Le point Vétérinaire n° 258 du 01/09/2005
 

ARBOBACTÉRIOSES ZOONOTIQUES EN ÉLEVAGE BOVIN ALLAITANT

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Christophe Lebœuf*, Nicolas Luce**


*GDS de la Manche, BP 231,
50001 Saint-Lô
**Clinique Vétérinaire, 2 bis,
place de l’Orangerie,
50160 Torigni-sur-Vire

Un cheptel charolais recomposé présente 50 % de mortalité périnatale. La circulation d’Anaplasma phagocytophilum est suspectée, ainsi qu’une co-infection par la borréliose de Lyme.

Résumé

Plusieurs animaux d'un cheptel bovin allaitant reconstitué présentent les signes d’une affection aiguë caractérisée par une forte mortalité périnatale, des troubles de la reproduction, des arthrites, etc. Les éleveurs présentent des signes cliniques concomitants, évocateurs de maladie à tiques. Les animaux sont regroupés sur des pâtures favorables au développement des tiques. Un diagnostic d’ehrlichiose granulocytaire bovine (EGB) fondé sur un test sérologique d’immunofluorescence indirecte est proposé. Une co-infection par la borréliose de Lyme est suspectée. Une antibiothérapie à base de tétracycline est administrée. L’EGB est une maladie considérée comme émergente en France. Ses manifestations cliniques sont rares dans les élevages allaitants. L’épisode aigu pourrait être dû au repeuplement du cheptel avec des animaux “ naïfs ” vis-à-vis de l’EGB.

L’ehrlichiose(1) granulocytaire bovine (EGB) à Anaplasma phagocytophilum, est une maladie infectieuse décrite chez les bovins en Europe [2, 8], en particulier chez les vaches laitières [2, 4, d, e]. Dans cette catégorie de production, l’arrêt brutal de la production laitière (agalactie), un des principaux signes d’appel de l’infection aiguë par cette bactérie, constitue un motif d’alarme pour l’éleveur. La maladie est rarement décrite dans les élevages allaitants. En revanche, des affections à A. phagocytophilum ont été décrites chez de nombreuses autres espèces animales, notamment les petits ruminants, le cheval et l’homme [2].

La borréliose à Borrelia burgdorferi affecte de nombreuses espèces de mammifères en Europe, principalement l’homme, mais aussi les ruminants, les chevaux, et les chiens.

Ces deux maladies sont des arbobactérioses zoonotiques transmises par les tiques du genre Ixodes dont l’espèce principale en France est Ixodes ricinus.

Dans le cas présenté, la circulation de ces deux bactérioses s’est manifestée cliniquement sous la forme d’une épidémie dans un cheptel allaitant recomposé. Durant la même période, l’éleveur et son fils ont présenté des symptômes évocateurs de maladies à tiques (voir l’ENCADRE “ Suspicion de maladies à tiques chez les éleveurs ”)

Cas clinique

1. Commémoratifs

Un cheptel allaitant de race charolaise en région Basse-Normandie est nouvellement constitué suite à l’arrêt de la production laitière . Les 9 et 10 novembre 2004, cinquante-trois vaches allaitantes, dont six accompagnées de leurs veaux nés la semaine précédente, ainsi que trente-quatre génisses âgées de dix-huit mois environ et vingt-huit génisses de six mois, rejoignent cinq vaches et un taureau déjà présents sur le site de l’exploitation. Les animaux achetés proviennent de cinq cheptels différents : deux situés en Vendée et trois en Bretagne. Des contrôles d’introduction (sérologies brucellose et IBR, et tuberculination) ont été réalisés à l’arrivée dans l’élevage en novembre 2004. L’état général des bovins est bon. Les premiers vêlages se déroulent sans difficulté.

2. Environnement

Tous les animaux sont initialement mis sur des pâtures propices au développement des tiques ; les bordures sont peu entretenues et broussailleuses et sont parfois composées de bosquets arborés (PHOTO 1). Il n’y a pas eu de tiques observées sur les bovins. En revanche, des tiques gorgées ont été retrouvées sur l’éleveur au cours du suivi du cas.

Les génisses sont mises en stabulation hivernale dès fin novembre et les autres animaux sont rentrés fin décembre.

3. Vague d’avortements et troubles de la reproduction

• À la fin du mois de novembre, environ quinze jours après la constitution du cheptel, une première vache provenant de Vendée et fécondée en monte naturelle avorte à environ huit mois et demi de gestation.

