Le point Vétérinaire n° 245 du 01/05/2004
 

DIARRHÉES DES BOVINS ADULTES

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Frederik Janssens

15, rue du Vatican
36160 Sainte-Sévère-sur-Indre

Un tableau clinique qui évoque une paratuberculose (amaigrissement avec un appétit conservé, diarrhée) aboutit à un diagnostic post-mortem de tumeur du foie chez une vache âgée de sept ans.

Résumé

Une vache charolaise âgée de sept ans présente un vêlage dystocique accompagné d’un déplacement caudomédial du rumen et, quelques mois plus tard, un amaigrissement avec des fèces amollies, puis une diarrhée persistante. La coproscopie ne révèle aucun parasite. La sérologie paratuberculose et la recherche des antigènes BVD sont négatives. Les taux sériques de GGT, de TP, de bilirubine et d’albumine sont normaux. L’urée et la créatinine plasmatiques sont légèrement augmentées. La numération-formule sanguine révèle une leucocytose discrète. Les traitements symptomatiques n’apportent aucune amélioration. L’autopsie révèle une volumineuse tumeur hépatique (30 kg) adhérente au foie. L’échographie abdominale avec une ponction échoguidée à l’aiguille fine en vue d’une cytologie aurait constitué l’examen diagnostique de choix. La tumeur hépatique était probablement à l’origine du vêlage dystocique et du syndrome de mal digestion chronique. Chez la vache, les tumeurs hépatiques sont fréquemment des métastases de lymphomes malins.

Le cas présenté ci-dessous n’est pas un “cas d’école”, mais correspond à un contexte rural réel, dans lequel tous les examens complémentaires, pourtant justifiés dans un contexte donné, ne sont pas systématiquement entrepris pour des raisons pratiques ou économiques. Ce cas est resté déroutant pendant toute l’évolution de la maladie, malgré les investigations pratiquées. Une cause rare de diarrhée avec amaigrissement et appétit conservé a finalement été mise en évidence.

Cas clinique

1. Premier examen clinique

Au mois de décembre 2002, un éleveur appelle pour un vêlage dystocique d’une vache charolaise âgée de sept ans qui a vêlé correctement les années précédentes. Lors de l’examen clinique, le veau semble coincé sous le rumen. Le rumen est déplacé caudalement et médialement par rapport aux repères anatomiques habituels (la main touche normalement le rumen, dès qu’elle passe l’entrée du bassin, presque contre la paroi abdominale droite). En repoussant le rumen et en exerçant une traction sur le veau, celui-ci est extrait par voie naturelle. La mère est alors en bon état général. La croissance du veau se déroule normalement.

2. Suivi

Pendant l’été suivant, la vache maigrit progressivement jusqu’à atteindre une note d’état corporel inférieure à 3/5 (voir le TABLEAU “Détermination de la note d’état d’engraissement chez les bovins allaitants”). Il s’agit d’un été particulièrement sec. Un déficit en valeurs nutritives de l’herbe pourrait expliquer cet amaigrissement. Cependant, l’éleveur distribue du foin et les autres vaches présentent un état d’engraissement normal.

Les bouses de la vache qui maigrit sont amollies. Le lot auquel elle appartient a accès à des zones humides, même en période sèche. Au mois d’août, le propriétaire décide donc de la traiter contre la douve et la paramphistomose (Douvistome® 30 ml/100 kg, traitement individuel par voie orale).

Début septembre, la vache présente une diarrhée très liquide. À la suite de cet épisode, elle maigrit encore davantage.

3. Diagnostic différentiel

Devant ce tableau clinique peu spécifique, les hypothèses diagnostiques sont nombreuses [7] (voir l'ENCADRÉ “Hypothèses diagnostiques initiales”).

4. Examen clinique approfondi et prélèvements

Afin de restreindre les hypothèses diagnostiques au minimum, un nouvel examen clinique est proposé, avant d’envisager des examens complémentaires, voire un diagnostic thérapeutique d’exclusion.

Cet examen clinique, réalisé début septembre, montre la persistance d’une diarrhée aqueuse. La température rectale est normale. Aucune anomalie cardiopulmonaire n’est détectée (auscultation et percussion).

La vache ingère normalement. Elle n’est pas déshydratée. Le rumen fonctionne correctement (nombre et intensité des contractions). L’intensité des borborygmes est légèrement augmentée et les bruits de liquide sont particulièrement marqués dans l’abdomen ventrocaudalement. La palpation transrectale confirme un contenu très liquide des intestins. La paroi rectale ne paraît pas épaissie. Le rein gauche (seul palpable) semble normal. La vache est gestante de sept mois.

