Le point Vétérinaire n° 254 du 01/04/2005
 

MALADIES INFECTIEUSES CAPRINES

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Paul Périé*, Renaud Maillard**, Bruno Polack***, Yves Millemann****


*Pathologie médicale du bétail
**Pathologie médicale du bétail
***Parasitologie
et maladies parasitaires
ENV d’Alfort
7, av. du Général-de-Gaulle
94704 Maisons-Alfort Cedex
****Pathologie médicale du bétail

Une chèvre de compagnie adulte présente des déformations articulaires, forme fréquente d’arthrite encéphalite caprine virale (CAEV). Un traitement palliatif est mis en place.

Résumé

Une chèvre appartenant à une association d’assistance aux animaux présente une déformation articulaire des tarses et des carpes et des signes de douleur vive. La sérologie Elisa est positive pour le virus de l’arthrite encéphalite caprine à virus. Les clichés radiographiques révèlent des remaniements osseux marqués sur les tarses. Le taux de fibrinogène sanguin est fortement augmenté.

Dans un cheptel commercial infecté, il est recommandé d’éliminer rapidement les animaux séropositifs et leur descendance lorsque le taux d’infection est faible, ou bien de séparer précocement les chevreaux de leur mère. Dans le cas présent, un traitement palliatif est prescrit, à base d’un anti-inflammatoire non stéroïdien, d'un antibiotique et de ponctions-lavages articulaires.

L’infection par le virus de l’arthrite encéphalite caprine (CAEV) est souvent responsable chez les caprins adultes d’une arthrite chronique rebelle ou d’une mammite le plus souvent chronique. Chez les jeunes, elle induit plus fréquemment une encéphalite. Les résultats de la surveillance sérologique actuelle montrent une distribution étendue du CAEV en France. Le cas présenté illustre les caractéristiques d’une infection par le CAEV chez un animal adulte.

Cas clinique

1. Anamnèse

Une chèvre chamoise alpine est référée à l’école vétérinaire d’Alfort pour une boiterie qui évolue depuis presque six mois, compliquée le jour de la consultation par une baisse d’appétit.

L’animal a été recueilli deux ans auparavant par une association d’assistance aux animaux. Son âge a été évalué à sept ans d’après un examen de la cavité buccale. La chèvre vit au pré toute l’année avec du foin à volonté. Elle est en contact avec de nombreux congénères de provenance variée.

2. Examen clinique

La démarche de l’animal est entièrement modifiée par la boiterie généralisée. Le dos est voussé et le port de tête est bas.

Le gonflement des articulations des deux tarses et des deux carpes s’accompagne d’une déformation marquée des membres (PHOTOS 1 et 2). L’épaississement est articulaire et péri-articulaire. La mobilisation des tarses et des carpes met en évidence des craquements.

Une hyporexie (baisse de l’appétit) est apparue depuis quelques jours, associée à un amaigrissement marqué.

La température rectale est normale (39 °C). Les autres paramètres vitaux sont normaux (fréquence respiratoire normale : 15 à 30 bpm ; fréquence cardiaque normale : 70 à 95 bpm).

3. Hypothèses diagnostiques

Les déformations articulaires et la boiterie peuvent suggérer :

- une polyarthrite due à une infection par le virus de l’arthrite encéphalite caprine ;

- une polyarthrite d’origine bactérienne : mycoplasmes, chlamydia, bacille du Rouget ou Streptococcus dysgalactiae ;;

- la présence d’hygromas d’origine traumatique (couchage sur des surfaces bétonnées, etc.).

L’hyporexie peut être due à la douleur engendrée par la polyarthrite.

4. Examens complémentaires

Sérologie

La sérologie CAEV par Elisa se révèle positive.

Imagerie

Des clichés radiographiques des articulations déformées sont effectués.

Les deux tarses (PHOTOS 3a et 3b) présentent un gonflement marqué des tissus mous autour des articulations, ainsi qu’une prolifération osseuse étendue qui envahit le tibia distal, le calcanéum et les tarses.

Sur la radiographie du carpe droit (PHOTO 4), les lésions sont plus discrètes, mais quelques zones de lyse osseuse sont visibles, ainsi que de petits foyers de prolifération osseuse.

