Le point Vétérinaire n° 251 du 01/12/2004
 

APPROCHE POLYFACTORIELLE EN ÉLEVAGE BOVIN

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Christophe Lebœuf*, Jacky Hodiesne**, Hervé Leclercq***


*GDS 50
BP 231
50001 Saint-Lô
**Clinique vétérinaire
15 rue Louis-Carpon
50410 Percy
***Clinique vétérinaire
15 rue Louis-Carpon
50410 Percy

Une trentaine de vaches d'un élevage laitier présentent une diarrhée hémorragique, signe possible de leptospirose. D'autres signes évoquent une ehrlichiose. Une virémie BVD transitoire est mise en évidence dans le même temps.

Résumé

Dans un élevage de soixante-dix-neuf vaches laitières, deux vaches présentent une hyperthermie, une toux et des râles. Une autre est atteinte de diarrhée hémorragique. Un traitement à base de fluoroquinolones et d'AINS est administré. L'hyperthermie affecte ensuite quatre autres vaches et la diarrhée hémorragique trente animaux. Une entérite hémorragique d'hiver est suspectée. Une vache meurt, deux sont euthanasiées. Les analyses réalisées sur les fèces sont négatives. D'autres symptômes sont alors observés : photosensibilisation, hémolactation, œdèmes des pâturons et des paupières, mortalités fœtales. Les titres sérologiques vis-à-vis de deux sérovars de leptospires pathogènes amènent à conclure à une leptospirose. Dix bovins sont séropositifs pour l'ehrlichiose. Une virologie BVD réalisée post-mortem est positive. Une participation d'Anaplasma phagocytophilum et du virus BVD est donc suspectée.

La leptospirose est une affection répandue sur la quasi-totalité des continents. Les zones équatoriales sont plus particulièrement affectées (voir l'ENCADRÉ “Leptospirose : répartition des différents sérovars”).

Le caractère fréquemment inapparent de l'infection, le polymorphisme des signes cliniques, la fragilité des leptospires, leur isolement long et délicat, et l'interprétation difficile des résultats sérologiques expliquent pourquoi la leptospirose est une maladie malaisée à dépister, mal connue et souvent oubliée. Son incidence en France ne peut néanmoins être négligée [4].

Il est communément admis que l'une des expressions cliniques les plus fréquentes de la maladie chez les bovins est représentée par les troubles de la reproduction [2]. Des formes aiguës peuvent cependant être observées [2].

Le cas décrit dans cet article illustre l'expression clinique aiguë de la leptospirose chez les bovins, ainsi que l'intérêt de l'approche polyfactorielle en élevage. Cette expression aiguë est en effet favorisée par l'intervention d'autres agents pathogènes (ehrlichiose, virus de la diarrhée virale bovine ou BVD).

Cas clinique

L'observation concerne un cheptel laitier de soixante-dix-neuf vaches laitières de race holstein, avec un quota de 550 000 litres, dans le département de la Manche. Les animaux sont logés en stabulation (avec cornadis), sur une aire paillée.

Les vaches sont sorties à l'herbe le 9 février 2004, sur des pâtures extrêmement humides, avec de nombreuses zones boueuses (PHOTO 1).

Signes cliniques initiaux

Le 16 avril 2004, le praticien qui suit l'élevage est consulté pour deux vaches qui présentent une hyperthermie, une toux et des râles. Il prescrit un traitement à base d'antibiotique (marbo-floxacine, Marbocyl®, 2 mg/kg/j par voie intraveineuse le premier jour, puis par voie intramusculaire les deux jours suivants) et de flunixine (Finadyne®, 2 mg/kg par voie intraveineuse).

Une autre vache présente une diarrhée hémorragique. Elle reçoit le même antibiotique Les trois animaux guérissent.

Le 17 avril, quatre autres vaches présentent une hyperthermie. Elles reçoivent un traitement antibiotique (enrofloxacine, Baytril®).

Trente vaches de l'élevage, dont celles en hyperthermie, sont atteintes de diarrhée hémorragique. Elles reçoivent de l'aspirine (50 g/j par voie orale pendant trois jours) dans l'hypothèse d'une entérite hémorragique d'hiver à coronavirus (parfois appelée “grippe”).

La chute de production laitière est marquée chez les vaches affectées.

Mortalité et examens complémentaires initiaux

Le 18 avril, une vache extrêmement abattue, meurt dans la nuit. Une autopsie est réalisée le lendemain au laboratoire départemental d'analyse de la Manche (LDA 50) (voir l'ENCADRÉ “Rapport d'analyses et compte rendu nécropsique de la vache morte le 18 avril”).

