Le point Vétérinaire n° 249 du 01/10/2004
 

MALADIES INFECTIEUSES BOVINES

Se former

EN QUESTIONS-RÉPONSES

Renaud Maillard*, Éric Vandaële**


*Pathologie du bétail,
ENV Alfort,
7 avenue de Général-de-Gaulle,
94704 Maisons-Alfort Cedex
**4 square de Tourville,
44470 Carquefou

Les plans de lutte contre l’infection des bovins par le virus BVD-MD sont fondés sur l’identification et l’élimination des IPI, associées ou non à des vaccinations selon le contexte épidémiologique.

Résumé

Le contrôle des maladies associées au virus BVD-MD chez les bovins réside fondamentalement dans le dépistage et l’élimination des animaux infectés permanents immunotolérants (IPI), accompagnés le plus souvent de la vaccination des femelles reproductrices. L’interférence des anticorps colostraux avec le dépistage des jeunes IPI, le contrôle des introductions et le niveau de protection fœtale assuré par les vaccins représentent des points critiques des plans de lutte. Deux types principaux de plans sont mis en œuvre en Europe. Les plans de type scandinave ne font pas appel à la vaccination. Coûteux, ils sont adaptés à des situations épidémiologiques particulières (faible prévalence initiale et faible densité des cheptels bovins). Les plans de type germanique font intervenir la vaccination. L’apparition de vaccins qui ont apporté les preuves de leur efficacité dans la protection fœtale représente un atout dans le développement de ces plans mixtes.

De tous les agents pathogènes bovins connus, le virus de la diarrhée virale bovine/maladie des muqueuses (BVD-MD) est l’un des plus persistants et l’un des plus répandus dans le monde. Il est aussi un de ceux qui génère les pertes économiques parmi les plus élevées (PHOTO 1). Dans une étude britannique de 2004 [3], les pertes économiques dues au BVD-MD sont d’environ 56 € par bovin et par an. Cette évaluation est dans la fourchette des estimations françaises présentée en mars 2004 : entre 46 et 83 € [b]. Une évaluation du coût de cette maladie a été réalisée par l’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments), l’Acersa (Association pour la certification de la santé animale en élevage) et la FNGDS (Fédération nationale des groupements de défense sanitaire) [a]. Pour un département d’élevage fictif moyen comprenant un cheptel de 235 000 bovins (49 % laitier, 51 % allaitant) et avec une prévalence moyenne de la maladie (0,9 % d’animaux IPI), ce coût s’élève à un million d’euros par an, une moitié étant liée au coût de la réforme des IPI et l’autre aux troubles de la reproduction et à la pathologie néonatale (diarrhées et mortalités néonatales) (voir le TABLEAU « Le coût de la BVD-MD dans un département moyen fictif de 235 000 bovins »). À l’échelle d’un pays comme la France, le coût de la BVD s’évalue donc en dizaines de millions d’euros. À l’échelle d’un troupeau, une évaluation récente sur un élevage laitier français moyen de trente-neuf vaches disposant de 250 000 litres de quota estime le coût de la BVD entre 1 800 et 3 200 € (cité par [b]). Depuis le début des années 1990, tous les plans de prévention contre l’infection des bovins par le virus BVD-MD à l’échelle d’un troupeau, d’un département ou d’un pays, voire d’un continent, mettent l’accent soit sur l’éradication des animaux IPI, soit sur la protection des animaux contre l’infection fœtale à l’aide de vaccins, soit encore sur une combinaison de ces deux mesures (voir la FIGURE « Épidémiologie et pathogénie du virus BVD-MD »).

Quels sont les difficultés des plans de lutte ?

Selon Étienne Thiry, virologiste et professeur et à la faculté de médecine vétérinaire de Liège (Belgique), « le contrôle de toutes les maladies associées au virus BVD-MD réside dans l’identification et l’élimination des IPI, accompagnées de la vaccination des femelles reproductrices » [8].

En théorie, la stratégie est simple et comprend :

- un dépistage et une élimination des IPI ;

- la vaccination et, surtout, la protection fœtale des femelles.

Trois éléments viennent toutefois la compliquer.

• Le veau IPI, qui a hérité in utero du virus, hérite également par la prise de colostrum des anticorps maternels de sa mère. Ces anticorps peuvent alors masquer le virus et le rendre indétectable en pratique jusqu’à l’âge de six mois, alors que le veau est déjà virémique et excréteur de virus.

• Les animaux introduits dans l’élevage ne présentent pas tous un statut virologique connu. Par exemple, pour les vaches introduites alors qu’elles sont gravides, le statut infecté (IPI) ou non de leurs fœtus ne peut être testé qu’après le vêlage, tout en tenant compte de l’interférence due aux anticorps maternels.

• Les vaccins ne sont pas tous identiques, surtout en ce qui concerne la protection fœtale, la durée de l’immunité et le marquage en anticorps détectables par les techniques Elisa usuelles (Elisa anti-p 80 ou anti-NS3) (voir l’ARTICLE « Des vaccins BVD-MD protègent contre l’infection fœtale », dans ce numéro).

Quels sont les moyens diagnostiques d’éradication ?

