Le point Vétérinaire n° 253 du 01/03/2005
 

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CARDIOLOGIE

Daniel Hervé*, Jean-François Rousselot**


*61, rue Émile Raspail, 94110 Arcueil
**42, route de Chartres, 78190 Trappes

Une chienne braque âgée de dix ans, pesant 20 kg, est présentée pour un essoufflement et une fatigue extrême depuis la réduction d’une torsion splénique 48 heures auparavant.

Une bradycardie marquée préexistait plusieurs mois avant la torsion. La chienne était rapidement essoufflée lors d’un effort soutenu (chasse). L’animal est tombé en syncope à deux reprises après des efforts violents. Aucune difficulté chirurgicale n’a été rencontrée et le déroulement de l’anesthésie ainsi que le réveil ont été satisfaisants.

Le moindre effort déclenche une dyspnée restrictive. Les muqueuses sont pâles. L’intensité du choc précordial est diminuée et sa fréquence est rapide ; il est synchrone du pouls fémoral qui est faible et filant. L’auscultation cardiaque révèle une tachycardie avec quelques irrégularités, une diminution de l’intensité des bruits et l’absence de bruit surajouté. L’auscultation pulmonaire ne met pas en évidence de bruits anormaux. La palpation abdominale est souple.

Examens complémentaires

La fréquence cardiaque calculée sur l’électrocardiogramme (ECG) est de 156 bpm (voir le TRACÉ T1). Les ventriculogrammes sont larges et d’aspect identique (R) sauf le huitième complexe (dénommé R’), qui est d’amplitude légèrement plus faible. L’onde T est négative. L’onde T’ du complexe R’ est d’amplitude plus élevée et le segment s’T’ est sus-dénivelé. Le rythme est régulier avec des espaces R-R égaux (400 à 420 ms), sauf entre les complexes 7 et 8 pour lesquels cet espace est plus court (190 ms). Il existe des ondes P qui n’ont aucun lien avec les ventriculogrammes : le rythme n’est donc pas sinusal. Bien qu’une partie des ondes P soit masquée, le rythme des auriculogrammes semble régulier et leur fréquence est un peu supérieure à la fréquence ventriculaire (160 bpm).

La “ tachycardie ”, les ventriculogrammes larges et l’absence de lien entre les ondes P et les ondes R conduisent au diagnostic électrocardiographique de dissociation isorythmique. Cette dysrythmie peu fréquente est due à la coexistence d’un bloc atrioventriculaire du troisième degré (BAV 3), associé à un rythme idioventriculaire accéléré (RIVA). La fréquence de dépolarisation des oreillettes et des ventricules étant proche l’une de l’autre, l’onde P semble « télescoper » le ventriculogramme (phénomène décrit sous le nom de grapping). Les quelques complexes larges R’ prématurés d’aspect légèrement différents des autres sont en faveur de l’émergence d’un second foyer de dépolarisation qui fonctionne de manière aléatoire et plus précocement. Son expression est suivie d’un repos exactement compensateur.

L’échocardiographie pratiquée après l’ECG met en évidence un épaississement myocardique concentrique qui est la conséquence du mauvais remplissage ventriculaire.

L’ionogramme ne met en évidence aucun désordre électrolytique systémique. Les troubles vasculaires liés à la torsion splénique sont suspectés être à l’origine de la dysrythmie.

Traitement

La tachycardie ventriculaire polymorphe et l’état de bas débit cardiaque imposent d’évaluer le bénéfice-risque d’un traitement anti-arythmique. Sans ce traitement, le risque de passage en fibrillation ventriculaire est sérieux mais la préexistence d’une bradycardie installée constitue un frein à l’administration d’un anti-arythmique ventriculaire dont l’effet chronotrope négatif peut ralentir exagérément le cœur.

Un anti-arythmique de la classe IB de la classification de Vaughan-Williams est finalement choisi : l’aprindine(1) est administrée une fois à la dose de 2,5 mg/kg (soit une gélule de 50 mg).

Suivi

L’état du chien s’améliore progressivement, ses muqueuses deviennent plus colorées. La fréquence cardiaque diminue (90 bpm) mais des phases de bradycardie sévère alternent avec des phases où la fréquence paraît normale. Ces épisodes à “ fréquence normale ” correspondent sur l’ECG à des lambeaux de RIVA à fréquence moins élevée que lors de l’examen précédent (voir le TRACÉ T2). Les phases de bradycardie sévère sont dues à un bloc atrioventriculaire de fréquence très lente (2 600 ms entre chaque complexe) (voir le TRACÉ T3). L’aspect des ventriculogrammes est différent (rS).

Il est décidé de ne pas poursuivre le traitement anti-arythmique. Quelques heures plus tard, le BAV 3 est permanent, avec une fréquence idioventriculaire de 40 bpm. La chienne est alerte et respire normalement. Son pouls est lent mais bien frappé. L’aspect échographique de la cavité ventriculaire gauche est redevenu normal.

La bradycardie préexistante était un BAV 3 avec un rythme de secours performant qui n’induisait un déficit hémodynamique que lors d’effort soutenu. La torsion de la rate et ses conséquences vasculaires ont provoqué l’apparition d’une tachycardie ventriculaire due au fonctionnement de foyers ectopiques différents du foyer de secours. L’anti-arythmique a permis de bloquer les foyers ventriculaires ectopiques à l’origine de la tachycardie à la limite de la tachycardie ventriculaire. Le ralentissement excessif du rythme de secours a été très fugace.

  • (1) Médicament à usage humain.