Le 19 avril, les matières fécales de deux vaches qui présentent une diarrhée hémorragique sont prélevées avant traitement antibiotique pour une bactériologie (culture directe, puis après enrichissement) et une virologie (culture cellulaire). Les analyses se révèlent négatives (résultats obtenus le 22 avril 2004).

Le 20 avril, deux vaches sont euthanasiées en raison de leur état général (abattement marqué, paraplégie), qui fait suite à une diarrhée hémorragique avec hyperthermie.

En attendant les résultats d'analyses, et en raison de la suspicion de salmonellose digestive, les trentes vaches malades sont traitées avec une céphalosporine injectable.

Une autre vache (n° 5114) est euthanasiée car elle présente une diarrhée incoercible, mais aussi des ulcères interdigités et une stomatite. La recherche du virus BVD (en culture cellulaire sur sérum) chez cette vache se révèle négative. La recherche BVD est également négative sur une vache qui a présenté une diarrhée incoercible et un ictère avant d'être euthanasiée le 21 avril 2004.

1. Autres symptômes

À partir du 21 avril, les diarrhées diminuent. Dans les semaines qui suivent, d'autres signes cliniques sont rapportés :

- trois vaches expriment une photosensibilisation du mufle ;

- une vache présente une hémolactation ;

- un engorgement des pâturons est observé chez une autre vache ;

- deux vaches fortement apathiques ont les paupières œdématiées ;

- des mortalités embryonnaires et fœtales sont confirmées lors de contrôles échographiques ;

-les animaux qui n'ont pas exprimé de diarrhée hémorragique présentent une toux.

Le 26 avril, le groupement de défense sanitaire (GDS) est contacté par le vétérinaire traitant afin de mettre en place des examens complémentaires dans le cadre de l'ouverture d'un dossier “coup dur sanitaire”.

2. Hypothèses diagnostiques

En raison des signes cliniques observés (diarrhées hémorragiques, toux, abattement, chute de production laitière, ictère, photosensibilisation, présence de sang dans le lait), les hypothèses étiologiques sont :

- une forme de diarrhée virale bovine hypervirulente ;

- la maladie des muqueuses ;

- la leptospirose ;

- l'ehrlichiose bovine à Anaplasma phagocytophilum ;

- la diarrhée hémorragique virale (Winter dysentery) ;

- une intoxication chimique (mercure, arsenic, nitrate) ou végétale (mercuriale, thuya, fougère grand aigle, etc.).

3. Autres examens complémentaires

Afin d'affiner le diagnostic et de proposer un pronostic, des prélèvements sanguins sur tubes secs sont réalisés le 26 avril 2004 chez dix bovins, pour des recherches sérologiques de leptospirose (envoyés à l'École nationale vétérinaire de Nantes) et d'ehrlichiose (au laboratoire départemental d'analyses des Côtes-d'Armor, LDA 22).

Les vaches malades ont des titres de 1/100 pour les sérovars wolffi (sérogroupe sejroe) et australis par le test d'agglutination microscopique (MAT), qui est l'examen de référence (ENV Nantes). Les dix bovins sont séropositifs à la recherche ehrlichiose par la technique d'immunofluorescence indirecte (IFI). L'absence de salmonelles est confirmée par une bactériologie négative réalisée sur des échantillons de ganglion rétromammaire, de foie, de rate, de rein et de vésicule biliaire (culture), lors de l'autopsie de la vache morte le 18 avril. Sur ce même animal en revanche, la virologie BVD est positive sur des échantillons de poumon, de rate, d'intestin, d'œsophage et de caillette.

L'évolution des niveaux sérologiques BVD sur lait de tank suggère en outre une “séroconversion lente” des vaches laitières depuis l'été précédent, à confirmer par un prochain résultat sérologique programmé à l'automne 2004 (voir l'ENCADRÉ “Niveau sérologique BVD sur lait de tank” dans les compléments au Point Vétérinaire sur le site planete-vet).

À l'issue de ces examens, l'hypothèse retenue est celle d'une co-infection leptospirose, ehrlichiose et BVD.

4. Évolution

Dès le début du mois de mai 2004, les signes cliniques observés régressent nettement chez les animaux malades. Aucun nouveau cas n'apparaît. La production laitière augmente progressivement pour atteindre un niveau habituel en juillet. Certains animaux demeurent toutefois maigres.

Aucune métaphylaxie à base d'une association pénicilline-streptomycine n'est appliquée au sein du cheptel.