L’éradication des IPI nécessite de les dépister avec certitude, avant qu’ils ne présentent les signes cliniques d’une maladie des muqueuses sensu stricto. Les tests de diagnostic doivent être fiables compte tenu du coût élevé de l’élimination par erreur d’animaux indemnes (faux positifs) ou, à l’inverse, des conséquences sanitaires sur l’ensemble d’un troupeau dit indemne de la conservation d’un IPI (faux négatif).

Ces tests doivent en outre être peu coûteux, d’où l’intérêt de tester des laits de grands mélanges en élevages laitiers. Leurs seuils de détection doivent alors être d’autant plus bas. Dans la mesure du possible, pour les veaux de moins de six mois, les tests doivent permettre de s’affranchir des anticorps colostraux qui masquent la virémie persistante des jeunes IPI. Le développement récent de la technique PCR en temps réel [6] (Adiavet® BVD) semble répondre à ces exigences, notamment en permettant un dépistage du virus sur des laits individuels ou de grands mélanges (jusqu’à quatre cents vaches) ou sur des sérums individuels ou de mélanges (jusqu’à vingt sérums) [7], y compris en présence d’anticorps maternels chez les veaux.

Quels sont les objectifs et les contraintes de la vaccination ?

La protection des animaux contre l’infection par le virus BVD-MD au moyen de la vaccination a trois objectifs :

- éviter l’apparition de formes cliniques (troubles de la reproduction, diarrhées néonatales, etc.) ;

- limiter, voire empêcher, l’excrétion virale lors d’une infection virale, même asymptomatique ;

- éviter avant tout la transmission de l’infection d’une vache à son fœtus, lors d’infection entre le 25e et le 125e jour de gestation.

La vaccination doit aussi éviter d’interférer avec les dépistages sérologiques (Ac anti-p80) réalisés sur le lait de troupeau dans les plans de prophylaxie sanitaires, notamment ceux qui sont entrepris en région Bretagne.

Le vaccin doit en outre être sûr, c’est-à-dire ne pas risquer de provoquer ou de faciliter la propagation d’un virus BVD-MD pathogène, et évidemment ne pas être pathogène en lui-même, notamment pour le fœtus.

Quel est l’arsenal vaccinal disponible ?

Tous les virus capables de se répliquer chez l’animal représentent un risque potentiel pour les femelles gravides. Les vaccins vivants, capables de se répliquer chez le bovin, doivent donc d’abord montrer qu’ils ne sont pas pathogènes pour le fœtus. Certains sont d’ailleurs contre-indiqués en début de gestation.

C’est pour cette raison que des vaccins inactivés ont été développés. Ces vaccins doivent alors aussi prouver leur efficacité à protéger contre une infection fœtale, ce qui a été réalisé pour deux d’entre eux : Bovilis® BVD (Intervet) et Bovidec® (Novartis, vaccin non autorisé en France).

Le cas de la souche thermosensible RIT4350 du vaccin vivant Rispoval® BVD représente un cas intermédiaire. La souche thermosensible n’est pas capable de se répliquer à la température corporelle d’un bovin (au-dessus de 37 °C). Le vaccin est donc sûr pendant la gestation. Mais ses performances vis-à-vis de la protection fœtale ne sont pas connues.

Choisir un plan de type scandinave ou allemand ?

Dans les pays européens, la prévalence d’animaux IPI est voisine de 1 %. Ce qui est peu, mais ces « bombes à virus » que constituent les IPI sont la source majeure et permanente de dissémination du virus dans un troupeau. La prévalence d’animaux séropositifs est en revanche élevée : de 36 à 88 % selon les régions [8]. La séroconversion du cheptel s’observe en trois à six semaines après l’introduction d’un IPI. Une prévalence élevée de bovins séropositifs et des titres sérologiques élevés évoquent alors la présence d’animaux IPI et une circulation rapide du virus BVD-MD.

En quoi consiste le modèle suédois ?

La Suède a été l’un des premiers pays à adopter, dès 1993, un plan d’éradication du virus BVD-MD [4] sans vaccination. Il comprend trois éléments clés :

- la distinction des cheptels infectés et non infectés par des tests sérologiques sur des laits de mélanges ;

- la surveillance permanente et la certification des cheptels non infectés par la répétition des tests, notamment lors de l’introduction de nouveaux animaux dans le cheptel ;

- le dépistage et l’élimination des IPI.

La Suède comptait en 1993 environ un cheptel infecté sur deux ou trois (35 à 52 % selon les auteurs [2]). Ce plan a produit ses effets en une dizaine d’années avec, fin 2001, 5 à 13 % de cheptels infectés (et séropositifs).

Ce type de stratégie, bien que coûteux, a été adopté par la Norvège (où l’infection par le BVD-MD est une maladie légalement réputée contagieuse [1, 5]) et par le Danemark. Il inspire le plan mis en œuvre par les groupements de défense sanitaire (GDS) bretons en France.

Quelle est la stratégie de lutte allemande ?