Analyse sanguine

Les résultats de la numération-formule sanguine sont normaux (voir le TABLEAU “Résultats des analyses hématologiques”). Une légère augmentation de l’hémoglobine est observée.

Une nette élévation du fibrinogène plasmatique est notée : 724 mg/dl.

Bactériologie

Les deux tarses sont ponctionnés avec des aiguilles 8/10 longues de 40 mm.

Dans le tarse gauche, un liquide sérohémorragique est recueilli. Du pus blanchâtre épais est extrait du tarse droit (PHOTO 5).

L’analyse bactériologique de ces deux prélèvements se révèle négative.

5. Traitement

L’association des symptômes, de la durée d’évolution de la maladie et des résultats de la sérologie oriente le diagnostic en faveur d’une infection par le virus de l’arthrite encéphalite caprine.

Il n’existe pas de traitement spécifique mais certaines mesures peuvent permettre d’améliorer l’état clinique de l’animal.

Drainage articulaire

Les deux tarses sont préparés chirurgicalement.

La solution de drainage articulaire est composée d’une solution isotonique de NaCl, additionnée de povidone iodée à 10 % (Vétédine® solution) diluée à 1 %.

Deux aiguilles sont implantées dans la cavité articulaire : une aiguille d’entrée en position haute et une aiguille de sortie en position basse (PHOTO 6). La solution de lavage est injectée par l’aiguille située en position haute maintenue par un aide et s’écoule par l’aiguille basse.

Le carpe n’est pas drainé car les lésions sont moins marquées : les risques de contamination semblent trop élevés par rapport au bénéfice attendu.

Traitement de la douleur

Un traitement anti-inflammatoire a pour but de diminuer la douleur de l’animal et la gêne locomotrice. Un anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS) est choisi (bonne analgésie et peu d’effets secondaires à court terme, contrairement aux corticoïdes). Du méloxicam(1) (Metacam® 20 mg/ml, solution injectable pour bovins) est administré à deux reprises par voie sous-cutanée à quarante-huit heures d’intervalle, à la dose de 0,5 mg/kg. Il est conseillé au propriétaire de renouveler l’injection si les douleurs reprennent.

Anti-infectieux

Un traitement antibiotique est mis en place après le drainage articulaire. Des injections de marbofloxacine(1) (Marbocyl® 2 % à la dose de 2 mg/kg) sont effectuées une fois par jour pendant dix jours, la première injection étant réalisée par voie intraveineuse et les suivantes par voie intramusculaire.

Discussion

1. Une infection protéiforme

L’animal infecté par le CAEV le reste toute sa vie car le virus persiste sous une forme latente. Seul un tiers des animaux infectés développe une forme clinique.

La polyarthrite observée chez cette chèvre est l’une des formes cliniques les plus communes de l’infection par le virus de l’arthrite encéphalite caprine. Cette forme évolue souvent sur une longue période, parfois entrecoupée de phases aiguës de douleur, de boiterie et de tuméfaction des articulations. Elle atteint généralement les adultes, comme dans le cas présent, mais peut parfois survenir chez des agneaux dès l’âge de quatre mois. Les cas chroniques sont en outre caractérisés par un mauvais état général avec un amaigrissement marqué des animaux.

La leuco-encéphalomyélite est la forme habituellement observée chez les chevreaux âgés de deux à quatre mois. Elle peut se développer chez les adultes mais de façon beaucoup plus insidieuse. Chez les chevreaux, elle débute par une incapacité d’adduction d’un ou des deux membres postérieurs, qui évolue progressivement vers une paralysie ascendante, puis finit par des convulsions et par la mort de l’animal. Avant les convulsions, le chevreau est alerte : il est capable de s’alimenter et de s’abreuver.

Les mammites surviennent chez des animaux adultes sous deux formes :

- la forme aiguë est plutôt rencontrée chez les primipares : le pis est ferme (“pis de bois”) et une chute brutale de la production laitière est observée ;

- la forme chronique est la plus courante : la mamelle est progressivement déséquilibrée, avec une baisse de production concomittante.

Une forme respiratoire existe aussi, semblable aux infections par le mædi-visna du mouton, mais elle est rarement rencontrée.