Le virus BVD ayant été isolé, un plan de lutte est engagé, avec un dépistage par PCR sur des échantillons de sang et l'élimination des bovins infectés permanents immunotolérants (IPI).

Un suivi échographique des gestations, effectué le 25 juillet 2004, fait apparaître un taux anormal de vaches non gestantes jusqu'à trois à quatre mois après insémination(s) (neuf vaches sur vingt, soit 45 %).

Discussion

Face à un tableau clinique de diarrhée hémorragique qui affecte une trentaine de vaches laitières en quelques jours, les hypothèses infectieuses et toxiques sont évoquées en priorité.

La réponse de la majorité des bovins mala-des au traitement antibiotique conduit à exclure l'hypothèse toxicologique ou purement virale.

1. Le virus BVD : cofacteur pathogène ?

L'isolement du virus BVD dans les différents organes de la vache morte le 18 avril et la présence d'ulcères interdigités et d'une stomatite chez la vache n° 5 114 tendent à incriminer la maladie des muqueuses.

Plusieurs éléments permettent toutefois d'exclure cette hypothèse :

- le niveau sérologique BVD du lait de tank : une majorité de vaches est séronégative en juin 2003, alors que les premiers cas cliniques apparaissent chez les vaches laitières en avril 2003. L'augmentation du titre sérique ne survient que les mois suivants : le 21 octobre 2004, le résultat sérologique du lait de tank confirme une séroconversion et une circulation du virus parmi les vaches laitières (taux d'inhibition de 79) (voir l'ENCADRÉ “Niveau sérologique BVD sur lait de tank” dans les compléments au Point Vétérinaire sur planete-vet) ;

- le nombre élevé d'animaux atteints ;

- l'âge avancé des animaux atteints (adultes).

L'hypothèse d'une forme de diarrhée virale bovine à virus hypervirulent est également improbable. La recherche virologique BVD sur les matières fécales de deux vaches malades est en effet négative. Le niveau sérologique du lait de tank révèle en outre une séroconversion du tank pendant les mois qui précèdent les premiers cas, sans signe clinique. Les épizooties qui évoluent sur quelques jours sont rares lors de BVD hypervirulente : la circulation du virus est alors généralement lente au sein d'un cheptel.

Le virus BVD n'a donc probablement participé au tableau clinique observé qu'en tant que cofacteur favorisant l'expression clinique d'un ou de plusieurs autres agents pathogènes.

Une recherche généralisée du virus BVD par PCR dans l'élevage le 15 juin 2004 ne révèle en outre aucun bovin viropositif (cent vingt prélèvements de sang).

2. Participation d'Anaplasma phagocytophilum

Plusieurs éléments suggèrent la participation de A. phagocytophilum, agent de l'ehrlichiose bovine, aux signes cliniques observés :

- les toux légères et les râles décrits ;

- l'observation de pâturons enflés chez une vache ;

- la sérologie ehrlichiose “positive” chez dix bovins.

La neutropénie qui accompagne cette parasitose entraîne une immunodépression qui peut également favoriser l'expression clinique de maladies intercurrentes. Dans cet élevage, les vaches sont mises à l'herbe début février, neuf semaines avant le début de l'expression clinique. Elles ont pu s'infester dès la reprise d'activité des tiques.

Pour le diagnostic d'ehrlichiose, le choix de la sérologie (IFI, extrêmement spécifique) est judicieux sachant que les signes cliniques qui évoquent une erhlichiose sont apparus deux semaines auparavant. Les anticorps anti-erhlichiose sont en effet décelables quinze jours après les signes cliniques (et persistent pendant trois à quatre mois).

L'examen direct par cytohématologie sur étalement sanguin permet une recherche rapide et fiable mais sa sensibilité est étroitement dépendante de l'expérience du lecteur de la lame au laboratoire [a]. Il doit en outre être réalisé dans les quatre jours qui suivent l'expression clinique.

La PCR est plus sensible (mais plus onéreuse) et réservée aux fortes suspicions associées à une cytologie négative [a].

3. Implication principale des leptospires

• L'implication principale des leptospires dans le tableau clinique observé est hautement probable, en raison :

- des signes cliniques (diarrhée hémorragique, hémolactation, photosensibilisations, etc.) ;

- des lésions observées (hémothorax, ascite hémorragique, ictère, etc.) ;

- de la réponse au traitement antibiotique (céphalosporines), sachant que les seuls antibiotiques actifs in vitro contre Anaplasma phagocytophilum sont les quinolones, la rifampicine et la doxycycline. Les quinolones doivent toutefois être évaluées en clinique avant d'être recommandées (P. Brouqui, Unité des rickettsies, CNRS, UMR 60 20, Faculté de médecine IFR 48, Marseille, communications personnelles, 2004).