• Durant les quinze premiers jours de décembre, dix autres vaches introduites, fécondées elles aussi en monte naturelle, présentent des troubles de la reproduction. Trois d’entre elles avortent et sept donnent naissance à des veaux morts présumés à terme. Le fait qu’ils soient nés à terme est toutefois sujet à caution car les dates de fécondation sont imprécises en raison de la monte naturelle.

• Les vaches qui ont avorté délivrent difficilement. Leur placenta est jaunâtre et d’odeur putride. Elles présentent une métrite aiguë, un amaigrissement prononcé et sont asthéniques.

4. Premières analyses

Les quatre avortements qui se sont produits à environ sept mois de gestation donnent lieu à une déclaration aux services vétérinaires.

La recherche « brucellose » est négative. Des recherches complémentaires sont effectuées sur trois des vaches affectées :

- cinétique d’anticorps BVD en séroneutralisation, Elisa fièvre Q, Elisa néosporose sur un échantillon de sang de la mère ;

- recherche de salmonelles sur le placenta ;

- autopsie de l’avorton et bactériologie, mycologie, virologie BVD, coloration de Stamp, Elisa néosporose.

Les résultats sont négatifs.

5. Dépérissement des veaux

Pendant la vague d’avortements, dix-sept veaux nés vivants présentent des difficultés à se lever (parésie), puis maigrissent et meurent en quelques jours ou en deux à trois semaines (PHOTO 2).

6. Traitement

• Dès la fin du mois de décembre, une administration unique d’oxytétracycline longue action par voie intramusculaire est prescrite, à la dose de seize millions d’UI, chez les dix vaches ayant avorté et sur les dix-sept vaches encore gestantes.

• Un traitement complémentaire à base de prostaglandine (Dinoprost®, une injection après le vêlage) est administré aux vaches qui présentent une métrite aiguë.

7. Évolution clinique et premières autopsies

• Les métrites guérissent. Les vaches gestantes n’avortent plus. En revanche, les veaux qui naissent continuent de maigrir. L’amaigrissement apparaît en général brutalement vers l’âge d’une à trois semaines et évolue en dépérissement progressif qui aboutit à la mort de l’animal.

Dans les six mois qui suivent, l’ensemble des animaux présente une toux sèche. À ce stade, vingt-huit veaux sont encore vivants, mais une dizaine d’entre eux présente un fort retard de croissance (PHOTO 3), et quelques-uns sont maigres.

• Trois veaux sont autopsiés au laboratoire départemental d’analyses de la Manche (LDA 50) en janvier 2005.

Escherichia Coli Cs31A est isolé sur l’intestin de l’un des veaux, des rotavirus et coronavirus sont isolés sur le second et des cryptosporidies et E. Coli FY sur le dernier. L’action pathogène connue de ces agents infectieux, principalement caractérisée par des troubles digestifs, ne correspond pas au tableau clinique observé.

7. Démarche diagnostique et examens complémentaires

Le Groupement de défense sanitaire de la Manche (GDS 50) est contacté pour la mise en place d’un “ dossier coup-dur ” donnant lieu à une indemnisation des éleveurs qui subissent de fortes pertes et en février 2005, une visite d’élevage est réalisée. Des hypothèses diagnostiques sont évoquées.

Gastro-entérite paralysante ?

• La gastro-entérite paralysante est une entité clinique décrite en particulier chez le veau allaitant en région charolaise. Elle se manifeste par une ataxie ou une paralysie neurogène, associées à des troubles digestifs mais sans diarrhée systématique. Un colibacille Cs31A est le plus souvent incriminé. La mise en évidence du colibacille Cs31A sur l’un des veaux autopsiés, ainsi qu’une gastrite et une entérite luminale notées à l’autopsie sur les deux autres veaux, associées aux cas de parésie observés chez les veaux juste après la naissance, orientent le diagnostic vers une suspicion de gastro-entérite paralysante.

• Une autopsie est pratiquée le jour de la visite sur un veau fortement amaigri et en décubitus depuis la veille. Elle révèle une polyarthrite purulente, non décelable du vivant de l’animal en raison de l’aspect naturellement épais des articulations chez le veau charolais.

Les parésies observées seraient donc d’origine articulaire plutôt que neurogènes. L’hypothèse d’une gastro-entérite paralysante est écartée.