2. Diagnostic sérologique

Le diagnostic est établi dans ce cas à partir de l’association des symptômes, de la durée d’évolution de la maladie et des résultats de la sérologie.

Un diagnostic virologique aurait pu être envisagé mais la mise en évidence du virus est particulièrement délicate. Chez des animaux infectés expérimentalement, le virus devient parfois indétectable, même quelques semaines seulement après l’infection. Ces phénomènes sont accentués par la variabilité génétique des isolats et par la faible charge virale des animaux [2]. En outre, le diagnostic virologique est coûteux : 45 € environ par prélèvement pour une analyse PCR (polymerase chain reaction). En France, seule l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) le réalise (Laboratoire d’études et de recherches caprines de Niort).

Il est également possible de mettre en évidence le virus par culture cellulaire. Cet examen, plus sensible mais plus long et plus coûteux, n’est pas réalisé en pratique courante.

3. Un traitement surtout palliatif

La ponction articulaire pratiquée dans ce cas vise à diminuer la pression intracapsulaire, donc la douleur de l’animal, même si le liquide se recollecte parfois rapidement après la ponction. Le lavage articulaire permet d’éliminer le matériel septique en évacuant les bactéries, les cellules desquamées et les phagocytes qui entretiennent l’inflammation et l’infection articulaire. L’inconvénient principal est le risque septique engendré par ces manipulations. Avec des précautions d’asepsie suffisantes, ce risque reste toutefois limité.

Après le lavage, une injection intra-articulaire de corticoïde et d’antibiotiques [7] aurait pu être pratiquée : 40 mg de dexaméthasone retard (par exemple, Dexafort®) peuvent ainsi être mélangés à un association lincospectine-spectinomycine (Linco-Spectin® solution injectable, 3 ml). Cette administration est toutefois controversée.

L’ensemble du traitement réalisé n’avait qu’un but palliatif, justifié chez cette chèvre de compagnie. La guérison d’une infection par le CAEV est en effet impossible.

Lors d’infection virale, l’antibiothérapie n’est pas a priori indispensable, d’autant que les analyses bactériologiques se sont révélées négatives dans ce cas. La bactériologie sur un échantillon de liquide synovial ne présente toutefois pas une sensibilité suffisante. Pour augmenter cette sensibilité, il est recommandé de faire analyser des morceaux de capsules articulaires [3]. Le lavage articulaire peut en outre entraîner une contamination bactérienne des articulations. Dans ce cas, une fluoroquinolone a été choisie pour son spectre large, incluant les mycoplasmes, ainsi que pour sa bonne diffusion articulaire. L’association spectinomycine et lincospectine (Linco-Spectin®) possède les mêmes propriétés en termes de sensibilité des différents germes responsables d’arthrites chez les ruminants [7].

4. Transmission

Le CAEV est un lentivirus transmis par voie orale lors de l’ingestion de colostrum, de lait, de salive, de fèces, par inhalation de sécrétions respiratoires ou par transfusion sanguine [2]. Il n’existerait pas de transmission in utero [4] ou bien celle-ci demeure faible [5]. Une transmission par voie mammaire serait possible.

Le site initial de réplication virale n’est pas connu. Les cellules phagocytaires mononucléées et les cellules dendritiques pourraient jouer un rôle important. Les cellules épithéliales des glandes mammaires, de la membrane synoviale et du plexus choroïde peuvent également servir d’hôtes au virus, ce qui explique le polymorphisme des infections par le CAEV [2].

5. Conséquences sur les mesures de lutte

Lorsqu’un cas d’infection par le CAEV est mis en évidence, il est souhaitable de connaître la situation épidémiologique globale du cheptel. Il convient pour cela de réaliser une étude sérologique sur l’ensemble du troupeau. Si la prévalence est inférieure à 10 %, le plus simple est d’éliminer les mères séropositives et leur descendance.