• Divers éléments amènent à conclure à une leptospirose aiguë aggravée par la présence d'Anaplasma phagocytophilum et du virus BVD :

- les sérologies sont positives chez la moitié des vaches testées (quatre sérologies positives au sérogroupe sejroe et une séropositive au sérogroupe australis), avec des titres de 1/100 (MAT).

Ces titres faibles peuvent correspondre à un début de réponse sérologique puisqu'il s'agit d'un cas d'expression aiguë. L'antibiothérapie précoce a pu en outre limiter la réponse sérologique ;

- les pâtures sont humides et boueuses. De nombreux ragondins y sont observés. Or, ces animaux constituent des réservoirs de leptospires (comme les autres rongeurs, les chiroptères, etc.) et favorisent la persistance privilégiée de certains sérovars (le rat héberge, par exemple, préférentiellement L. icterohaemorrhagiae, le campagnol L. grippotyphosa, etc.), mais sans réelle spécificité [1] ;

- les locaux de cet élevage sont régulièrement dératisés par une société spécialisée. Pour prévenir la leptospirose, il est toutefois conseillé d'élargir la lutte à l'ensemble des rongeurs, y compris les souris, en prenant en compte la spécificité des appâts utilisés (la souris décortique les grains de blé empoisonnés ; l'utilisation d'avoine décortiquée est donc plus adaptée pour lutter contre les souris).

Les leptospires sont des bactéries à la fois fragiles et résistantes :

- l'acidité, la congélation, la chaleur et les utraviolets dénaturent ces bactéries. La lutte contre les leptospires dans l'environnement est donc facile en théorie. En pratique, cependant, la présence des rongeurs compromet la lutte. La mise en évidence de ces bactéries à des fins diagnostiques est en outre difficile ;

- dans des conditions de pH légèrement alcalin (de 7,2 à 7,6), entre 15 et 35 °C de température et à l'abri de la lumière, ces bactéries peuvent persister plusieurs mois. Ces conditions sont réunies dans des étangs, des boues et des marais riches en matières organiques et souillés par les urines des rongeurs excréteurs.

Généralement, lors d'infection chez les bovins, la séroconversion ne s'accompagne pas d'expression clinique. Les “bruits de fond” sérologiques sont ainsi fréquents dans les populations bovines exposées. Il est communément admis que les cas de leptospirose aiguë avec diarrhée hémorragique et hyperthermie sont possibles mais peu fréquents dans l'espèce bovine. La leptospirose s'exprimerait principalement dans cette espèce par des troubles de la reproduction (avortements, infertilité) ou de la production laitière (mammites flasques, agalactie, etc.) [1].

Ce cas clinique suggère que l'expression clinique de la leptospirose peut être favorisée par des maladies intercurrentes (BVD, ehrlichiose, etc.) (voir l'ENCADRÉ “Un cas de leptospirose aiguë aggravé par la grande douve” dans les compléments au Point Vétérinaire sur planète-vet).

4. Confusion avec la salmonellose

Le tableau clinique de leptospirose aiguë est polymorphe et non spécifique : il associe toutefois souvent chute de lait et diarrhée hémorragique. Les signes fortement évocateurs, tels qu'un ictère, la présence de sang dans le lait ou les urines, une photosensiblilisation avec des lésions cutanées des mamelles, du mufle ou des parties blanches du pelage, sont inconstants. Le diagnostic de laboratoire est en outre difficile (voir l'ENCADRÉ “Diagnostic de laboratoire de la leptospirose”).

La leptospirose aiguë est donc sans doute sous-évaluée. Face à un tableau clinique de diarrhée hémorragique, avec une chute de lait et un abattement, amélioré par l'antibiothérapie, une hypothèse de salmonellose digestive est plus couramment avancée.

