Le point Vétérinaire n° 245 du 01/05/2004
 

COMPORTEMENT DU CHIEN

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Édith Beaumont-Graff

Clinique vétérinaire
145, route d’Avignon
30000 Nîmes

Les troubles de la relation entre deux ou plusieurs animaux sont un motif de consultation qui doit inciter à réaliser un examen clinique et comportemental de chacun des protagonistes.

Résumé

Deux dobermanns (une femelle et son fils) sont présentés en consultation pour des troubles de la cohabitation qui s’aggravent. Les résultats des examens cliniques et comportementaux des deux chiens permettent d’établir un diagnostic de sociopathie intraspécifique, qui s’exprime surtout sous la forme d’agressions de type hiérarchique du mâle envers la chienne. Un syndrome de privation, susceptible d’aggraver la situation, est en outre suspecté chez le mâle. Les facteurs dont le pronostic dépend (stade de la sociopathie, environnement, risque potentiel, réceptivité et motivation des propriétaires, etc.) sont favorables et un traitement comportemental est mis en place. Il vise principalement à renforcer le statut de dominant régulateur des propriétaires et à laisser les chiens établir une hiérarchie entre eux, sans interférer. Pour le cas décrit, les mesures instaurées ont résolu les troubles.

Des propriétaires (M. et Mme F.) présentent à la consultation leurs deux dobermanns, Léa (la mère) et Néron (son fils), en raison de bagarres de plus en plus fréquentes et violentes : les trois dernières ont nécessité la réalisation de points de suture chez la chienne.

Cas clinique

1. Examen à distance

La consultation se déroule en présence des deux propriétaires. Mme F. conduit Néron et son mari tient Léa en laisse. Les deux chiens sont ensuite détachés et circulent librement dans la salle de consultation. Néron reste muselé.

Néron semble plus attentif que Léa aux différents bruits et mouvements qui l’environnent. Il se dresse souvent sur ses membres postérieurs afin de regarder par la fenêtre et surveille également la chienne.

Celle-ci commence par explorer la salle puis vient se coller entre le propriétaire et son épouse, le menton parfois posé sur le bureau. En fin de consultation, elle s’impatiente et se dirige vers la porte. Néron s’interpose alors entre la sortie et la chienne, et ils offrent un éventail de mimiques corporelles, cherchant tour à tour à conserver l’initiative de l’occupation de l’espace et le contact avec le propriétaire : la chienne se dirige vers la porte, le chien s’interpose, elle retourne vers son maître, le chien la chasse, elle repart vers la porte, etc. Rappelé par son propriétaire, Néron vient poser ses deux antérieurs sur les genoux de celui-ci.

2. Historique et examen clinique

L’examen clinique permet d’exclure les causes responsables d’une altération de la communication. En effet, un trouble algique chronique, une altération sensorielle (cécité, surdité, anosmie), une altération de l’émission de phéromones et/ou des odeurs sociales (inflammation des glandes anales) [a], une modification endocrinienne marquée, physiologique et transitoire (lactation de pseudogestation) ou pathologique (hypothyroïdie) sont des causes possibles d’agressions intraspécifiques [1, 2].

Néron, un chien mâle de race de grande taille, est âgé de trois ans et a été stérilisé à dix mois. À l’âge de six mois, une panostéite à éosinophiles a été diagnostiquée et une staphylococcie du menton a été soignée l’année passée par l’administration d’antibiotiques et de corticoïdes pendant huit à neuf semaines. L’examen clinique ne révèle aucune anomalie.

Léa est âgée de cinq ans et a été stérilisée à trois ans. Une large cicatrice est observée sur l’occipital, reliquat d’un kyste retiré chirurgicalement quelques années auparavant. L’examen clinique met en évidence deux cicatrices d’environ 3 cm sur le flanc, qui seraient les traces des dernières morsures de Néron.

3. Examen comportemental

Comportements centripètes

• Le comportement alimentaire est décrit par les propriétaires. Les deux chiens mangent simultanément, juste avant leurs maîtres. Nourri auparavant avec des croquettes, le chien reçoit désormais une alimentation de type familial, depuis sa staphylococcie. Il mange dans le couloir, tandis que la chienne reçoit ses croquettes dans la cuisine. Ils finissent rapidement leurs gamelles.

