Le point Vétérinaire n° 258 du 01/09/2005
 

DERMATOLOGIE FÉLINE

Pratiquer

CAS CLINIQUE

William Bordeau*, Éric Bomassi**, Stéphane Libermann***, Philippe Durieux****


*Clinique vétérinaire
3, avenue Foch
94700 Maisons-Alfort
**Clinique vétérinaire
35, rue des Cordeliers
77100 Meaux
***Clinique vétérinaire
35, rue des Cordeliers
77100 Meaux
****Clinique vétérinaire
35, rue des Cordeliers
77100 Meaux
*****Clinique vétérinaire
35, rue des Cordeliers
77100 Meaux

Une chatte de race persane âgée de dix ans présente une alopécie paranéoplasique due à un adénocarcinome du pancréas exocrine qui a métastasé aux niveaux du foie et de l'intestin.

Résumé

Une chatte âgée de dix ans présente un état général altéré et une alopécie essentiellement localisée sur la région ventrale du thorax et de l’abdomen, associée à une peau luisante et à des macules pigmentées. Les examens complémentaires confirment une suspicion d’alopécie paranéoplasique due à un adénocarcinome infiltrant du pancréas exocrine, avec des métastases hépatiques et intestinales. L’alopécie paranéoplasique féline est rarement décrite. Généralement causée par une tumeur pancréatique, elle peut aussi être liée à une tumeur des voies biliaires. L’alopécie affecte initialement l’abdomen et la face interne des membres, et peut ensuite s’étendre. Le diagnostic de certitude est fondé sur l’observation de lésions cutanées compatibles et sur la mise en évidence directe de la tumeur (échographie, radiographie ou laparotomie exploratrice). Le pronostic est souvent sombre car la tumeur est diagnostiquée tardivement.

Les alopécies d’origine paranéoplasique résultent de tumeurs internes, sans être dues à l’extension de celles-ci. Elles en constituent en revanche les marqueurs. L’alopécie paranéoplasique pancréatique féline (APPF) est une dermatose rare. À la connaissance des auteurs, dix-huit cas seulement ont été décrits dans la littérature [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7].

Cas clinique

Une chatte de race persane stérilisée, âgée de dix ans, est présentée pour une perte abondante de poils, apparue quelques semaines auparavant.

1. Commémoratifs

Cette chatte habite dans un pavillon et reste au domicile lorsque ses propriétaires partent en vacances. Elle vit avec l’un de ses frères, qui ne présente aucun signe de dermatose. Elle n’a pas de contacts réguliers avec d’autres animaux, hormis ceux qu’elle peut rencontrer à l’occasion de ses sorties. Aucune contagion humaine n’est signalée.

Un traitement antiparasitaire est assuré par l’application mensuelle d’une pipette contenant du fipronil (Frontline® Spot On Chat). Aucun traitement de l’environnement n’est réalisé.

La chatte reçoit une alimentation industrielle composée de croquettes achetées en grandes surfaces. Depuis une semaine, du Prescription Diet® a/d lui est également distribué en raison de son mauvais état général.

Les propriétaires ne rapportent aucun trouble comportemental de l’animal.

2. Anamnèse

La dermatose est apparue six semaines auparavant et s’est initialement manifestée par une alopécie auto-induite dorsolombaire. À l’occasion de ces premières lésions, l’animal a été présenté à son vétérinaire traitant qui a constaté la présence d’excréments de puces sur cette zone. Un trichogramme a permis d’observer de nombreux poils cassés. Suite à cette consultation, les chats ont reçu du fipronil (Frontline® Spot On Chat) et un traitement environnemental a également été réalisé (Parastop® Aérosol). Aucun autre traitement (corticoïdes en particulier) n’a été administré pour contrôler cette dermatose.

L’alopécie abdominale est apparue ensuite. Alors que le prurit diminuait progressivement et que les poils repoussaient en région dorsolombaire, ils ont commencé à tomber au niveau de l’abdomen. Les propriétaires ne relatent pas de prurit sur cette zone et la chute des poils aurait été spontanée.

Des analyses hématologiques ont été réalisées quinze jours et une semaine avant la consultation dermatologique. Les résultats obtenus sont dans les valeurs usuelles.

3. Examen général

La chatte pèse 3,7 kg et son état général est mauvais. Elle est léthargique et présente des vomissements depuis quelques jours. Aucun autre signe clinique (en particulier une polyphagie ou une hyperthermie) n’est noté.

4. Examen dermatologique

La dermatose affecte toute la région ventrale (du thorax à la face interne des coudes et de l’abdomen jusqu’à la face interne des jarrets), ainsi que la région dorsolombaire.