Fièvre Q ?

• Coxiella burnetii, agent de la fièvre Q, pourrait expliquer les avortements et les métrites aiguës, ainsi que la toux sèche [2]. C. burnetii a, en outre, déjà été mis en évidence dans cet élevage par le passé. La guérison des métrites aiguës des dix vaches ayant avorté, et l’arrêt des avortements et des mises bas prématurées après l’utilisation d’oxytétracycline longue action renforce aussi cette suspicion. La contamination potentielle des éleveurs appuie également ce diagnostic.

• Une recherche sérologique fièvre Q est réalisée chez sept bovins dont un échantillon de sang a été prélevé en décembre 2004. Un test Elisa Bommeli donne des résultats négatifs. Une autre série d’analyses est effectuée sur dix animaux en mars 2005 et aboutit au même résultat, malgré le recours à un test Elisa LSI qui est considéré comme plus sensible.

L’hypothèse d’une participation de Coxiella burnetii au tableau clinique observé dans cet élevage est donc écartée.

Mycoplasmose ?

Les polyarthrites fibrinopurulentes observées lors de l’autopsie des veaux et les symptômes respiratoires conduisent à suspecter l’implication de mycoplasmes. Les recherches de mycoplasmes, effectuées en février et mars 2005 sur les deux des veaux autopsiés se révèlent négatives.

Ehrlichiose ?

• Les signes cliniques observés concordent avec une suspicion d’ehrlichiose (voir l’ENCADRE “ L’ehrlichiose granulocytaire bovine à Anaplasma phagocytophilum ”). En outre, des œdèmes des paturons ont été observés par l’éleveur pendant la période hivernale sur certains bovins adultes, notamment sur le taureau, déjà présents sur l’élevage avant l’arrivée des cent neuf animaux (PHOTO 4). Ils s’accompagnaient d’amaigrissement et d’asthénie marquée. Ces signes peuvent également constituer un signe d’appel d’ehrlichiose. Le fait que les pâtures constituent un biotope approprié pour les tiques et qu’une tique ait été retrouvée sur l’éleveur constituent un contexte épidémiologique cohérent avec des manifestations de maladies à tiques.

• Dix sérologies ehrlichiose par immunofluorescence indirecte sont réalisées en mars 2005, chez cinq vaches présentant des signes cliniques marqués, chez trois de leurs veaux et chez deux animaux asymptomatiques. Huit animaux se révèlent positifs : les cinq vaches cliniquement affectées, deux veaux et une vache sans signe clinique.

8. Bilan clinique

• En avril 2005, cinq mois après la recomposition du troupeau, le bilan est lourd. Trente veaux ont été perdus au stade périnatal et dix veaux présentent de forts retards de croissance.

• Les vaches qui ont mis bas des veaux mort-nés, ou affectés dans les trois semaines suivant le vêlage, ont beaucoup maigri. Vingt-deux vaches, ainsi que le taureau de l’exploitation, sont asthéniques et amaigris. Ils sont le plus souvent retrouvés couchés, en hypothermie (35,4 à 36,5 °C). Un apport de foin ou d’ensilage d’herbe à volonté et la mise à l’herbe début avril n’améliore pas leur état (PHOTO 5).

• Mi-avril, la décision est prise d’euthanasier les dix veaux à fort retard de croissance, afin de favoriser la remise en état de leurs mères. Les autres bovins malades reçoivent un traitement à base d’oxytétracyline longue action.

• À l’issue de ces mesures, certaines des vaches parviennent à retrouver un bon état général tandis qu’un petit nombre reste amaigri.

• Des troubles de la reproduction, notamment de nombreux retours en chaleur et une mortalité embryonnaire élevée, sont observés dans l’ensemble du troupeau, y compris chez les génisses inséminées en janvier qui présentent un très bon état général. Chez les vaches, les retours en chaleurs sont observés sur les vaches mises à la reproduction avec le taureau de l’élevage qui est en mauvais état général et sur des vaches affectées cliniquement mises à la reproduction avec un taureau apparemment sain.

• Une cinétique d’anticorps BVD et une “ sérologie ehrlichiose ” sont réalisées sur quatre génisses apparemment saines mais qui ont perdu leur embryon après avoir été diagnostiquées gestantes par échographie. Aucune circulation virale n’est mise en évidence. En revanche, trois “ sérologies ehrlichiose ” se révèlent positives.