5. Une zoonose

La leptospirose est néanmoins une zoonose. L'excrétion mammaire des leptospires est possible lors de mammite clinique atypique (mammite flasque, lait visqueux et jaunâtre, présence de sang). Les personnes au contact des bovins (éleveurs, vétérinaires, etc.), et notamment de leurs urines, y sont particulièrement exposées. L'agalactie provoquée par l'affection limite toutefois le risque de contamination par le lait. Les leptospires sont en outre rapidement inactivés par l'acidité du lait ou par l'acidité gastrique lors de sa consommation. Lorsque la leptopsirose est diagnostiquée au sein d'un cheptel, il convient de renforcer les consignes d'hygiène du trayeur (nettoyage des mains après manipulation des bovins) et de surveiller attentivement chez le personnel de l'élevage la survenue éventuelle d'un syndrome pseudo-grippal avec une hyperthermie, des malaises, des nausées, des myalgies et une hyperhémie conjonctivale, susceptible de s'aggraver brutalement (troubles de la coagulation : épistaxis, hémorragies pulmonaires ou digestives, signes hépatiques et rénaux). Chaque année, en France, trois cents à six cents cas de leptospirose humaine sont déclarés, avec 2 à 20 % de mortalité.

Le diagnostic, tant clinique que sérologique, de leptospirose n'est pas aisé à établir chez les bovins. La maladie peut être confondue avec d'autres affections digestives (salmonellose, entérite hémorragique à coronavirus) ou toxiques. Les analyses de laboratoire permettent difficilement de mettre en évidence l'agent pathogène. L'identification concomitante d'autres agents pathogènes est en outre un facteur de confusion.

Leptospirose : répartition des différents sérovars

Sur le plan taxonomique, l'espèce Leptospira biflexa regroupe les souches saprophytes, alors que l'espèce Leptospira interrogans regroupe plus de vingt-cinq sérogroupes pathogènes, eux-mêmes divisés en plus de deux cents sérovars.

Ces sérovars pathogènes affectent l'homme et de nombreuses espèces de mammifères, qui développent des signes cliniques de gravité variable. Bien connue des Néo-Zélandais (grippothyphosa), des Anglais (hardjo, sejroe, etc.), des Américains (pomona, hardjo, grippothyphosa, etc.) et des Hollandais, cette affection est méconnue en France.

En France, trois cents à six cents cas de leptospirose humaine sont recensés chaque année, avec une mortalité de 2 à 20 %. Les sérogroupes dominants sont actuellement icterohaemorrhagiae, grippothyphosa, sejroe et australis. Leur fréquence est peu documentée chez les bovins. Une enquête sérologique (MAT), réalisée en 1984 chez les bovins qui avortent en Loire-Atlantique, rapporte 26,3 % d'animaux séropositifs, avec une prédominance des sérogroupes grippothyphosa, hebdomadis, sejroe (hardjo) et australis [1].

Dans le département de la Manche, sur cinquante-huit protocoles avortement réalisés en 2003-2004, avec sondage de huit reproductrices dans chaque cheptel, douze montrent un contact avec des leptospires (une sérologie positive sur huit) et seize présentent deux sérologies positives ou plus, nécessitant une surveillance. Une prédominance des sérogroupes australis et icterohaemorrhagiae a été notée lors de cette campagne.

Rapport d'analyses et compte rendu nécropsique de la vache morte le 18 avril

Parasitologie

• Examen parasitaire direct : négatif.

• Examen parasitaire par enrichissement (flottaison) : présence d'œufs de ténia (Moniezia) < 15 œufs/g de fèces et de rares œufs de strongles digestifs.

Bactériologie

• Lait (arrière gauche et arrière droit) : présence de Staphylococcus aureus.

• Intestin, ganglion mésentérique : présence de E. coli, absence de salmonelle ; la recherche d'autres germes pathogènes est négative.

• Ganglion rétromammaire, foie, rate, rein, vesicule biliaire : absence de germes pathogènes. Les cultures sont restées négatives après quarante-huit heures d'incubation.

Une recherche de germes anaérobies a été entreprise sur le foie, la rate et le rein. Elle a mis en évidence la présence de Clostridium septicum qui est un germe d'envahissement post-mortem.

• Poumons : contamination (> 5 germes différents).

Virologie

Isolement en cultures cellulaires et identification par IFI contre les anticorps monoclonaux IBR, BVD et PI3 :

Points forts

En raison des signes observés (diarrhée hémorragique, toux, abattement, chute de production laitière, ictère, photosensibilisation, présence de sang dans le lait), les hypothèses étiologiques sont une BVD hypervirulente, une maladie des muqueuses, une leptospirose, une ehrlichiose bovine, une diarrhée hémorragique virale et une intoxication.

Les vaches malades ont des titres de 100 pour les sérovars de Leptospira interrogans wolffi (sérogroupe sejroe) et australis par le test d'agglutination microscopique (MAT), examen de référence.

