Le point Vétérinaire n° 256 du 01/06/2005
 

REPRODUCTION CANINE

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Giovanna Bassu*, Stéphanie Baudon**, Stefano Scotti***, Sylvie Chastant****, Alain Fontbonne*****


*UP Reproduction
**Service de médecine
***Chirurgie des petits animaux
ENV Alfort
7, avenue du Général-de-Gaulle
94704 Maisons-Alfort Cedex
****UP Reproduction
*****UP Reproduction

Les ambiguïtés sexuelles sont peu fréquentes chez le chien. Le phénotype confronté au caryotype, la recherche du gène Sry et l'histologie permettent de déterminer leur origine.

Résumé

Résumé

→ Une chienne bulldog anglais femelle âgée d’un an est présentée pour une stérilisation de convenance. Un gonflement de la vulve est survenu quatre mois auparavant lors des premières chaleurs. La présence d’un clitoris péniforme est constatée lors de la consultation. Une échographie abdominale met en évidence une dilatation utérine qui justifie une intervention chirurgicale urgente.

L’ambiguïté sexuelle peut être un hermaphrodisme vrai ou un pseudo-hermaphrodisme. L’anomalie de la différenciation sexuelle peut être d’origine chromosomique, gonadique ou phénotypique. Parmi les examens complémentaires, seuls l’analyse histologique des gonades et le caryotype permettent de définir l’origine de la malformation. Dans tous les cas, la stérilisation de l'animal est indiquée.

Une chienne bulldog anglais âgée d’un an est présentée pour une stérilisation de convenance. Les premières chaleurs sont apparues à l’âge de huit mois et la propriétaire s’inquiète d’un gonflement permanent de la vulve qui persiste depuis.

Cas clinique

1. Examen clinique

La chienne présente un bon état général. L’examen de l’appareil génital révèle une vulve hypertrophiée (PHOTO 1A ET PHOTO 1B).

L’examen plus rapproché montre que le clitoris est péniforme (PHOTO 2).

Le toucher rectal ne révèle pas d’anomalies.

Lors du toucher vaginal, la pénétration du doigt et l’exploration complète du vagin s’avèrent impossibles. L’introduction d’un écouvillon pour effectuer un frottis vaginal ne dépasse pas 5 cm. L’existence de saignements lors des premières chaleurs permet d’exclure une imperforation vaginale.

2. Examen complémentaire

Une échographie abdominale est réalisée afin d’examiner le reste de l’appareil génital. Elle révèle un utérus bicornual et une dilatation de la corne utérine gauche de 1 à 3 cm de diamètre selon les endroits. Le contenu de cette corne apparaît essentiellement liquidien, mais relativement hétérogène.

3. Hypothèses diagnostiques

En raison de l’aspect de l’appareil génital externe et de la présence d’un utérus, trois hypothèses seulement sont retenues [3, 5, 6] :

– un hermaphrodisme vrai (présence simultanée d’ovaires et de testicules ou d’ovotestis) ;

– un pseudo-hermaphrodisme mâle : présence de testicules (caryotype mâle) et d’un appareil génital externe femelle ;

– un pseudo-hermaphrodisme femelle : présence d’ovaires (caryotype femelle) et d’un appareil génital externe mâle, plus rare.

4. Stérilisation chirurgicale

Lors de la laparotomie, de nombreuses anomalies abdominales sont observées. Un “film” collant et résistant prend en masse tous les organes abdominaux (PHOTO 3). Cette membrane correspond probablement au grand omentum, car celui-ci n’a pas pu être identifié.

Les gonades apparaissent également anormales. La gonade droite présente deux structures de 1 et 4 cm de diamètre, remplies de liquide. La plus petite de ces structures ressemble à un kyste ovarien et l’autre, de forme ovalaire et irrégulière, évoque fortement un testicule coiffé de son épididyme (PHOTO 4 ET PHOTO 5). Dans la région de l’ovaire gauche, une petite masse rouge de 1 cm de diamètre est observée en dehors de ce qui semble correspondre à une bourse ovarique (PHOTO 6 ET PHOTO 7). Aucune structure ne peut être identifiée à l’intérieur de cette bourse adipeuse.

Des structures évoquent des oviductes, mais ne semblent pas en continuité avec les cornes utérines dont l’apex paraît imperforé.

Les cornes et le corps de l’utérus ne présentent pas d’anomalie macroscopique évidente. Le col de l’utérus apparaît très hypertrophié (PHOTO 8).