Une bandelette urinaire ne révèle pas d’anomalie, en particulier pas de glucose, ni de traces de sang, ni de protéines. Des selles sont prélevées pour analyse coproscopique, ainsi qu’un échantillon de sang pour une numération-formule et une biochimie sanguines, une sérologie paratuberculose et une recherche du virus de la diarrhée virale bovine (BVD) au laboratoire départemental d’analyses de Châteauroux (Indre).

5. Traitement de première intention

Dans l’urgence et à la demande de l’éleveur, un traitement d’attaque est instauré, qui associe :

- un second traitement contre la douve et la paramphistomose (Douvistome® 30 ml/100 kg, par voie orale) ;

- un endectocide (Dectomax pour-on® 1 ml/ 10 kg) ;

- du cuivre injectable (Prolontex cuivre® 10 ml) ;

- une spécialité indiquée lors de troubles digestifs, composée d’acide orotique (un stimulant métabolique), d’acide propionique (néoglucogenèse) et de sorbitol (un cholagogue accélérateur de transit) (Transitonyl®, par voie orale, trois sachets par jour pendant trois jours) ;

- du charbon végétal (adsorbant) (100g par voie orale, deux fois par jour pendant trois jours).

Dans les jours qui suivent, l’appétit de la vache est maintenu. Sa ration ne comporte désormais que du foin. Les bouses deviennent plus fermes.

6. Résultats des analyses

La recherche des antigènes du BVD-V est négative (test Elisa de l’institut Pourquier), ainsi que la sérologie paratuberculose (test Elisa de l’institut Pourquier),

L’examen coproscopique (méthode de flottation avec du chlorure de zinc de densité 1,35) ne met en évidence aucun œuf de parasite.

La numération-formule sanguine montre une légère élévation des leucocytes (analyse au cabinet avec l’analyseur Skill ABC, qui ne différencie pas les différentes lignées blanches).

La biochimie sanguine (analyseur IDEXX au cabinet) révèle des taux d’urée et de créatinine très légèrement augmentés (urée : 0,41 g:l ; créatinine : 19,83 mg/l). Les taux plasmatiques de GGT (43 UI/l), de TP (63,08 g:l), de bilirubine et d’albumine sont normaux.

7. Progression diagnostique

Ces résultats permettent d’éliminer plusieurs hypothèses diagnostiques : BVD, hépatite, choléstase, néphrite, carence en cuivre, parasitoses.

L’hypothèse d’une dysenterie d’hiver à coronavirus (“grippe”) est également abandonnée en raison du caractère chronique de la maladie.

L’état général de la vache étant relativement bon (appétit conservé, pas d’hyperthermie, rumination normale), la plupart des causes infectieuses et parasitaires sanguines (salmonellose, anaplasmose, babesiose, etc.) et l’hypothèse d’une réticulopéritonite par corps étranger sont écartées.

Malgré le résultat sérologique et devant le tableau clinique fortement évocateur, une paratuberculose n’est en revanche pas définitivement exclue.

8. Évolution clinique

Le 18 septembre, la diarrhée est à nouveau très liquide mais la vache semble alerte. Elle mange toujours correctement.

À ce stade, le pronostic est sombre. En termes de diagnostic différentiel restent en effet surtout des maladies dont le pronostic est défavorable : tumeur, paratuberculose, ulcère de caillette et amyloïdose, notamment. Un traitement est néanmoins entrepris : association triméthoprime-sulfadiméthoxine (Bactotril® 1 ml /15 kg, par voie intramusculaire pendant cinq jours), antidiarrhéique pansement gastro-intestinal (Aluminal®, deux cuillères à soupe deux fois par jour) et Transitonyl® (comme précédemment).

Dans les quinze jours qui suivent, l’amaigrissement se poursuit, malgré un appétit conservé. La vache perd encore un point d’état corporel. La diarrhée est intermittente.

Début octobre, l’euthanasie est décidée en raison de la faiblesse prononcée de la vache. En outre, l’éleveur souhaiterait disposer de temps pour le nettoyage, la désinfection et le vide sanitaire de l’étable dans laquelle cet animal malade a été gardé, avant l’entrée dans le bâtiment, pour l’hiver, des autres vaches du lot et la saison des vêlages, dans l’hypothèse d’une paratuberculose.

9. Résultats nécropsiques

Une autopsie est réalisée. Le côlon-rectum est prélevé en vue d’une recherche bactériologique de paratuberculose.

L’autopsie montre :

- une maigreur extrême de la carcasse ;

- un rumen rempli normalement ;

- un œdème de la paroi de la caillette ;

- une tumeur volumineuse (30 kg) adhérente au foie et aux structures situées autour du foramen épiploïque (PHOTOS 1 ET 2). Aucune métastase n’est observée.

