaire du corps ou la branche de la mandibule. En outre, la pose d’une attelle de PMMA n’est pas indiquée chez les ruminants adultes de grande taille chez lesquels elle ne serait pas assez résistante. Dans les autres cas, l’attelle de PMMA apporte une excellente alternative lors de fractures mandibulaires.

  • (1) Voir aussi l’article “Pose d’attelle mandibulaire en polyméthyl-méthacrylate”, des mêmes auteurs, pages 56 et 57 de ce numéro du Point Vétérinaire.

  • 1 - Colahan PT, Pascoe JR. Stabilization of equine and bovine mandibular and maxilar fractures, using an acrylic splint. J. Am. Vet. Med. Assoc. 1983;182(10):1117-1119.
  • 2 - Fubini SL, Ducharme NG. Farm Animal Surgery. Part II: Surgical disease of the oral cavity. Elsevier ed., St-Louis. 2004:169-173.
  • 3 - Ravary B, Millemann Y, Maillard R et coll. Les fractures mandibulaires chez les bovins. Point. Vét. 2004;246:38-43.
  • 4 - Trent AM, Ferguson JG. Bovine mandibular fractures. Can. Vet. J. 1985;26:396-399.

PHOTO 1. Les jeunes bovins sont les plus exposés aux fractures mandibulaires bilatérales. Ici déplacement dorsoventral de la partie rostrale du corps des mandibules (flèche) chez une femelle holstein âgée de quelques jours.

PHOTO 2. Radiographie intra-orale des mandibules fracturées chez un veau âgé d’un jour. Vue dorsoventrale. Fracture bilatérale (flèches), complèteet multiple (cercle : fragment) de la partie interdentaire (a) des mandibules avec un déplacement rostrocaudal marqué de la partie incisive (b).

PHOTO 3. Attelle après fixation. Corps de la mandibule en vue latérale (a), cerclages rostraux (b), cerclages caudaux (c). Trois cerclages rostraux croisés et deux à quatre cerclages caudaux sont mis en place.

PHOTO 4. Radiographie de suivi (vue latérolatérale des mandibules). Quarante-cinq jours après la fracture et sa stabilisation par une attelle de PMMA, un cal osseux s’est formé. Le trait de fracture n’est plus visible (flèche rose). Des cals osseux et des images d’ostéolyse sont visibles aux sites de passage des cerclages (flèches jaunes).