Après l’exérèse des organes génitaux, l’incision de l’utérus sur toute sa longueur montre la présence discrète de pus au niveau du corps de l’utérus, ainsi que celle d’un liquide hémorragique dans la corne gauche (PHOTO 9).

Aucune intervention n’est réalisée sur le clitoris.

5. Examens histologiques

Des prélèvements histologiques sont effectués en différents endroits de l’appareil génital.

• Le prélèvement correspondant à la gonade située dans la région de l’ovaire gauche est un fragment d’ovaire avec une corticale atrophique qui comporte, sous une albuginée épaisse, des follicules primordiaux, primaires et secondaires. En profondeur, des structures épithéliales de contours circulaires ou ovoïdes présentent une différenciation sertolienne.

• L’un des prélèvements réalisé sur la gonade droite correspond à un petit fragment de séreuse qui renferme un organe tubulaire pelotonné, dont l’épithélium est cubique ou prismatique et cilié : cette structure évoque un oviducte.

• Un autre prélèvement effectué sur cette même gonade évoque un mésovarium contenant quelques petits tubules spermatiques matures.

Les analyses histologiques révèlent donc la présence d’un ovotestis à gauche et à droite. La chienne présente donc un hermaphrodisme vrai.

6. Dosages hormonaux

Des dosages endocriniens sont réalisés sur les liquides prélevés dans les kystes. Ils ne permettent pas de mettre en évidence une sécrétion hormonale particulière.

Le taux d’œstradiol est inférieur à 15 pg/ml, celui de progestérone est inférieur à 0,03 ng/ml et celui de testostérone est inférieur à 0,3 ng/ml.

7. Statut Sry de l’animal

Une recherche du gène Sry est réalisée par méthode PCR sur les leucocytes. Le résultat se révèle négatif.

8. Suivi

Un mois après la stérilisation, la chienne est revue en consultation. Le clitoris et la vulve ont retrouvé un aspect normal (PHOTO 10).

Discussion

1. Différenciation sexuelle

La différenciation sexuelle dépend de plusieurs étapes du développement embryonnaire. La première étape est la constitution chromosomique du zygote (XX ou XY) lors de la fécondation de l’ovocyte. Cette phase détermine le sexe chromosomique qui dirige, à son tour, la différenciation sexuelle des gonades.

Le développement des testicules est sous la dépendance d’un gène appelé Sry porté par le chromosome Y. En l’absence du chromosome Y, les gonades se différencient en ovaires.

La différenciation des gonades (testicules ou ovaires) conduit par la suite à la dernière étape, l’établissement du phénotype sexuel.

La différenciation des conduits internes, des organes accessoires (par exemple la prostate) et des organes génitaux externes survient en réponse à la présence ou à l’absence de deux hormones testiculaires, la testostérone et la MIS (müllerian inhibiting substance) [7].

Des anomalies du développement sexuel peuvent survenir lorsqu’une étape du développement embryonnaire ne se déroule pas correctement. Des anomalies chromosomiques, gonadiques et phénotypiques sont donc distinguées.

2. Anomalies du sexe chromosomique

Les anomalies du caryotype peuvent porter sur le nombre ou la structure des chromosomes sexuels. Elles résultent de dysfonctionnements méiotiques lors de la formation des gamètes ou lors de la fécondation. Les anomalies du nombre de chromosomes sexuels qui conduisent à un phénotype femelle se caractérisent par un caryotype X0 ou XXX et celles qui aboutissent à un phénotype mâle par un caryotype XXY.

Une autre anomalie chromosomique entraîne la naissance d’individus chimères ou mosaïques.

Un individu chimère présente deux populations cellulaires (ou plus) qui dérivent de plusieurs individus. Il s’agit le plus souvent de la fusion de deux zygotes, qui peut avoir une influence sur la formation de l’appareil génital lorsque ceux-ci sont de sexes chromosomiques différents (individu XX/XY).

Un individu mosaïque présente en revanche deux populations cellulaires ou plus qui dérivent du même individu, chez lequel les disjonctions mitotiques de certains lignages cellulaires ont été anormales (constitution d’un caryotype XY/XXY par exemple).

Le sexe gonadique des individus chimères et mosaïques dépend de la proportion de cellules XX et XY présentes au sein de la même gonade indifférenciée. La différenciation conduit alors, selon les cas, à la formation d’un testicule, d’un ovaire ou d’un ovotestis. Le type de gonade qui en résulte détermine le phénotype sexuel, qui peut être mâle, femelle ou ambigu.