Pour les Allemands [2], le modèle scandinave ne peut pas être appliqué à tous les pays européens. Les plans doivent tenir compte de la densité des élevages bovins et de la séroprévalence initiale. La Suède s’est engagée dans le plan avec une séroprévalence relativement basse et une densité d’élevages faible. Dans des régions européennes où la séroprévalence et la densité d’élevages sont élevées, l’objectif est d’abord de minimiser les pertes économiques liées au virus BVD-MD, en réduisant la circulation virale et le nombre d’IPI. Pour tenir ces objectifs, le modèle germanique s’appuie aussi sur la vaccination.

Ainsi, avec un tel plan, un cheptel est dit non infecté si tous les animaux de plus de trois mois ont une antigénémie négative et si toutes les génisses de plus de six mois sont correctement vaccinées par deux injections au moyen d’un vaccin garantissant la protection fœtale.

Avec 70 % des bovins séropositifs, une région allemande a investi, il y a une dizaine d’années, dans un plan de ce type fondé sur une prophylaxie médicale systématique et à grande échelle [9], qui a permis, en trois ans, de diviser par quatre la prévalence de troupeaux comprenant au moins un IPI (de 36 à 9 %) et le pourcentage d’animaux virémiques (de 8,2 à 2,5 %).

Le recours à une vaccination apparaît donc d’autant plus justifié et rentable que la prévalence est forte et que le coût ou le risque de pertes économiques liées au BVD-MD sont élevés. L’évolution des vaccins, avec en particulier l’apparition de vaccins inactivés efficaces en matière de protection fœtale et qui n’interfèrent pas avec la mise en œuvre des plans de surveillance sérologique (voir l’ARTICLE « Des vaccins BVD-MD protègent contre l’infection fœtale », dans ce numéro), peut favoriser le développement de véritables plans de lutte médicosanitaires.

Congrès

a - Dufour B, Repiquet D, Touratier A. Place des études économiques dans les décisions de santé animale : exemple de rapport coût/bénéfice de l’éradication de la diarrhée virale bovine en France. Dans : Journées Nationales GTV, vaccins et vaccination, SNGTV, Clermont-Ferrand. 2001 : 81-90.

À lire également

b - Musnier L. Maladie des muqueuses. Les Bretons instaurent un fichier d’animaux garantis non IPI. Activeto. 2004 ; 30 : 4-6.

- Internet : http://bvdv-control/org

  • 1 - Chastant S, Maillard R. BVD et troubles de la reproduction. Point Vét. 1999 ; 30(196): 59-66.
  • 2 - Greiser-Wilke I, Grummer B, Moennig V. Bovine viral diarrhoea eradication and control programmes in Europe. Biologicals. 2003 ; 31(2): 113-118.
  • 3 - Gunn GJ, Stott AW, Humphry RW. Modelling and costing BVD outbreaks in beef herds. Vet. J. 2004 ; 167(2): 143-149.
  • 4 - Lindberg AL, Alenius S. Principles for eradication of bovine viral diarrhoea virus (BVDV) infections in cattle populations. Vet. Microbiol. 1999 ; 64(2-3): 197-222.
  • 5 - Maillard R, Chastant S. BVD et troubles de la reproduction : méthodes de diagnostic et stratégies de lutte. Point Vét. 1999 ; 30(197): 133-138.
  • 6 - Sellal E. Détection du BVD dans les élevages bovins. PCR en temps réel pour le contrôle du BVD. Point Vét. 2003 ; 237 : 36-38.
  • 7 - Sellal E. Lutte contre la maladie des muqueuses chez les bovins. Une méthode pour dépister la BVD, même chez les veaux. Point Vét. 2003 ; 34(236): 12-13.
  • 8 - Thiry E. La maladie des muqueuses. Dans : Maladies virales des ruminants. Éd. Point Vétérinaire, Maisons-Alfort. 2001 : 63-77.
  • 9 - Zehle HH, Gehrmann B. Erfahrungen mit dem flächenmässigem Einsatz einer Lebendvakzine zur Bekämpfung der BVD/MD im Land Sachsen-Anhalt. Tierärtzliche Umschau. 1997 ; 6 : 324-331.
  • 10 - Zimmer GM, Wentink GH, Bruschke C et coll. Failure of foetal protection after vaccination against an experimental infection with bovine virus diarrhea virus. Vet. Microbiol. 2002 ; 89 : 255-265.

PHOTO 1. Maladie des muqueuses chronique : « runting ».

Épidémiologie et pathogénie du virus BVD-MD

La transmission fœtale donnant naissance à l’animal IPI (infecté permanent immunotolérant) est la clé de la circulation virale. D’après [8].

Coût de la BVD-MD dans un département moyen fictif de 235 000 bovins (mixte laitier et allaitant)

En prenant en compte des hypothèses maximalistes ou plausibles de l’impact du BVD-MD sur la fonction de reproduction, les maladies néonatales et le coût des IPI, cette maladie représente un coût moyen de 4 à 5 € par bovin ou de 10 à 12 € par vache. Cette évaluation ne tient toutefois pas compte de l’impact du virus sur les maladies respiratoires, des autres troubles liés à l’immunodépression ou des baisses de production laitière ou de croissance (hors IPI). D’après [a]