Les propriétaires ont, pour la même raison, supprimé les “grignotages” et se contentent de partager leurs fruits au dessert, de manière “équitable” : un morceau pour chaque chien.

Les deux animaux jouissent donc de quelques prérogatives alimentaires (manger avant les maîtres, assister à leur repas et recevoir une part de leur dessert). La nourriture n’est pas une source d’agression entre les chiens et ils ne réclament pas à table, sauf en présence d’invités.

• Le comportement dipsique des chiens est normal. Ils boivent proprement, sans excès visible.

• Ils ont chacun un panier dans le séjour, qu’ils échangent fréquemment. Néron préfère cependant occuper le panier initialement dévolu à la chienne, situé en face d’une porte-fenêtre qui donne sur un grand jardin. Depuis ce poste d’observation, les chiens peuvent facilement repérer qui vient de l’extérieur. Il arrive cependant que Néron déloge Léa de l’autre panier, placé dans la même pièce, mais plus proche de la cuisine.

La nuit, les deux chiens dorment à l’intérieur, sans réveiller leurs propriétaires, et n’ont pas accès aux chambres à coucher.

• Le comportement éliminatoire des deux animaux est normal. Ils ont toujours été propres. Toutes les selles retrouvées dans le jardin sont moulées.

• Aucun comportement de léchage n’est signalé.

Comportements centrifuges

Les comportements agonistiques de Néron sont examinés.

• Une agressivité interspécifique est rapportée. Il est décrit comme un chien agressif “depuis qu’il est tout petit”. L’âge d’apparition de cette agressivité n’a pu être précisément établi ; il semble toutefois correspondre aux premières sorties à l’extérieur, vers sept mois. Néron aboyait et grognait face à tous les inconnus qui s’approchaient de lui. À l’éducation canine, il a mordu une personne qui s’interposait lors d’une bagarre entre lui et un berger allemand. Il aboie furieusement derrière le portail et dans la voiture à chaque fois que des inconnus passent.

Ses propriétaires ne le laissent jamais seul avec leurs petites-filles (âgées de deux et cinq ans), même si le chien a semblé bien les tolérer les rares fois où il s’est trouvé en leur présence.

Depuis peu, la propriétaire l’entend grogner lorsqu’elle lui donne un ordre, ce qui l’inquiète, bien que le chien finisse toujours par obéir, tête et regard détournés.

• Néron présente également un comportement agressif intraspécifique. À l’éducation canine, il n’a jamais eu de bons contacts avec les autres chiens. Dans la rue, il est maintenu fermement en laisse et muselé.

Néron joue beaucoup avec Léa. Les premières disputes ont éclaté alors qu’il avait environ dix mois. Les morsures du chien surviennent lorsque la chienne ne répond pas à ses sollicitations. Par exemple, elle est contre la porte-fenêtre, il la pousse, elle ne bouge pas ou tourne en reprenant sa position initiale. Néron lui assène alors un coup de museau dans les flancs, puis un deuxième, et la bagarre éclate, aussitôt interrompue par les propriétaires qui ont appris à reconnaître les signes précurseurs (vagues grognements du chien, posture raidie et silencieuse de Léa). M. et Mme F. donnent alors l’ordre à Néron d’aller se coucher dans son panier et la chienne est réconfortée et inspectée.

Le comportement d’agression est précédé de grognements. Ces agressions ne sont pas instrumentalisées et Néron contrôle relativement bien sa morsure. La phase d’apaisement est systématiquement empêchée par les propriétaires.

• À ce stade de la consultation, il est intéressant de savoir ce que pensent les propriétaires, afin d’évaluer leur adhésion à un traitement ultérieur :

- Selon Mme F., le vétérinaire traitant a dit que Léa devrait dominer Néron, puisqu’elle est sa mère, et qu’il convient donc de l’encourager et de punir le chien ;

- une de ses amies possédait une femelle briard et une femelle berger allemand qui ne s’entendaient pas. Un matin, la chienne briard a été retrouvée morte, probablement tuée par l’autre animal. Mme F. craint que cela n’arrive à Léa ;

- Mme F. trouve que son mari gâte trop les chiens ; celui-ci admet volontiers « qu’il faut faire quelque chose ».