En région ventrale, un gradient alopécique est observé. L’alopécie est diffuse sur la face interne des coudes et des jarrets et de plus en plus marquée vers la ligne blanche. En région sagittale du thorax et de l’abdomen, la peau est totalement glabre, luisante, et présente quelques macules hyperpigmentées (PHOTOS 1, 2 et 3).

Les poils s’arrachent en outre facilement et la peau est anormalement fine au toucher sur les régions atteintes, mais aussi sur l’ensemble du corps. En région dorsolombaire, une alopécie diffuse moins étendue est également observée. La peau n’est toutefois ni luisante, ni hyperpigmentée. La dermatose serait apparue sur cette zone (PHOTO 4).

Aucune atteinte de la tête et des pattes n’est constatée.

5. Hypothèses diagnostiques

Les hypothèses diagnostiques sont :

- une alopécie paranéoplasique pancréatique féline (APPF) ;

- un syndrome de Cushing spontané ;

- une hyperthyroïdie ;

- un effluvium télogène ;

- une dermatophytose ;

- une démodécie.

6. Examens complémentaires

• Des raclages sont réalisés sur différentes régions du corps, jusqu’à la rosée sanguine, à l’aide d’un bistouri. Le prélèvement est ensuite déposé dans du lactophénol et examiné à l’aide d’un microscope aux grossissements x 4 et x 10. Aucun Demodex n’est mis en évidence.

• Un examen sous une lampe de Wood se révèle négatif.

• Un trichogramme est ensuite réalisé. Des poils sont prélevés en périphérie et au centre des zones atteintes. Ils sont déposés dans du lactophénol, puis observés à l’aide d’un microscope aux grossissements x 4, x 10 et x40. Aucune spore n’est visible autour des poils, qui sont en majorité en phase télogène.

• Une échographie abdominale est réalisée afin de rechercher des lésions pancréatiques et abdominales. Le foie est de taille augmentée puisqu’il s’étend au-delà de l’arc costal. Sa forme est toutefois conservée et les bords sont nets. Le parenchyme est hétérogène de façon diffuse et hyperéchogène. Les lobes droits présentent une structure kystique (0,8 x 1,4 cm) cloisonnée, à contenu hypo-échogène et dont les limites sont mal définies (PHOTO 5). Celle-ci peut évoquer un kyste, un abcès ou une tumeur. La vésicule biliaire est dilatée, mais sa paroi et son contenu semblent normaux. Les vaisseaux hépatiques (portes et sus-hépatiques) sont également dilatés et particulièrement visibles en région hilaire. Aucune anomalie pancréatique n’est visible. Les reins sont de taille légèrement augmentée, mais d’architecture et d’échostructure normales, à l’exception d’une bande médullaire hyperéchogène. Le reste de l’examen abdominal, notamment la taille et la morphologie des surrénales, est normal.

• Une alopécie paranéoplasique pancréatique féline reste toutefois l’hypothèse la plus probable et une laparotomie exploratrice est réalisée afin de la vérifier. De nombreux nodules hépatiques sont observés (PHOTO 6) et le pancréas apparaît de taille légèrement augmentée, mais sans formation nodulaire visible.

• La propriétaire est informée des lésions observées et du pronostic sombre. L’euthanasie de l’animal est décidée. Aucune exploration endocrinienne n’est donc réalisée. Des prélèvements de divers organes abdominaux sont en revanche effectués et conservés dans du formol. Une analyse histopathologique met en évidence diverses lésions organiques et cutanées :

- le parenchyme pancréatique est infiltré par une prolifération tumorale, issue du pancréas exocrine. Celle-ci forme des lobules constitués de regroupements acineux, tapissés de cellules épithéliales atypiques, souvent mitotiques (PHOTO7). Un adénocarcinome est diagnostiqué ;

- une extension métastatique volumineuse de la tumeur pancréatique est observée au niveau du foie (PHOTO 8) ;

- une prolifération intestinale tumorale, similaire en tout point à l’adénocarcinome pancréatique, adhère à la séreuse et infiltre la musculeuse. Des embolisations vasculaires lymphatiques sont notées à sa périphérie ;

- l’épiderme est le siège d’une acanthose régulière, d’intensité modérée, d’une mélanisation et d’une discrète hyperkératose parakératosique. Les annexes épidermiques sébacées, sudorales et folliculaires sont atrophiées. Les follicules pileux sont tous en phase télogène et sont nettement atrophiés (PHOTO 9). Le derme est faiblement inflammatoire dans sa portion superficielle : un infiltrat périvasculaire mononucléé non spécifique est observé. Aucun élément figuré pathogène fongique ou parasitaire n’est visible.

Cette analyse histologique confirme donc la suspicion d’alopécie paranéoplasique. Celle-ci résulte d’un adénocarcinome infiltrant du pancréas exocrine, qui a métastasé au foie et à l’intestin.