Le choix de la sérologie pour conforter la suspicion d'une ehrlichiose conjointe est judicieux car les signes cliniques évocateurs sont apparus au moins deux semaines auparavant.

Les locaux sont régulièrement dératisés, mais divers rongeurs (souris) peuvent héberger des leptospires. La lutte doit être large et adaptée (avoine et non blé pour les appâts empoisonnés). Des ragondins sont présents dans les pâtures humides sur lesquelles sortent les vaches depuis février.

Dans l'espèce bovine, les leptospiroses aiguës avec diarrhée hémorragique et hyperthermie sont possibles, mais peu fréquentes par rapport aux leptospiroses qui ne s'expriment que par des troubles de la reproduction.

À lire également

- André-Fontaine G, Bouisset S, Ganière J-P et coll. Investigation : photosensibilisation leptospirosique, mythe ou réalité ? Point Vét. 1988 ;20(113) :247-249.

- Klein F. La PCR permet de mieux connaître les leptospiroses. L'amplification génique pourrait modifier le diagnostic et le traitement de ces affections. Semaine Vét. 2000. 986 :16.

Congrès

a - Joncour G, Collin E. Le diagnostic clinique de l'ehrlichiose bovine. Colloque européen francophone rickettsioses-zoonoses et autres arbobactérioses-zoonoses. URGTV Bretagne, GTV 22 et ISPAIA. 11-13 septembre 2003 :50-53.

Diagnostic de laboratoire de la leptospirose

La mise en évidence des leptospires est extrêmement délicate, notamment en raison de leur fragilité. La technique d'analyse doit être judicieusement choisie selon la chronologie des prélèvements.

Dans la phase aiguë

En début d'infection, il convient de privilégier l'observation directe au microscope à fond noir. La lecture doit être effectuée dans les heures qui suivent le prélèvement de sang. Des colorations particulières (fondées sur l'imprégnation à l'argent) ou l'immunorévélation (à l'aide de sérum hyperimmun marqué par un fluorochrome) nécessitent l'intégrité de la structure bactérienne, peu compatible avec les délais postaux.

La culture permet un diagnostic de certitude mais nécessite également l'intégrité des bactéries et elle est longue à réaliser (plusieurs semaines).

La PCR ne nécessite pas l'intégrité des structures. Elle est donc compatible avec un acheminement habituel des prélèvements vers le laboratoires d'analyses. Cette méthode, maintenant validée sur les différents types de prélèvements animaux [2], est sensible, spécifique et complémentaire des techniques traditionnelles. Elle permet de mettre en évidence les leptospires dans le sang et dans l'urine jusque deux mois après la phase aiguë de l'infection.

Dans la phase chronique, les leptospires doivent être recherchés dans l'urine (PCR, bactériologie).

La mise en évidence d'une réponse sérologique postinfectieuse peut être réalisée par le test de micro-agglutination (MAT), qui est la méthode de référence.

Son interprétation dépend de l'expression clinique :

- lors de la phase aiguë, la réponse n'est pas établie : les titres sont faibles et les coagglutinines fréquentes (cas probable ici) ;

- en phase chronique, la réponse sérologique est établie et les animaux atteints de troubles de la reproduction (expression la plus fréquente de la leptospirose bovine) présentent souvent des titres plus faibles que les autres animaux du cheptel qui ont surmonté l'infection. L'interprétation du résultat nécessite ainsi le plus souvent un sondage de plusieurs bovins.

  • 1 - Acha PN, Szyfres B. Zoonoses et maladies transmissibles communes à l'homme et aux animaux. 2e éd. Office international des épizooties (OIE), Paris. 1989:90-98.
  • 2 - André-Fontaine G. Leptospirose. Dans : Principales maladies infectieuses et parasitaires du bétail. Éd. Tec et Doc et Éditions médicales internationales, Paris-Cachan. 2003:943-1005.
  • 3 - André-Fontaine G, Ganière JP, Boukerrou A et coll. Étude de la prévalence des anticorps leptospirose chez les vaches ayant avorté en Loire-Atlantique au cours de l'année 1984. Rev. Med. Vet. 1986;137(6):427-437.
  • 4 - Trap D, Gaumont R. La leptospirose des animaux d'élevage : une maladie au diagnostic difficile. Bull. Soc. Vét. Prat. France. 1987;71(6):321.

PHOTO 1. Les leptospires peuvent persister plusieurs mois, voire plusieurs années, dans les boues et dans les urines alcalines. Les accès aux pâturages extrêmement boueux peuvent favoriser leur survie.