Les autres organes apparaissent normaux.

Aucune analyse complémentaire n’est entreprise en raison de l’absence de risque infectieux pour l’élevage. Une histopathologie sur la tumeur n’a pas été effectuée pour des raisons économiques.

Discussion

1. Autres examens complémentaires possibles

• Un prélèvement en vue de la recherche directe de la paratuberculose aurait pu être effectué du vivant de l’animal, étant donné le doute concernant la sérologie négative lors de tableau clinique évocateur [3].

• Une échographie aurait pu permettre de visualiser la tumeur [b, 5]. Cependant, le recours à cette méthode d’imagerie est rarement entrepris en pratique en dehors du suivi de reproduction. Le matériel disponible au cabinet paraissait de qualité médiocre pour espérer visualiser une anomalie viscérale. D’après la littérature, cet examen ne nécessite pourtant qu’une sonde 3,5 MHz linéaire “classique”. Pour une bonne interprétation, il convient en outre d’effectuer régulièrement des échographies sur les organes extra-utérins, en dehors de tout contexte pathologique (acquisition d’images “normales”), ce qui est encore rarement entrepris.

• Une biopsie hépatique aurait permis un diagnostic de certitude (ponction fine à l’aiguille), mais l’absence d’anomalie des enzymes hépatiques et de signes cliniques évocateurs (ictère, signes neurologiques d’encéphalose, dermatite par photosensibilisation, modification de la couleur des fèces, hémorragie) n’orientait pas particulièrement le diagnostic vers une affection hépatique.

2. Hypothèses pathogéniques

En décembre 2002, la tumeur a pu être à l’origine du déplacement caudal du rumen, lui-même responsable de la dystocie observée. Toutefois, l’utérus en gestation est parfois physiologiquement situé sous la panse chez une vache saine.

Six mois plus tard, la pression de la tumeur sur les vaisseaux sanguins de la caillette a provoqué un œdème prononcé de celle-ci. La tumeur a également pu provoquer une maldigestion, soit par pression sur la vascularisation digestive (surtout de la caillette), soit en raison d’un dysfonctionnement hépatique associé. Les lobes du foie ne semblaient pourtant pas envahis et les taux d’enzymes hépatiques n’étaient pas augmentés.

La légère augmentation de l’urée et de la créatinine est certainement liée à la fonte musculaire et au catabolisme protéique, plus qu’à une insuffisance rénale. Les reins n’ont pas révélé d’anomalies.

La recherche BVD a été entreprise car une diarrhée continue ou intermittente et une émaciation sont des signes d’appel de la forme chronique de la maladie des muqueuses. Toutefois, une anorexie, un jetage oculaire et nasal, ainsi que des lésions érosives buccales et cutanées, sont en général observés concomitamment [6].

3. Justification des traitements

Les traitements symptomatiques entrepris n’ont pas apporté d’amélioration. Les vermifugations effectuées s’inscrivaient d’abord dans un contexte d’automédication. Le contexte épidémiologique a orienté la décision de l’éleveur (accès à des zones humides toute l’année). Le second traitement a été effectué malgré un résultat coproscopique négatif car la ponte des grandes douves est irrégulière et la coprologie n’est pas toujours un outil fiable de diagnostic. Des sérologies “douve” auraient pu être réalisées [a]. Aucune élévation des enzymes hépatiques, ni aucune anémie ou hypoprotéinémie ne venait renforcer l’hypothèse d’une fasciolose. Cette parasitose pouvait toutefois agir conjointement avec un autre agent pathogène dans un tel tableau clinique.

4. Données anatomopathologiques

La nature histologique de la tumeur n’a pas été recherchée. Aucun autre foyer tumoral circonscrit ou diffus n’a été visualisé lors de l’examen post-mortem.

Chez les bovins, les tumeurs hépatiques les plus fréquemment observées sont des tumeurs dites secondaires ou métastatiques, qui résultent de la dissémination d’une tumeur primitive située à distance du foie, le plus souvent un lymphome malin. Dans une étude américaine réalisée chez des bovins à l’abattoir [1], environ 60 % des tumeurs localisées au niveau du foie étaient des métastases : 38 % d’entre elles étaient des métastases d’un lymphome malin. Les lymphosarcomes de l’adulte sont souvent l’expression d’une infection par le virus de la leucose bovine enzootique ou d’une leucose bovine sporadique. Dans ce cas, des œdèmes et des hypertrophies des nœuds lymphatiques sont en général présents [7], ce qui n’était pas le cas ici. Une lymphocytose n’est pas systématiquement observée [7] (une légère leucocytose est observée dans le cas décrit).