Discussion

L’alopécie paranéoplasique pancréatique féline est une dermatose rare, observée chez des chats âgés, sans prédisposition raciale ni sexuelle [6]. L’âge moyen lors de l’apparition des premières lésions est de onze ans.

1. Pathogénie

La tumeur originelle est généralement un adénocarcinome pancréatique ou, parfois, une tumeur des conduits biliaires. L’adénocarcinome pancréatique peut également être à l’origine d’une autre dermatose, encore plus rare : la dermatite nécrolytique superficielle (DNS) [8].

Les raisons pour lesquelles aucune dermatose ne survient dans la majorité des cas d’adénocarcinome pancréatique, alors que d’autres sont associés à une APPF ou à une DNS, restent inconnues.

La pathogénie de cette alopécie n’est pas clairement définie. Elle résulterait de la production d’un médiateur paranéoplasique, mais celui-ci n’est pas encore déterminé.

2. Expression clinique

• Les chats atteints présentent généralement une apathie, une léthargie et une perte de poids. Toutefois, certains animaux n’expriment aucun de ces signes cliniques lors du diagnostic [6].

• Un prurit parfois sévère, mais inconstant, peut être observé [5]. Il pourrait résulter de la présence concomitante de levures du genre Malassezia [4] ou de puces [5], lesquelles sont fréquemment isolées lors d’alopécie paranéoplasique pancréatique féline. Dans le cas décrit, l’infestation par les puces a précédé l’apparition des premières lésions de APPF. Des excréments de puces ont été mis en évidence sur l’animal avant la survenue des lésions abdominales et l’application de l’insecticide a permis une rémission partielle des lésions dorsolombaires. Il est impossible de déterminer si cette infestation a été le facteur déclenchant de l’alopécie paranéoplasique ou si ces deux dermatoses sont indépendantes.

• Les animaux présentent initialement une alopécie qui affecte essentiellement l’abdomen et la face interne des membres. Elle s’étend ensuite progressivement à la face, aux oreilles, aux régions latérale et ventrale de l’encolure, au thorax et à la face externe des membres. Elle ne concernerait qu’exceptionnellement la ligne dorsale (du dessus du crâne à la pointe de la queue). Les poils s’épilent facilement en zone affectée, mais aussi en zone saine. La peau présente un aspect luisant évocateur, qui résulterait d’un léchage excessif, avec exfoliation du stratum corneum. Cette hypothèse reste toutefois à confirmer car une luisance est également observée chez des chats qui ne présentent aucun prurit (et donc qui ne se lèchent pas). Un érythème, une hyperpigmentation, des croûtes et des érosions peuvent être observés au niveau de ces zones alopéciques. La peau est fine, mais elle n’est pas fragilisée.

Les coussinets sont également parfois affectés. Ils apparaissent alors brillants, souples et, éventuellement, croûteux et fissurés. Chez certains chats, la douleur associée aux lésions entraîne une boiterie [1].

3. Diagnostic

• Le diagnostic définitif d’alopécie paranéoplasique est établi par la mise en évidence directe de la tumeur du pancréas ou des conduits biliaires, associée à des lésions cutanées compatibles. Aucune modification biochimique et hématologique n’est en effet observée, à l’exception d’une augmentation occasionnelle et non spécifique des activités de la lipase et de l’amylase.

La tumeur causale est repérée dans environ la moitié des cas lors de la palpation abdominale [6]. Elle peut être observée à l’échographie, voire à la radiographie, mais des faux négatifs sont possibles. Une laparotomie exploratrice est alors nécessaire.

• L’analyse anatomopathologique peut mettre en évidence une télogénisation, une atrophie et une miniaturisation folliculaire. Des zones focales d’hyperplasie épidermique et d’hyperkératose ortho- ou parakératosique sont présentes, ainsi qu’un léger infiltrat périvasculaire lymphocytaire superficiel. L’atrophie annexielle peut être sévère.

• Le diagnostic différentiel de l’alopécie paranéoplasique pancréatique féline inclut de nombreuses dermatoses spontanément alopéciantes, comme des dermatoses d’origine endocrinienne (notamment le syndrome de Cushing spontané ou iatrogène, l’hyper- et l’hypothyroïdie), des dermatoses fongiques (dermatophytoses) et des dermatoses parasitaires (démodécie, etc.). Les alopécies auto-induites comme les dermatites allergiques ou diverses dermatoses parasitaires comme la pulicose sont également à exclure.

