Le point Vétérinaire n° 252 du 01/01/2005
 

DERMATOLOGIE BOVINE

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Ludovic Leonhardt*, Norbert Giraud**, Didier Pin***, Lionel Zenner****


*ENV Lyon
Unité Clinique Rurale
de l’Arbresle UCRA)
69210 L’Arbresle
**ENV Lyon
Unité Clinique Rurale
de l’Arbresle UCRA)
69210 L’Arbresle
***Unité de Dermatologie
****Unité de Parasitologie
ENV Lyon
69280 Marcy-l’Étoile

Certaines gales sont devenues rares avec l’utilisation généralisée des endectocides. Elles sont cependant parfois observées dans des contextes épidémiologiques inhabituels.

Résumé

Un broutard présente un prurit intense, des plaies dorsales suppurées et une hyperthermie au mois de juillet. Il a été présenté sur un marché aux bestiaux un mois auparavant. Des formes adultes et immatures de Psoroptes ovis sont identifiées à la loupe binoculaire dans des squames et des échantillons de raclage cutané. Deux injections d’ivermectine à trois semaines d’intervalle, associées à un savonnage antiseptique, à une antibiothérapie et à un traitement corticoïde et anti-histaminique par voie injectable sur le seul broutard affecté du troupeau aboutissent à une guérison complète.

La gale psoroptique a des répercussions économiques non négligeables car elle entraîne une baisse directe des performances zootechniques des animaux atteints (ralentissement de la croissance, baisse de la fertilité, détérioration des cuirs, etc.) et un stress favorable à d’autres affections [2, 5]. Cette parasitose, devenue rare, garde néanmoins une place dans les hypothèses diagnostiques lors de dermatite prurigineuse.

Cas clinique

1. Anamnèse et commémoratifs

L’animal concerné est un broutard charolais mâle âgé de quinze mois qui vit habituellement au pré. Il est issu d’un élevage de type traditionnelsitué dans les montsduLyonnaisqui comprend une vingtaine de vaches allaitantes de race charolaise. Il est présenté à la consultation le 11 juillet 2003 pour une dermatite prurigineuse.

Les signes cliniques sont apparus quatre jours auparavant. Un prurit intense est observé, ainsi que la présence de plaies cutanées dorsales. L’animal se frotte jusqu’au sang contre les murs. Le propriétaire a pulvérisé de l’Oxytétrin® spray (oxytétracycline et violet de gentiane) sur les plaies.

Une vache et son veau se trouvent également dans l’étable de type stabulation entravée, à son contact.

Le broutard a été proposé à la vente un mois auparavant, au marché aux bestiaux de Saint-Christophe-en-Brionnais (Saône-et-Loire). Il n’a pas été vendu, d’où son retour dans l’élevage.

La seule modification notable dans la conduite du troupeau est un changement de l’aliment d’engraissement distribué en complément de la ration de base depuis quinze jours.

2. Examen clinique

L’animal présente une hyperthermie modérée (39,2 °C) et une toux. Son état général, objectivé par son appétit et sa réactivité, est altéré. Des signes de prurit intense (léchage, frottements, etc.) sont mis en évidence.

L’examen dermatologique révèle des lésions marquées, secondaires au grattage (PHOTO 1). Ces lésions concernent toute la ligne du dos, du garrot jusqu’à la croupe et la queue. Des dépilations symétriques étendues et bien délimitées sont observées, ainsi que la présence de nombreuses squames et croûtes jaunâtres dures et épaisses.

L’exsudation est intense. Elle est accompagnée de saignements multiples, secondaires au prurit et au grattage (PHOTOS 2a, 2b et 3). Une odeur nauséabonde est perçue, sans doute liée à une surinfection bactérienne.

3. Hypothèses diagnostiques

Les lésions observées peuvent évoquer diverses affections dermatologiques (voir l’ENCADRÉ “Hypothèses diagnostiques après l’examen clinique”).

4. Examens complémentaires

Un examen attentif des zones lésées à l’œil nu permet de voir des éléments mobiles. Des squames sont prélevées par raclage cutané jusqu’à la rosée sanguine et conservées dans un tube sec (PHOTO 4).

5. Diagnostic

L’examen des prélèvements, dilués dans du lactophénol, sous loupe binoculaire puis au microscope (faible grossissement : X 100) permet l’observation de nombreuses formes adultes et immatures de Psoroptes ovis.

6. Traitement

Un traitement à base d’ivermectine (0,2 mg/kg par voie sous-cutanée) est administré aux trois animaux présents dans l’étable où vit le broutard. L’injection est répétée trois semaines plus tard. Le reste du troupeau n’est pas traité. Le praticien conseille au propriétaire du broutard de l’isoler du reste du troupeau pendant trois semaines (date de la seconde injection).

Une association benzyl-pénicilline/dihydro-streptomycine/dexaméthasone/chlorphéniramine, dosée à dix millions d’UIde benzylpénicilline (Pen-Hista-Strep®,50 ml/j),est également administrée par voie intramusculaire pendant cinq jours au seul broutard affecté.