9. Borréliose de Lyme ?

• L’implication de la borréliose de Lyme est suspectée en deuxième lieu. L’observation de boiteries récurrentes et de polyarthrites, la gravité des symptômes et le contexte favorable aux maladies à tiques orientent vers cette suspicion [h].

• Les prélèvements de sang de dix bovins, réalisés en mars, et conservés par le LDA 50, sont transmis au LDA de la Sarthe pour une recherche sérologique de borréliose par immunofluorescence indirecte. Une vache se révèle positive à 1/256. Elle l’était aussi pour l’ehrlichiose granulocytaire bovine et, cliniquement, elle est fortement amaigrie et asthénique

Discussion

1. Symptômes compatibles avec l’EGB

• Chez la vache allaitante, l’EGB est peu diagnostiquée [d]. Les symptômes sont frustes ou inconstants et difficiles à observer en raison des contraintes zootechniques inhérentes à ce type de production. La tétée du veau empêche peut-être l’agalactie qui constitue le principal signe d’appel chez les laitières, mais accentue en revanche l’amaigrissement et l’asthénie des mères affectées. La gestation et/ou la production de lait pourraient être des facteurs favorisant l’expression clinique de l’ehrlichiose [6].

• Dans l’élevage présenté, l’œdème des paturons observé sur certaines mères et sur le taureau, ainsi que la toux sèche chronique concordent avec la suspicion d’ehrlichiose [2, 5, 6, d].

• Anaplasma phagocytophilum est en outre un agent abortif, au moins dans le dernier tiers de gestation [7]. Or, l’élevage a enregistré quatre avortements à sept mois de gestation. L’hyperthermie provoquée par l’EGB pourrait aussi induire l’expulsion fœtale. Cette hyperthermie est toutefois difficile à détecter en élevage allaitant.

• Des amaigrissements suivis de mortalité ont été observés chez des veaux âgés de quelques semaines. Or la possibilité d’une transmission d’A. phagocytophilum de la vache à son veau a été démontrée expérimentalement [7].

• La pression infectieuse globale de l’élevage intervient également dans l’apparition de symptômes chez les veaux. Il semble que l’infection par A. phagocytophilum prédispose les animaux à d’autres infections bactériennes et virales [2].

• Les veaux rescapés sont, pour l’essentiel, ceux nés avant et dans les quinze jours qui ont suivi la livraison des bovins, donc avant une contamination potentielle de leur mère. Les vaches amaigries sont essentiellement celles qui ont avorté en toute fin de gestation ou ayant accouché d’un veau mort. Les génisses introduites à l’âge de dix-huit mois et maintenues en stabulation hivernale, sont en bon état général.

• Le fait que les signes d’appel se manifestent en plein hiver n’exclut pas une hypothèse d’arbobactérioses à tiques. Dans la région Basse-Normandie, les maladies transmises par les tiques sont dépistées sur une période de plus en plus longue, de mars à décembre. L’hiver 2004-2005, conforme aux autres hivers dans la région dans la dernière décennie, a été propice aux arborickettsioses. Le climat a été doux en hiver et au printemps, coupé par une période de froid de seulement quinze jours en février et accompagné d’averses orageuses dès le mois de mars.

2. Influence du repeuplement

• Le repeuplement peut avoir joué un rôle dans l’expression clinique de la maladie. La majorité des veaux morts sont issus du cheptel vendéen d’où provenait aussi la première vache ayant avorté. Ces animaux étaient probablement “ naïfs ” vis-à-vis de l’ehrlichiose qui devait circuler de manière endémique dans les populations de tiques colonisant les pâtures sur lesquels les bovins ont été regroupés. Le fait que l’ensemble des animaux du troupeau, y compris les animaux présents initialement dans l’élevage, aient présenté des signes cliniques, pourrait éventuellement être corrélé à une augmentation ponctuelle de la charge bactérienne dans la population de tiques vectrices. Ce phénomène est inexpliqué mais a déjà été observé [f].

• Les épisodes aigus et collectifs d’ehrlichiose, mais aussi d’autres maladies à tiques à expression en général subclinique, comme les babésioses [g] se produisent le plus souvent lors de brusques changements d’environnement [d]. Les animaux sont probablement affaiblis par le changement et soumis à environnement bactérien, viral et parasitaire vis-à-vis duquel ils ne sont pas immunisés ; ceci peut expliquer les flambées épizootiques d’expression clinique de ces maladies.