Dans le cas contraire, il convient de séparer les chevreaux de leur mère dès la mise bas. Le colostrum et le lait doivent être stérilisés. La stérilisation du colostrum de première traite à 56 °C [1] est intéressante dans de nombreux troupeaux. Les anticorps colostraux peuvent également être apportés par du colostrum de vache surgelé ou par des préparations colostrales du commerce [6]. La pasteurisation du lait à 100 °C permet de supprimer le risque de contamination mais d’autres auteurs conseillent un retrait total. Dans le doute, il semble judicieux de nourrir systématiquement les chevreaux avec du lait en poudre [2].

Des tests sérologiques réguliers (tous les six mois) sont réalisés dans le lot a priori sain (dont les individus ont été séparés dès la naissance) afin de vérifier l’absence de séroconversion. Tout animal séropositif est immédiatement abattu.

Tout animal introduit dans une exploitation assainie ou en voie d’assainissement doit être testé et refusé en cas de séropositivité, celui-ci étant laissé en quarantaine en attendant les résultats de l’analyse.

Des mesures strictes, longues et contraignantes doivent être appliquées en élevage pour parvenir à diminuer les pertes engendrées par le virus CAEV. Le taux de cheptels séropositifs est encore élevé en France malgré l’existence d’un programme national de lutte [2, 5], ce qui complique les échanges entre élevages. Les programmes de lutte contre les lentivirus appliqués correctement peuvent se révéler efficaces, comme en Suisse [2]. Des plans d’assainissement peuvent donc être envisagés pour permettre une régression de la maladie sur le territoire français.

  • (1) Médicament vétérinaire hors RCP.

Points forts

Les infections par le CAEV se traduisent principalement chez les caprins par trois formes cliniques : arthrite, mammite et, chez les jeunes, encéphalite.

Le diagnostic repose sur les symptômes, sur la durée de la maladie et sur des résultats sérologiques.

Les animaux infectés restent porteurs à vie et seul un tiers développe une forme clinique.

Il convient d'éliminer les animaux séropositifs et leur descendance ou de séparer les chevreaux de leur mère dès la naissance avant le léchage par la mère et toute prise colostrale. Il est plus sûr de nourrir les chevreaux avec du lait en poudre.

  • 1 - Matthews JG. Caprine arthritis encephalitis. In : Diseases of the Goat. Blackwell Science Ltd, Oxford. 1999:80-87.
  • 2 - Pépin M, Vitu C, Valas S et coll. Les infections à virus lents : mædi-visna et AECV. Point Vét. 2003;34(241):24-28.
  • 3 - Radostits OM, Gay CC, Blood DC et coll. Arthritis and synovitis. In : Veterinary Medecine : A textbook of the diseases of the cattle, sheep, pigs, goats and horses. W.B. Saunders Company Ltd, London. 9e ed. 2000:572-577.
  • 4 - Radostits OM, Gay CC, Blood DC et coll. Caprine arthritis encephalitis (CAE). In : Veterinary Medecine : A textbook of the diseases of the cattle, sheep, pigs, goats and horses. W.B. Saunders Company Ltd, London, 9e ed. 2000:1225-1228.
  • 5 - Saunders M. Arthrite encéphalite caprine à virus : aspects épidémiologiques et importance en production caprine. Point Vét. 1998;29(194):829-837.
  • 6 - Smith MC, Sherman DM. Caprine arthritis encephalitis. In : Goat medicine. Lea & Febiger ed. Philadelphia. 1994:73-79.
  • 7 - Vignault G. Traitement chirurgical des arthrites chez le veau. Point Vét. 2001 ; 32(N° spécial “Chirurgie des ruminants : chirurgie génitale, locomotrice, de la tête et du cou”):103-108.

PHOTO 1. Déformations articulaires et péri-articulaires des tarses et des carpes.

PHOTO 2. Posture anormale de l’animal.

PHOTO 3A. Radiographie des tarses gauche et droit : prolifération osseuse marquée

PHOTO 3B. Radiographie des tarses gauche et droit : prolifération osseuse marquée

PHOTO 4. Radiographie du carpe droit : faibles remaniements.

PHOTO 5. Aspect macroscopique des deux prélèvements d’arthrocentèse : en haut, celui du tarse gauche ; en dessous, celui du droit.

PHOTO 6. Drainage articulaire.

Résultats des analyses hématologiques

la fibrinogénémie est très élevée; l'hémoglobine est légèrement augmentée.