Le dos du broutard est nettoyé à la povidone iodée (Vétédine® savon).

7. Évolution

Une diminution du prurit est rapportée deux jours après la mise en place du traitement. Les lésions de grattage ont disparu quinze jours après la première injection d’ivermectine. Puis le prurit reprend quelques jours avant le second traitement, qui met définitivement fin à l’affection.

Aucune manifestation dermatologique n’est relevée chez les autres animaux malgré l’absence de traitement de la totalité du troupeau. Quatre mois après cet épisode, aucun nouveau cas n’est rapporté par l’éleveur.

Discussion

1. Éléments de parasitologie

Caractères morphologiques

Le mâle Psoroptes ovis mesure 430 à 440 µm, la femelle 530 à 600 µm [2, 5]. Ils sont donc perceptibles à l’œil nu (PHOTOS 5A et 5B). Leur corps est ovalaire, leur rostre est large et pointu. Leur appareil copulateur est constitué de ventouses copulatrices et de lobes abdominaux chez le mâle, de tubercules copulateurs chez la femelle pubère.

Les pattes sont longues. Les pattes P1, P2, et P4 chez la femelle, et P1, P2, et P3 chez le mâle sont équipées de ventouses situées à l’extrémité d’un pédicule long et triarticulé. Les autres pattes portent de longues soies [2, 3, 5].

Caractères biologiques

Tous les stades de Psoroptes ovis vivent à la surface de la peau. Le cycle dure de dix à vingt et un jours chez les bovins. La résistance dans le milieu extérieur peut atteindre vingt jours dans des conditions optimales.

La transmission entre bovins est directe ou indirecte, éventuellement à partir d’équins ou d’ovins infestés.

La vie en stabulation, la saison (l’hiver), la race et l’âge du bovin (jeune de race à viande, en particulier charolaise) sont des facteurs qui favorisent la maladie.

Une rémission estivale est généralement constatée.

2. Forme et modalité d’administration de l’endectocide

Les traitements sous forme de bains sont utilisables chez les bovins, ainsi que ceux sous forme d’aspersion sous pressions, deux ou trois fois à sept ou dix jours d’intervalle. Ces traitements, coûteux en main d’œuvre, nécessitent le port de masque et habits de protection et ne sont donc applicables qu’à des effectifs réduits.

Les avermectines et les milbémycines sous formes injectables à la dose de 0,2 mg/kg sont intéressantes lors de gales sarcoptiques et psoroptiques, avec une rémanence qui varie de quinze (ivermectine) à trente-cinq jours (doramectine et moxidectine) vis-à-vis de Psoroptes. ovis [1, 2, 4, 6, 7]. En revanche, dans le cas d’une gale chorioptique, l’utilisation de produits “pour on” est indispensable, ce qui démontre l'intérêt d'un diagnostic précis du type de gale impliqué. L’utilisation de ces produits impose toutefois le respect de temps d’attente longs pour le lait et la viande.

L’injection doit être répétée après deux à trois semaines ou mieux, trois fois à sept ou dix jours d’intervalle (cycle de dix à vingt et un jours) pour éliminer la vague de parasites issus des œufs non tués lors du premier traitement.

3. Intérêt des traitements adjuvants

La dexaméthasone et la chlorphéniramine associées à l’antibiotique dans la spécialité administrée (Pen-Hista-Strep®) ont pu contribuer à un arrêt rapide du prurit et prévenir ainsi l’apparition de nouvelles lésions secondaires.

La concentration en dexaméthasone utilisée ici (0,03 mg/kg) n’est pas immunosuppressive et son emploi n’est donc pas contre-indiqué malgré les surinfections cutanées.

4. Traitement des autres animaux

La forte contagiosité de la gale psoroptique justifie le traitement a minima des deux autres animaux présents dans l’étable. Elle impose par ailleurs un vide sanitaire des locaux d’une durée théorique d’au moins trois semaines.

Il est recommandé de traiter le reste du troupeau pour éviter toute contagion. Toutefois, les mesures d’isolement de l’animal pendant quatre semaines après le diagnostic, associées au fait que ce broutard n’avait pas été remis au contact de ses congénères depuis son retour dans l’exploitation, ont permis d’économiser ce traitement.

Cette parasitose externe classique est particulièrement contagieuse. Le protocole thérapeutique doit donc être soigneusement expliqué à l’éleveur, en tenant compte des conditions de production propres à chaque élevage.

5. Aspects épidémiologiques atypiques

La période estivale et la forme sporadique sont deux éléments inhabituels dans cette parasitose.

6. Diagnostic

Selon le système d’élevage et de contrôle des ectoparasites par l’éleveur, la gale psoroptique peut s’exprimer de manière atypique. Un raclage cutané présente l’intérêt d’être rapide, fiable et économique. Il a ici permis d’identifier le parasite en cause et de prescrire la spécialité la plus adaptée.