Les comportements agonistiques de Léa sont également explorés.

• Léa ne montre pas d’agressivité interspécifique : elle n’a jamais mordu personne, ni même grogné ; elle aboie peu lorsque des inconnus entrent dans la maison et se laisse facilement aborder et caresser. Elle est tolérante et douce avec les deux petits-enfants des propriétaires.

• Le comportement intraspécifique de Léa est généralement dénué d’agressivité : au club de dressage, elle entretenait de bons rapports avec les autres chiens.

En revanche, depuis quelque temps, elle se fait de plus en plus souvent agresser par Néron et les combats s’intensifient ; les propriétaires ont noté cinq bagarres lors des trois dernières semaines. La plupart du temps, il semble que Néron initie les agressions, mais il est déjà arrivé, qu’en cours de jeu, la chienne se retourne et morde le chien (sans conséquence) quand celui-ci la bouscule trop fort.

• Le comportement exploratoire des animaux est également étudié au cours de l’entretien.

Les deux chiens vivent aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la maison et entrent ou sortent à leur gré. Une partie seulement de la maison leur est accessible : le couloir, la cuisine et la véranda qui donne sur une terrasse. Ils disposent d’environ 1 000 m2 de jardin à l’arrière de la maison.

Ils ne sont jamais séparés, sauf pour manger ou dans la voiture, où le chien est dans le coffre, isolé par une grille, et la chienne sur le siège arrière.

Les deux chiens initient tous les contacts avec leurs propriétaires. Il arrive parfois que Mme F. soit obligée de demander à Néron de s’écarter lorsqu’elle circule dans la maison. Néanmoins, aucun des animaux n’est décrit comme “collant”.

Ils restent rarement seuls et, lorsque cela se produit, aucune destruction ni aucune fugue ne sont constatées.

Les deux chiens sont peu promenés en raison de l’agressivité inter- et intraspécifique du mâle. Ce dernier n’est pas décrit comme un animal craintif ; les bruits, notamment, ne le dérangent pas.

• L’enquête vise également à apprécier le niveau d’autocontrôle des deux animaux.

Léa dispose d’un bon niveau d’autocontrôle : quand elle était chiot, elle a peu mordillé et joue délicatement avec les petites-filles des propriétaires.

Néron est décrit comme plus impulsif et plus brutal, notamment dans ses jeux. Il semble que la morsure inhibée était acquise lorsqu’il a quitté son premier foyer (environ un mois après ses frères et sœurs).

Les morsures sur Léa peuvent paraître graves, mais elles sont toutefois graduées. Néron n’a pas été un chiot difficile ; il n’a pas fait montre de mordillements, d’exploration orale exacerbée ou de destructions d’objets.

• Les propriétaires sont également interrogés sur les apprentissages et le niveau d’obéissance de leurs deux chiens.

Néron et Léa ont suivi quelques cours d’obéissance dans des clubs, interrompus prématurément en raison de l’agressivité du mâle envers les autres chiens. Ils ont néanmoins appris les règles de base et obéissent aux ordres sans difficulté. Ils connaissent la marche au pied avec laisse, les ordres “assis”, “couché”, “pas bouger” et exécutent de petits exercices (PHOTO 1).

À la maison, ils retournent tous les deux dans leur panier sur ordre et sans réticence.

Comportements mixtes : comportement sexuel et maternel

• La chienne a eu une seule portée (douze chiots, dont quatre euthanasiés à la naissance) qu’elle a élevée en mère attentive. Les chiots ont été cédés vers l’âge de trois mois, excepté Néron, parti à l’âge de quatre mois. Léa a été stérilisée aussitôt les chiots sevrés.

• Néron a été castré à l’âge de dix mois, alors qu’apparaissaient ses premiers troubles : Mme F. pensait que cela pouvait être une solution au problème.

Aucune tentative de chevauchement mutuel n’est observée.

Développement comportemental et conditions de vie

• Léa a été acquise dans un élevage professionnel vers l’âge de deux mois. Elle a été une petite chienne vite propre, sage et facile à vivre.