3. Anomalies du sexe gonadique

Le sexe chromosomique ne correspond pas toujours au sexe gonadique. Cette anomalie se rencontre lorsqu’il y a translocation du gène Sry (porté normalement sur le chromosome Y) sur le chromosome X au cours de la spermatogenèse. L’individu a donc un caryotype femelle normal, mais du tissu testiculaire est présent. Il est possible de trouver associés un testicule et un ovaire (hermaphrodisme “latéral”), deux testicules (individu mâle XX) ou des tissus testiculaire et ovarien présents dans la même gonade, alors appelée ovotestis (cette gonade caractérise l’hermaphrodisme vrai). Le degré de masculinisation dépend alors de la quantité de tissu testiculaire présent.

4. Anomalies du sexe phénotypique

Les anomalies du sexe phénotypique correspondent à un caryotype qui concorde avec le sexe gonadique chez un individu qui présente un tractus génital et des organes génitaux externes ambigus. Cette anomalie est connue sous le terme de pseudo-hermaphrodisme, femelle ou mâle.

Le pseudo-hermaphrodisme femelle (caryotype XX avec un phénotype mâle) survient le plus souvent après l’administration d’androgènes ou de progestagènes au cours de la gestation. Ces hormones provoquent une masculinisation androgéno-dépendante des organes génitaux internes et externes (clitoris péniforme notamment).

Le pseudo-hermaphrodisme mâle (caryotype XY avec un phénotype femelle) peut être dû à un défaut de régression des canaux de Müller (qui donnent un utérus, un col et un vagin), à une production fœtale d’androgènes insuffisante ou à une déficience des récepteurs aux androgènes. Cela conduit à l’absence des conduits déférents et des épididymes, ainsi qu’à des anomalies de l’urètre comme l’hypospadias. Le pseudo-hermaphrodisme mâle représente 90 % des cas de pseudo-hermaphrodisme.

5. Conduite à tenir face à un cas d’ambiguïté sexuelle

• Lors d’ambiguïté sexuelle, la réalisation d’un caryotype est utile afin d’établir une corrélation entre le phénotype et le patrimoine génétique de l’animal [1]. Le résultat de cet examen ne modifie toutefois pas la conduite à tenir (stérilisation). C’est pourquoi il est parfois difficile de proposer un tel examen complémentaire.

• En revanche, l’absence de dosages plasmatiques des œstrogènes et de la testostérone après stimulation à l’hCG ou à la GnRH dans le cas décrit est regrettable car ces stimulations sont indispensables pour mettre en évidence la concentration réelle de ces hormones. Une augmentation de ces hormones après stimulation indique la présence de cellules sécrétantes. L’apport de ces dosages ne change toutefois rien à la décision chirurgicale.

6. Régression spontanée du clitoris

Dans le cas présenté, une intervention chirurgicale de plastie sur le clitoris péniforme n’est pas justifiée car celui-ci n’était pas pourvu d’un os pénien. Après stérilisation, donc disparition de l’imprégnation hormonale, tous les organes sexuels secondaires subissent une régression.

La présence de saignements pendant les chaleurs permet d’exclure une imperforation vaginale car, chez la chienne, ces saignements sont exclusivement d’origine utérine [3].

Même en l’absence du caryotype de cet animal, les différentes analyses histologiques permettent de déterminer qu’il s’agit d’un cas d’hermaphrodisme vrai puisque la chienne présente deux ovotestis.

Un hermaphrodisme vrai chez un animal qui présentait un caryotype XX Sry négatif a été décrit chez un basset hound [2].

Les ambiguïtés sexuelles ont des implications cliniques chez les animaux destinés ou non à la reproduction. Elles prédisposent aux infections urinaires et génitales, à l’incontinence et aux tumeurs testiculaires (testicules intra-abdominaux). La mise en évidence de ces anomalies doit conduire à l’exérèse chirurgicale de l’appareil génital.

Remerciements à Samuel Buff.

Points forts

→ Lors de pseudo-hermaphrodisme, le caryotype sexuel concorde avec le sexe gonadique, mais l’animal présente un tractus génital et des organes génitaux externes ambigus.

→ Seuls l’histologie des gonades et le caryotype permettent de différencier un cas d’hermaphrodisme vrai d’un cas de pseudo-hermaphrodisme.

→ Hermaphrodisme et pseudo-hermaphrodisme nécessitent de stériliser l’animal en raison des complications possibles (infections urinaires et génitales).