• Ainsi en avril 2002, une enzootie de troubles respiratoires due à l’ehrlichiose a été observée en Normandie dans un cheptel bovin laitier de trois cents animaux, après un repeuplement consécutif à l’abattage total pour cause d’ESB [4, 5]. Parmi les cent vingt premiers foyers d’ehrlichiose étudiés par l’Union régionale des groupements techniques vétérinaires de Bretagne, douze concernaient des élevages repeuplés après ESB [d].

3. Association de malfaiteurs ?

• Les co-infections par plusieurs agents pathogènes transmis par les tiques sont souvent évoquées et sont à l’origine de tableaux cliniques atypiques et plus marqués que les infections simples [1]. Le cas présenté dans cet article pourrait illustrer la circulation concomitante des agents de la maladie de Lyme et de l’EGB, qui ont le même vecteur, dans un élevage bovin fortement affecté. Les signes cliniques de ces deux hémobactérioses sont peu spécifiques chez l’animal et sont parfois communs aux deux maladies comme c’est le cas pour l’asthénie et les arthrites [d, h].

• Ceci ne permet pas d’établir un diagnostic de certitude. Des analyses par PCR sur le sang pendant la phase aiguë de la maladie pour l’ehrlichiose et sur des biopsies articulaires pour la maladie de Lyme, ou une cinétique des anticorps auraient permis d’identifier avec plus de certitude les agents pathogènes en présence.

4. Prophylaxie sanitaire

• La prévention à moyen terme consisterait à écarter les vaches à risque pour la présence de tiques [d]. Une solution serait d’y faire pâturer les génisses âgées d’un an qui représentent une population à moindre risque.

• Le maintien des animaux à l’écart des bordures (haies, friches, bois, etc.) de ces pâtures à l’aide de clôtures électriques, ainsi que le défrichage et l’entretien de ces bordures représentent de bons moyens de prévention sanitaire.

• Un traitement ectoparasitaire contre les tiques devrait également être appliqué à l’arrivée des animaux dans une zone à risque, en particulier lors de reconstitution d’un cheptel.

Le cas présenté ici évoque une EGB de manifestation aiguë chez des bovins allaitants. Cette affection n’a encore jamais été décrite en élevage allaitant . Le diagnostic de certitude n’a pu être établi mais il semble que l’ehrlichiose ne se résume pas à “ la toux d’été des vaches laitières ”, ni à la “ fièvre des pâtures ” [a].

Compte tenu de l’apparente émergence des maladies transmises par les tiques et de leur caractère zoonotique, une meilleure connaissance de ces maladies est nécessaire, notamment en médecine vétérinaire. Ainsi, une étude nationale sur des cas cliniques aigus d’ehrlichiose granulocytaire bovine est menée depuis septembre 2004, sous l’égide des Groupements techniques vétérinaires nationaux (SNGTV), pour, entre autres, exploiter le rôle de sentinelle que peut jouer la vache [b]. En parallèle, la naissance de sociétés multidisciplinaires associant vétérinaires, médecins et biologistes permet l’échange et le développement des connaissances sur le sujet.

(1) De récents changements de nomencalture ont conduit à reclasser la bactérie responsable de l’affection dans le genre Anaplasma. La maladie porte donc maintenant le nom d’anaplasmose granulocytaire bovine. Pour facilier la lecture, l'ancienne appellation d’ehrlichiose est conservée dans cet article.

Suspicion de maladies à tiques ches les éleveurs

Mi-décembre, l’éleveur présente une hyperthermie (40, 4 °C) et une asthénie marquée. Un traitement à base de doxycycline prescrit par son médecin aboutit à la guérison. Son fils âgé de dix-neuf ans présente les mêmes symptômes fin décembre. Malgré le traitement prescrit, son état général se dégrade. Il est hospitalisé le 4 janvier, et le reste pendant huit semaines. Il présente une hypothermie (35, 2 °C) et une hypotension marquée, un amaigrissement et une adénopathie généralisée, ainsi qu’une leucopénie. Une suspicion de lymphome est notamment évoquée. Les sérologies pratiquées de façon répétées restent négatives, en particulier celles pour l’ehrlichiose, la maladie de Lyme et la fièvre Q. Le patient reste sous surveillance hospitalière de jour. Un traitement antibiotique à base de doxycycline est prescrit pendant vingt-cinq jours, à partir de mi-avril 2005. Interrogé plus spécifiquement, le malade évoque une macule rouge apparue sur le dessus du pied en fin d’année, non douloureuse, ayant régressée spontanément début avril. Une amélioration clinique est constatée après six semaines, avec reprise de poids mais lente amélioration clinique. Des douleurs aux genoux surviennent, interprétées comme un syndrome rotulien dû à la fonte du quadriceps lors d’amaigrissement. Des signes biologiques d’hémolyse sont par la suite constatés, ce qui amène à rechercher une babésiose. Les examens directs et la sérologie sont négatifs.