• Néron est né chez M. et Mme F. (PHOTOS 2A et 2B) et a été cédé à des particuliers qui possédaient un labrador et un berger allemand adultes. Trois mois plus tard, M. et Mme F., sans nouvelles malgré des appels téléphoniques répétés, sont allés le reprendre. Le chien était maigre, fatigué et boitait de plusieurs membres (panostéite à éosinophiles). La propriétaire pense que Néron était mal nourri ou que les autres animaux l’empêchaient de manger à sa faim, et décrit le retour du chien dans son lieu de naissance, « comme s’il ne l’avait jamais quitté ».

4. Bilan des symptômes

Néron

Pour Néron, les éléments suivants sont retenus :

- hypervigilance ;

- agressions fréquentes contre les personnes et les chiens étrangers (agressions par irritation instrumentalisées) ;

- agressions territoriales fréquentes ;

- nombreuses prérogatives sociales : gestion de l’espace et des contacts, prérogatives alimentaires ;

- agressions intraspécifiques de type hiérarchique, apparues à la puberté ;

- combats interrompus par les maîtres ;

- contrôle correct de la morsure, au moins lorsque les agressions ont débuté ;

- existence de la posture de soumission ;

- durée normale du sommeil.

Léa

Chez Léa, l’ensemble des investigations fait apparaître :

- un répertoire comportemental normal ;

- l’existence de prérogatives sociales ;

- de rares agressions intraspécifiques du type agressions par irritation au cours du jeu.

5. Diagnostic

Le diagnostic porte sur le couple formé par les deux animaux, mais également sur chacun d’eux.

Diagnostic nosographique

Les éléments rapportés ci-dessus permettent d’établir un diagnostic de sociopathie intraspécifique [2].

• Des troubles comportementaux de cette nature peuvent survenir après l’introduction d’un nouveau chien dans la meute ou lors de la puberté d’un de ses membres, associée à l’impossibilité de mener les combats jusqu’à la soumission d’un des adversaires ou à l’impossibilité, pour le vaincu, de se mettre à l’écart du groupe.

Pour établir ce diagnostic, l’un au moins des symptômes suivants doit être présent :

- augmentation de la fréquence des agressions hiérarchiques, par irritation, territoriales ou maternelles ;

- augmentation de la fréquence des mictions hiérarchiques ;

- augmentation de la fréquence des chevauchements hiérarchiques ;

- pseudocyèses (pseudogestation) accompagnées d’agressions maternelles ;

- augmentation de la fréquence des prises de nourriture ;

- vol de chiots ou mise à mort des chiots entre femelles.

• Dans le cas décrit, les troubles sont apparus à la puberté du mâle et les bagarres sont systématiquement arrêtées par les propriétaires. En outre, une nette augmentation de la fréquence des agressions territoriales est notée de la part de Néron. Les agressions intraspécifiques sont souvent des agressions de type hiérarchique : elles se produisent, pour la plupart, autour de la zone de couchage occupée par la chienne.

• Il est en outre possible d’envisager une phobie post-traumatique ou un syndrome de privation de stade 1 chez le mâle : celui-ci agresse, en effet, de façon répétée, les personnes ou les chiens qui tentent de l’approcher. Les troubles algiques pendant le jeune âge ont pu occasionner la survenue d’une phobie post-traumatique. Cependant, son développement probable en milieu non stimulant rend plus plausible le syndrome de privation [b, c].

La description des agressions du mâle à l’encontre des inconnus est peu précise : le chien tire sur sa laisse, grogne et aboie lorsque des personnes étrangères ou des chiens tentent de l’approcher. Le fait que Néron accepte les invités lorsqu’il est chez lui, dans un environnement qu’il connaît, est plutôt en faveur du syndrome de privation. Le chien ne montre pas de signes particuliers de peur ou de crainte vis-à-vis des humains. Il mord lorsque les gens s’approchent trop, mais les propriétaires ne décrivent pas de pilo-érection, de mictions, de vidange des glandes anales ou de tremblements.

Diagnostic fonctionnel

Le diagnostic d’un état phobique est fondé sur les manifestations agressives développées par Néron à l’occasion de rencontres avec des personnes ou des animaux étrangers. En l’absence de stimulus phobique, le chien ne présente pas ce type de manifestation.