Les conséquences économiques sont potentiellement importantes pour l’éleveur et la filière : le stress engendré peut conduire à une baisse de croissance, donc à un retard de commercialisation, ou à une diminution de fertilité. Les peaux parasitées sont également inutilisables en tannerie. Outre les lésions qu’elle engendre, la gale psoroptique favorise les maladies opportunistes en épuisant les défenses immunitaires de son hôte. Au-delà du traitement antiparasitaire, des mesures sanitaires complémentaires, curatives (désinfection, vide sanitaire) et préventives (quarantaine pour les animaux nouvellement introduits), sont à conseiller.

Hypothèses diagnostiques après l’examen clinique

Ectoparasitose : gale (à Psoroptes ovis, à Chorioptes bovis ou à Sarcoptes scabiei), phtiriose.

Allergie ou intolérance d’origine alimentaire, dans la mesure où un changement alimentaire est rapporté.

Dans une moindre mesure (affections souvent moins prurigineuses) :

– microfilariose à Onchocerca sp ;

– dermatophytose à Trichophyton verrucosum ;

– pyodermite : dermatophilose à Dermatophilus congolensis ;

– photosensibilisation (mois de juillet).

Remerciement à : Antoine Fichot Groupe Vétérinaire Pré de L’Hôpital 71110 Marcigny

Attention

• Une seconde injection d’endectocide vingt et un jours après la première administration est indispensable.

• La forte contagiosité de la gale psoroptique impose un traitement de l’ensemble des animaux présents et un vide sanitaire d’au moins trois semaines.

Congrès

a – Losson B. Les gales et les poux des bovins : problèmes non résolus. Proc. Journées européennes de la Société française de buiatrie. Toulouse. 2000:61-79.

Points forts

Les lésions de grattage sont marquées et concernent toute la ligne du dos. Des croûtes jaunâtres et des dépilations symétriques sont aussi observées.

À l’œil nu, des éléments mobiles sont observables. Ils sont identifiés comme des formes adultes de Psoroptes ovis au microscope.

La transmission est directe ou indirecte, éventuellement avec des équins ou ovins infectés.

Cette parasitose est habituellement observée sous forme enzootique en stabulation hivernale, ce qui n’est pas le cas dans cet élevage.

La biologie de Psoroptes ovis demande l’utilisation préférentielle d’une forme injectable d’endectocide, ce qui n’est pas le cas pour les Chorioptes.

  • 1 - Clymer BC, Janes TH, McKenzie ME. Evaluation of the therapeutic and protective efficacy of doramectin against psoroptic scabies in cattle. Vet. Parasitol. 1997;72(1):79-89.
  • 2 - Losson B, Jemli MH, Lonneux B. Gales et Démodécies. Dans : Lefèvre P-C, Blancou J, Chermette R. Principales maladies infectieuses et parasitaires du bétail. Europe et régions chaudes. Tome 2. Maladies bactériennes. Mycoses. Maladies parasitaires. Ed. Tec & Doc, Paris. 2003:1255-1270.
  • 3 - Levasseur G. Les acariens parasites des ruminants : les agents des gales et des tiques. Bull. Group. Tech. Vet. 1993;N°spé.5B:9-22.
  • 4 - Lonneux JF, NGuyen TQ, Losson B. Efficacy of pour-on and injectable formulations of moxidectin and ivermectin in cattle naturally infected with Psoroptes ovis : parasitological, clinical and serological data. Vet Parasitol. 1997;69(3-4):319-330.
  • 5 - Losson B. Les gales et les poux chez les bovins. Point Vét. 2003:34(234):24-29.
  • 6 - O'Brien DJ. Treatment of psoroptic mange with reference to epidemiology and history. Vet. Parasitol. 1999;83(3-4):177-185.
  • 7 - Rehbein S, Visser M, Winter R et coll. Efficacy of a new long-acting formulation of ivermectin and other injectable avermectins against induced Psoroptes ovisinfestations in cattle. Parasitol. Res. 2002;88(12):1061-1065.

PHOTO 1. Broutard charolais âgé de quinze mois, atteint de gale psoroptique. La dermatose est visible dès l’examen à distance.

PHOTOS 2A. Zones cutanées lésées. La localisation des lésions sur la ligne du dos, de la base de la queue jusqu’au garrot, évoque notamment une gale.

PHOTOS 2B. Zones cutanées lésées. La localisation des lésions sur la ligne du dos, de la base de la queue jusqu’au garrot, évoque notamment une gale.

PHOTO 3. Les zones cutanées lésées sont bien délimitées et parfaitement symétriques.

PHOTO 4. Raclage et scotch-test. Le prélèvement est réalisé en périphérie des zones lésées.

PHOTOS 5A. Formes mâle et femelle de Psoroptes ovis (grossissement x 120). En raison de leur taille, les parasites adultes sont visibles à l’œil nu.

PHOTOS 5B. Formes mâle et femelle de Psoroptes ovis (grossissement x 120). En raison de leur taille, les parasites adultes sont visibles à l’œil nu.