Parmi les tumeurs primitives hépatiques, les tumeurs épithéliales dérivées des hépatocytes (adénomes et carcinomes hépatocellulaires) [2] ou des canaux biliaires (cholangiomes et cholangiocarcinomes) sont les plus fréquentes ; les carcinomes hépatocellulaires sont les plus nombreux. L’aspect macroscopique des carcinomes hépatocellulaires est très variable : diffus, nodulaire, massif, pouvant affecter un ou plusieurs lobes. Seule la consistance molle et friable de cette tumeur peut être un critère utile pour la distinguer de la chondrocalcinose, dont la consistance est ferme (ce qui est le cas ici) à la palpation car la stroma-réaction conjonctive est abondante.

Le plus souvent, ces tumeurs n’entraînent pas de dysfonctionnement hépatique. Elles peuvent être palpables lorsqu’elles sont de grande taille et causer une douleur abdominale.

Ce cas illustre les difficultés du diagnostic différentiel des diarrhées du bovin adulte avec les moyens disponibles en pratique courante. Une démarche critique a posteriori, sur les points forts et les points faibles de la démarche diagnostique, permet éventuellement d’orienter différemment les investigations dans les contextes cliniques ultérieurs.

Hypothèses diagnostiques initiales

Affections parasitaires

- paramphistomose

- strongylose

- fasciolose

- dicrocœliose

- babésiose

- anaplasmose/ehrlichiose

Maladies infectieuses

- paratuberculose

- infection rénale

- dysenterie d’hiver à coronavirus

Maladies métaboliques

- déplacement de caillette chronique

- ulcère de la caillette

- carence en cuivre

- insuffisance hépatique

Affections diverses

- autre affection rénale

- amyloïdose

- cholélithiase

- entérite éosinophilique idiopathique

- tumeur (intestinale notamment)

D’après [c].

Congrès

a - Dorchies P, Alzieu JP, Brard C et coll. Appréciation du risque parasitaire chez les ovins et les bovins. Proceeding Journées nationales des GTV Nantes. 2003:171-186.

b - Marescaux L. Examen échographique du foie chez les bovins. Proceeding Journées nationales des GTV Nantes. 2003:631-633.

Site Internet

c - White ME (université de Cornell) site http ://www.vet.cornell.edu/ consultant/Consult.asp

Remerciements : Dr Luc Van Vlierberghe.

Points forts

La tumeur hépatique n’a pas provoqué d’augmentation des taux sériques d’enzymes hépatiques.

Une échographie hépatique, éventuellement suivie d’une biopsie échoguidée, aurait pu permettre d’établir le diagnostic.

Les tumeurs hépatiques les plus fréquentes chez les bovins sont des métastases de lymphome malin.

Les tumeurs hépatiques primitives les plus fréquentes chez les bovins sont les carcinomes hépatocellulaires, d’aspect macroscopique très variable. Elles n’entraînent pas, le plus souvent, de dysfonctionnement hépatique.

  • 1 - Anderson LJ, Sandison AT. Tumors of the liver in cattle, sheep and pigs. Cancer. 1967;21:289.
  • 2 - Bettini G, Marcato PS. Primary hepatic tumours in cattle. A classification of 66 cases. J. Comp. Pathol. 1992;107:19.
  • 3 - Brugère-Picoux J, Maillard R, Douart A. Paratuberculose : quels tests de diagnostic utiliser. Point Vét. 2001;32(220):50-53.
  • 4 - Pearson EG. Diseases of the hepatobioliary system. In: Bradford P. Large animal internal medicine. 3rd ed. Smith Mosby eds, St Louis. 2002:790-823.
  • 5 - Radostits OM, Gay CC, Blood DC et coll. Medical imaging of the liver. In : Veterinary medicine. 9th ed. WB Saunders eds, Philadelphia. 2000:352.
  • 6 - Thiry E. Diarrhée virale bovine et maladie des muqueuses. In: Maladies virales des ruminants. Éd. Point Vét. 2000:63-76
  • 7 - Thurmond MC. Bovine lymphosarcoma. In: Bradford P. Large animal internal medicine. 3rd ed. Smith Mosby eds, St Louis. 2002:790-823.

PHOTO 1. L’autopsie montre une tumeur volumineuse (30 kg) adhérente au foie et aux structures situées autour du foramen épiploïque.

PHOTO 2. L’autopsie montre une tumeur volumineuse (30 kg) adhérente au foie et aux structures situées autour du foramen épiploïque.

Détermination de la note d’état d’engraissement chez les bovins allaitants

La vache charolaise décrite maigrit progressivement pour atteindre une note d’état corporel de l’ordre de 1/5 en fin d’évolution. (Grille Inra par J. Agabriel, J.-M. Giraud, M. Petit, 1986).