Cet état phobique évolue probablement graduellement en un état anxieux, en raison de la sociopathie intraspécifique installée et du flou hiérarchique instauré.

Ressources du système

Les propriétaires pensent que Néron veut dominer sa mère. Léa est perçue comme « la gentille qui manque d’autorité » et « trop gâtée » par son maître. Néron a des excuses car « il a beaucoup souffert », mais il commence à « dépasser les bornes ».

Les propriétaires semblent motivés et confiants envers le diagnostic. Ils comprennent et adhèrent immédiatement aux explications sur la recrudescence des bagarres : la chienne ne veut pas abandonner ses prérogatives et le fait d’autant moins volontiers qu’elle se sent soutenue par ses maîtres. La hiérarchie n’est pas clairement définie, ce qui occasionne les disputes.

La demande reformulée porte essentiellement sur la sociopathie intraspécifique.

Diagnostic différentiel

Un trouble de la cohabitation entre chiens doit inciter le praticien à envisager un trouble de la communication intraspécifique ou interspécifique.

• Les causes des troubles de la communication intraspécifique sont variées [1, a] :

- trouble organique : aucune anomalie n’a été mise en évidence dans le cas décrit ;

- méconnaissance des différents rituels et postures : chien atteint de troubles du développement (syndrome de privation, hypersensibilité-hyperactivité [b, c], dyssocialisation [e]). En l’occurrence, la date d’apparition des conflits permet à elle seule de supposer que les agressions intraspécifiques sont la conséquence d’un trouble davantage lié à la hiérarchie qu’aux conditions de développement. L’état phobique du mâle aggrave peut-être la situation. La qualité réelle du degré d’acquisition des autocontrôles de l’animal peut également être discutée, en raison de la brutalité de ses jeux qui force parfois la chienne à les interrompre ;

- “oubli” des différents rituels et postures (désocialisation, chien âgé atteint de troubles cognitifs). Néron manifeste un répertoire de communication sociale cohérent avec Léa (postures visibles en consultation, existence systématique du grognement), qui montre qu’il n’a pas perdu ses habilités sociales (PHOTOS 3 ET 4). Ni Léa, ni Néron ne présentent de déficit cognitif. Leur âge permet également d’écarter cette hypothèse (même si les chiens de races de grande taille semblent avoir un vieillissement plus précoce) [d] ;

- état anxieux ou dépressif qui facilite l’altération de la communication [a] : l’état d’hypervigilance du mâle montre qu’il évolue vers un état anxieux qui risque d’aggraver les troubles ;

- fluctuation brutale de l’humeur, qui occasionne des agressions sévères et imprévisibles (dysthymies [1] : cela n’a pas été constaté pour ce cas.

• Un trouble de la communication intraspécifique accompagne souvent une sociopathie interspécifique et provoque chez les chiens un état d’hypervigilance et des agressions de plus en plus fréquentes.

Les deux animaux disposent de nombreuses prérogatives. Le flou hiérarchique entretenu par les propriétaires (accentué par le fait qu’ils se disputent parfois à ce sujet) leur fait perdre leur rôle de couple dominant régulateur.

La méconnaissance des règles sociales canines conduit en outre souvent les propriétaires à interrompre les combats ou à réconforter le chien “victime”, lequel, se sentant soutenu, se met d’autant plus fréquemment en position de “challenger”. Dans le cas présenté, il est intéressant de constater que les agressions qui posent problème (à l’exclusion des agressions par irritation de la chienne contre Néron en cours de jeu) ne se produisent qu’en présence des propriétaires et à l’intérieur de la maison.

6. Évolution et pronostic

• Lors de sociopathie intraspécifique, le pronostic dépend de plusieurs facteurs [1] :

- la durée des troubles et le degré d’instrumentalisation de la morsure ;

- la taille relative des deux protagonistes ;

- le degré de socialisation intraspécifique ;

- l’ampleur de l’espace dévolu aux chiens : s’il est trop exigu, le perdant ne peut pas s’enfuir ou se mettre à l’écart ;

- l’existence ou non d’une maladie ou d’un trouble comportemental associé et sa gravité (notamment un déficit des autocontrôles) ;

- les représentations de l’éthologie canine par les propriétaires.