Il est difficile de conclure, selon le médecin responsable de l’Unité de maladies infectieuses et tropicales du centre hospitalier universitaire de Caen qui a suivi ce cas. « Des tableaux évocateurs d’anthropozoonose chez l’homme demeurent parfois inexpliqués », conclut-il, insistant aussi sur le « besoin d’une véritable collaboration en médecines humaine et vétérinaire pour parvenir à un diagnostic étiologique ».

L’ehrlichiose granulocytaire humaine a été clairement documentée dans neuf cas d’infections aiguës en Europe (Hollande, Suède, Slovénie et France). Elle se manifeste par un syndrome pseudogrippal avec arthralgies, myalgies et céphalées. Une toux sèche est décrite dans 30 % des cas et une éruption érythémateuse dans 11 % des cas [3, a, b].

La borréliose ou maladie de Lyme à Borrelia Burgdorferi entraîne chez l’homme un érythème migrant, qui se développe de manière centrifuge autour du site de la morsure par une tique. La guérison est spontanée en quelques semaines [3, c]. Des signes nerveux, articulaires (arthralgies), cutanés ou cardiaques sont évoqués par la suite.

L’ehrlichiose granulocytaire bovine (ou anaplasmose granulocytaire bovine) à Anaplasma phagocytophilum

Cette affection bactérienne est connue chez les ovins sous le nom de “ fièvre à tiques ” et chez les bovins sous le nom de “ fièvre des pâturages ” ou “ maladie des gros paturons rdquo;.

L’agent responsable, Anaplasma phagocytophilum, est une petite bactérie à Gram négatif présente dans des vacuoles intracytoplasmiques dans les granulocytes polynucléés.

Les animaux se contaminent par la morsure de tiques infectées. L’espèce Ixodes ricinus est le principal vecteur en Europe. Dans les conditions naturelles, la transmission de la maladie par voie orale semble inefficace. Une transmission de la mère à sa progéniture à été décrite chez les bovins.

La période d’incubation est de trois à six jours chez les ovins et de quatre à dix-sept jours chez les bovins. Les signes cliniques les plus fréquents sont une fièvre élevée (39,5 à 41 °C) de durée variable, de l’anorexie, une perte de poids, une chute brutale de la production lactée, un œdème froid du tarso-métatarse (d’où le nom : maladie des gros paturons) présent chez zéro à dix pour cents des bovins infectés, une atteinte respiratoire, des avortements, des infections in utero conduisant à la naissance d’un nouveau-né contaminé et de l’infertilité chez les mâles. La fièvre à tiques semble de plus prédisposer les animaux à d’autres infections bactériennes ou virales (pasteurelloses, listérioses, entérotoxémies, infections virales respiratoires, etc.).

Les moutons infectés restent porteurs jusqu’à deux ans alors que le portage est plus bref chez les bovins.

D’après [2].

Points forts

Les symptômes compatibles avec l’ehrlichiose dans le cas décrit étaient l’asthénie, l’amaigrissement, la mortalité des jeunes veaux, les avortements.

Les maladies transmises par les tiques peuvent s’exprimer cliniquement en plein hiver lorsque le climat est doux.

La prévention à moyen terme consisterait à retirer les vaches gestantes des pâtures à risque pour les tiques.

Les épisodes aigus d’ehrlichiose granulocytaire bovine semblent corrélés au changement d’environnement subit par les animaux lors de repeuplements

En savoir plus

Leboeuf C. Hodiesne J, Leclercq H. Leptospirose aiguë, BVD et Anaplasma phagocytophilum. Point Vét. 2004 ; 35(251): 62-65.