Le pronostic de l’alopécie paranéoplasique pancréatique féline est souvent sombre car le diagnostic de carcinome pancréatique est généralement tardif. Des métastases hépatiques ou pulmonaires sont constatées lors du diagnostic dans 81 % des cas [9]. Les métastases hépatiques ne sont toutefois pas toujours retrouvées à l’autopsie. Les animaux meurent ou sont euthanasiés dans les quelques mois qui suivent le diagnostic. En l’absence de métastases, l’exérèse précoce de la tumeur prolonge nettement la vie de l’animal sans toutefois permettre la guérison [3].

Points forts

La pathogénie de l’alopécie paranéoplasique est mal définie. Celle-ci résulterait de la production d’un médiateur paranéoplasique, qui n’a toutefois pas été isolé.

Le prurit parfois présent serait davantage dû à la présence concomitante de levures du genre Malassezia ou de puces qu’à la dermatose paranéoplasique.

Lors de lésions cutanées compatibles avec une alopécie paranéoplasique, le diagnostic définitif est fondé sur la mise en évidence directe de la tumeur causale. L’échographie est un examen de choix, mais une laparotomie exploratrice peut s’avérer nécessaire.

Le diagnostic différentiel de l’alopécie paranéoplasique pancréatique inclut les dermatoses spontanément alopéciantes (origine endocrinienne, fongique ou parasitaire) et les causes d’alopécie auto-induite (dermatites allergiques, dermatoses parasitaires).

En l’absence de métastases, une pancréatectomie partielle précoce assure une rémission, sans toutefois permettre la guérison.

Remerciements au Dr Frédérique Degorce.

  • 1 - Brooks DG, Campbell K, Dennis J et coll. Pancreatic paraneoplastic alopecia in three cats. J. Amer. Anim. Hosp. Assoc. 1994 ; 30 : 557-563.
  • 2 - Pascal Tenorio A, Olivry T, Gross TL et coll. Paraneoplastic alopecia associated with internal malignancies in the cat. Vet. Dermatol. 1997 ; 8 : 47-52.
  • 3 - Tasker S, Griffon DJ, Nuttall TJ et coll. Resolution of paraneoplastic alopecia following surgical removal of a pancreatic carcinoma in a cat. J. Small Anim. Pract. 1999 ; 40 : 16-19.
  • 4 - Godfrey DR. A case of feline paraneoplastic alopecia with secondary Malassezia-associated dermatitis. J. Small Anim. Pract. 1998 ; 39 : 394-396.
  • 5 - Barrs VR, Martin P, France M et coll. What is your diagnosis ? Feline paraneoplastic alopecia associated with pancreatic and bile duct carcinomas. J. Small Anim. Pract. 1999 ; 40 : 559-595.
  • 6 - Bordeau W, Guaguère É, Bensignor E et coll. Feline paraneoplastic alopecia : retrospective study of seven cases. Vet. Dermatol. 2000 ;(suppl.1)11 : 14-40.
  • 7 - Atwell R. Feline skin disorder. Aust. Vet. Pract. 2000 ; 30 : 28 et 36-37.
  • 8 - Kimmel SE, Christiansen W, Byrne KP. Clinicopathological, ultrasonographic, and histopathological findings of superficial necrolytic dermatitis with hepatopathy in a cat. J. Amer. Anim. Hosp. Assoc. 2003 ; 39 : 23-27.
  • 9 - Andrews LK. Tumors of the exocrine pancreas. In : Diseases of the car. Ed. J. Holzworth, WB Saunders, Philadelphia. 1987 : 505-507.

PHOTO 1. Vue ventrale de la chatte. Une alopécie diffuse à complète s’étend du thorax à la pointe des coudes et sur tout l’abdomen.

PHOTO 2. Vue rapprochée de la région thoracique. Sur les zones alopéciques, la peau est luisante et présente de nombreuses macules hyperpigmentées.

PHOTO 3. Vue rapprochée de l’abdomen. Des lésions similaires sont présentes. La peau est complètement glabre et si brillante que le flash de l’appareil PHOTO s’y réfléchit.

PHOTO 4. Examen de la région dorsolombaire. Une alopécie diffuse est notée. Aucune macule hyperpigmentée n’est observée.

PHOTO 5. Cliché échographique abdominal. Un volumineux kyste hépatique est visualisé.

PHOTO 6. Aspect du foie lors de la laparotomie exploratrice. De nombreux nodules blanchâtres sont localisés sur différents lobes hépatiques.

PHOTO 7. Examen histopathologique du pancréas (coloration HE, x 200). Aspect lobulaire du carcinome pancréatique.

PHOTO 8. Examen histopathologique du foie (coloration HE, x 100). Infiltration métastatique du foie par le carcinome pancréatique.

PHOTO 9. Examen histopathologique d’une biopsie cutanée (coloration HE, x 200). Atrophie folliculaire et télogénisation.