→ Une plastie du clitoris ne présente un intérêt qu’en cas d’existence d’un os clitoridien.

À lire également

– Del Amo AN, De Luca J, Zufriategui L et coll. Male pseudohermaphroditism in a dog : A case report. Communications in Theriogenology. 2001 ; 1(1) : Doc1.

– Meyers-Wallen VN. Inherited abnormalities of sexual development in dogs and cats. In : Concannon PW, England G, Verstegen J. Recent Advances in Small Animal Reproduction. International Veterinary Information Service (IVIS) scientific internet publications, Ithaca. 2001. http ://www.ivis.org.

– Meyers-Wallen VN. Relevance of the canine genome project to veterinary medical practice. In : Concannon PW, England G, Verstegen J. Recent Advances in Small Animal Reproduction. International Veterinary Information Service (IVIS) scientific internet publications, Ithaca. 2001. http ://www.ivis.org.

– Romagnoli S, Concannon PW. Clinical use of progestins in bitches and queens : a review. In : Concannon PW, England G, Verstegen J. Recent Advances in Small Animal Reproduction. International Veterinary Information Service (IVIS) scientific internet publications, Ithaca. 2001. http ://www.ivis.org.

– Root Kustritz MV. Use of supplemental progesterone in management of canine pregnancy. In : Concannon PW, England G, Verstegen J. Recent Advances in Small Animal Reproduction. International Veterinary Information Service (IVIS) scientific internet publications, Ithaca. 2001. http ://www.ivis.org.

Bibliographie

  • 1 - Chaffaux S, Nudelmann N, Durand V et coll. Le pseudo-hermaphrodisme mâle, à propos du cas d’un chien intersexué 78, XX. Rec. Méd. Vét. 1990 ; 166(2) : 125-132.
  • 2 - Hubler M, Hauser B, Meyers-Wallen VN et coll. Sry-negative XX true hermaphrodite in a basset hound. Theriogenology. 1999 ; 51 : 1391-1403.
  • 3 - Johnston SD, Root Kustritz V, Olson PNS. Canine and feline theriogenology. WB Saunders company ed. Philadelphia. 2001 : 592p.
  • 4 - Mantri MB, Vishwasrao SV. Pseudo-hermaphroditism in a german shephard dog : A case report. Indian J. Surg. 1994 ; 15(2) : 98.
  • 5 - Memon MA, Duane Mickelsen W. Inherited and congenital disorders of the male and female reproductive systems. In : Ettinger SJ, Feldman EC. Textbook of Veterinary Internal Medicine. 5th ed. WB Saunders ed., Philadelphia. 2000 ; vol.2 : 1581-1585.
  • 6 - Meyers-Wallen VN. Genetics of sexual differentiation and anomalies dogs and cats. J. Reprod. Fert. 1993 ; suppl.47 : 441-452.
  • 7 - Meyers-Wallen VN, Donahoe PK, Manganaro T, Patterson DF. Müllerian inhibiting substance in sex-reversed dogs. Biol. Reprod. 1987 ; 37 : 1015-1022.

PHOTO 10. Un mois après la stérilisation, la chienne est revue en consultation. Le clitoris et la vulve ont retrouvé un aspect normal.

PHOTOS 1A et 1B. Examen de l’appareil génital externe : la vulve est hypertrophiée.

PHOTOS 1A et 1B. Examen de l’appareil génital externe : la vulve est hypertrophiée.

PHOTO 2. Le clitoris est péniforme.

PHOTO 3. Examen de l’appareil génital après laparotomie. Un « film » collant et résistant prend en masse tous les organes abdominaux.

PHOTO 4. La gonade droite présente deux structures de 1 et 4 cm de diamètre. La plus grosse évoque un testicule coiffé de son épididyme.

PHOTO 5. La plus petite des deux structures ressemble à un kyste ovarien.

PHOTO 6. Extériorisation de la région de “l’ovaire gauche”.

PHOTO 7. Une petite masse rouge de 1 cm de diamètre est observée en dehors de ce qui semble être une bourse ovarique.

PHOTO 8. Les cornes et le corps de l’utérus ne présentent pas d’anomalie macroscopique évidente. Le col de l’utérus apparaît très hypertrophié.

PHOTO 9. L’incision de l’utérus sur toute sa longueur montre la présence discrète de pus au niveau du corps de l’utérus, ainsi que celle d’un liquide hémorragique dans la corne gauche.