Congrès

a - Bjöersdorff A. Les infections à A. phagocytophilum en Scandinavie. In : Proceedings, Rickettsioses - zoonoses et autres arbo-bactérioses – zoonoses. Colloque européen francophone, Ploufragan, 11 au 12 septembre 2003 : 43-44.

b - Brouqui P. Ehrlichiose à Anaplasma phagocytophilum, Zoonose en France, en Europe. In : Proceedings, Rickettsioses - zoonoses et autres arbo-bactérioses – zoonoses. Colloque européen francophone, Ploufragan, 11 au 12 septembre. 2003 : 49.

c - Degeilh B. La borréliose de Lyme chez l’homme. In : Proceedings, Rickettsioses - zoonoses et autres arbo-bactérioses – zoonoses. Colloque européen francophone, Ploufragan, 11 au 12 septembre. 2003 : 2-4.

d - Joncour Guy et Collin Eric. Le diagnostic clinique de l’Ehrlichiose bovine. In : Proceedings, Rickettsioses - zoonoses et autres arbo-bactérioses – zoonoses. Colloque européen francophone, Ploufragan, 11 au 12 septembre. 2003 : 50-53.

e - Joncour G. et collectif URGTV Bretagne. In : Proceedings, Rickettsioses - zoonoses et autres arbo-bactérioses – zoonoses. Colloque européen francophone, Ploufragan, 11 au 12 septembre. 2003 : 58-114.

f - Grzeszczuk A, Stanczak J. Highly variable year to year prevalence of Anaplasma phagocytophilum in Ixodes ricinus ticks in Notheastern Poland ; four year follow-up. 4th International Conference on Rickettsiae and Rickettsial Diseases ”, Logroño (Espagne) 18-21 juin. 2005 : 10.

g - L’Hostis M, Joncour G. Babésioses et ehrlichiose bovine. In : proceedings, Thérapeutique, Journées des Groupements techniques vétérinaires. Tours 26-28 mai. 2004 : 601-608.

h - Maillard R, Boulouis HJ. Maladie de Lyme chez les bovins. In : Proceedings, Rickettsioses - zoonoses et autres arbo-bactérioses – zoonoses. Colloque européen francophone, Ploufragan, 11 au 12 septembre. 2003 : 5-6.

  • 1 -  Belongia EA. Epidemiology and impact of coinfections acquired from Ixodes ticks. Vector Borne Zoonotic Dis. 2002 ; 2(4): 265-73.
  • 2 - Euzéby JP. Dictionnaire de bactériologie vétérinaire http://www.bacdico.net [en ligne], dernière mise à jour : juin 2005.
  • 3 - George JC, Chastel C. Maladies vectorielles à tiques et modifications de l’écosystème en Lorraine. Bull. Soc. Pathol Exot. 2002 ; 95(2): 95-99.
  • 4 - Joncour G, Argenté G, Le Guillou. Un épisode d’ehrlichiose dans un troupeau laitier. Bulletin des GTV. 2000 ; 5 : 309-314.
  • 5 - Leboeuf C. Observation clinique en Normandie. Un syndrome respiratoire associant IBR et ehrlichiose. Point Vét. 2004 ; 35(243): 64-66.
  • 6 - Pusterela N, Braun U. Clinical findings in a cow after experimental infection with Ehrlicha phagocytophila. Zentralbl Veterinarmed A. 1997 ; 44(7): 385-390.
  • 7 - Pusterela N, Braun U, Wolfensberger C et coll. Intrauterine infection with Ehrlichia phagocytophila in a cow. Vet Rec. 1997 ; 141(4): 101-102.
  • 8 - Voldoire E, Alogninouwa T, Vassallo N. Un cas d’ehrlichiose bovine en région Rhône-Alpes. Point Vét. 2002 ; 33(228): 58-71.

PHOTO 1. Les pâtures où ont séjourné les vaches malades constituent des biotopes favorables aux tiques. Notez la présence de bosquets arborés le long de la clôture.

PHOTO 2. Veau mort à l’âge de trois mois et demi, avec un retard de croissance.

PHOTO 3. Veau âgé de cinq mois qui présente un fort retard de croissance. Sa mère s’est avérée séropositive à l’ehrlichiose et à la borréliose de Lyme.

PHOTO 4. Paturons œdématiés.

PHOTO 5. Les mères et leur veau sont le plus souvent couchés, même après la mise en pâture.