• Dans le cas décrit, les deux chiens sont approximativement de même taille, l’espace qui leur est dévolu est large, ils sont correctement socialisés et le syndrome de privation de Néron est au stade phobique et n’occasionne des troubles que dans la rue ou en voiture.

Le pronostic dépend donc essentiellement de la capacité des propriétaires à ne pas créer de situations ambiguës et à perdre leurs réflexes de protection envers la chienne.

Ils doivent également être vigilants en ce qui concerne une possible apparition d’une sociopathie interspécifique (grognements du mâle face à Mme F. la semaine précédente).

7. Traitement

Traitement médical

• Lors de sociopathie intraspécifique, il convient d’instaurer un traitement médicamenteux si :

- les agressions sont instrumentalisées ;

- l’un des deux protagonistes présente une affection comportementale qui nécessite un tel traitement.

• Pour certains cas débutants, il est envisageable de se limiter à une thérapie comportementale. Les propriétaires de Néron et de Léa sont réticents vis-à-vis d’un traitement médical et aucun médicament n’est donc prescrit.

Traitement comportemental

• Le traitement comportemental d’une sociopathie intraspécifique a pour objectif de permettre aux propriétaires d’affirmer leur statut de dominants, sans chercher à imposer une hiérarchie entre les chiens (thérapie de régression sociale dirigée) [1, 2].

Il convient également d’éviter les facteurs aggravants (assister au conflit, séparer les chiens, punir le vainqueur, réconforter le vaincu), et de permettre au vaincu de se mettre à l’écart ou de fuir momentanément (aménager des cachettes, laisser un espace de fuite en ouvrant les portes). Dans certains cas, il convient également de tenter d’éliminer les circonstances qui déclenchent les agressions.

• Pour le cas décrit, les recommandations sont donc les suivantes :

- lors de bagarre, quitter la pièce en appelant le mâle ;

- faire perdre l’attrait du panier qui possède une vue sur la porte-fenêtre en occultant la vitre (rideaux ou tout autre moyen) ;

- repousser les avances des deux chiens en leur interdisant en premier lieu de poser les pattes sur les genoux ;

- promener davantage le mâle : quitter le territoire en compagnie du dominant place, en effet, le chien dans une position hiérarchique “haute”. Cette prescription semble, en pratique, difficile à réaliser, mais elle est toutefois conservée car elle provient d’une proposition spontanée de M. F. Refuser sa suggestion pourrait en outre le déconsidérer aux yeux de son épouse.

Un rendez-vous est pris trois semaines plus tard pour le suivi et les propriétaires sont encouragés à téléphoner si cela leur semble nécessaire.

8. Suivi

Le lendemain de la consultation

Mme F. indique par téléphone que son mari a fermé le demi-volet de la porte-fenêtre en face de laquelle est situé le panier. Néron a alors tiré la couverture hors de son panier et s’est installé en face de la demi-fenêtre qui reste dégagée. Mme F. envisage donc de coller du papier kraft à l’extérieur de la porte-fenêtre jusqu’à environ 1,5 m de hauteur et demande un avis. Elle est encouragée dans ce sens.

Trois semaines après la consultation

Pour des raisons pratiques, la consultation est annulée. Par téléphone, Mme F. indique qu’il n’y a eu aucune bagarre. Elle signale des “accrochages” la première semaine, mais les propriétaires ont strictement appliqué les directives et sont sortis de la pièce en appelant le mâle. Celui-ci a semblé surpris et a refusé de suivre ses maîtres, préférant se coucher dans son panier : ayant été systématiquement renvoyé dans celui-ci lorsqu’une bagarre éclatait, il a conservé cet apprentissage.

Un mois après

Au téléphone, Mme F. confirme la disparition des bagarres entre Néron et Léa. Elle signale quelques “escarmouches” (grognements), qui se produisent le plus souvent en présence de son mari. En appliquant les directives (quitter la pièce), tout rentre instantanément dans l’ordre.

La propriétaire voudrait maintenant “régler” le problème de l’agressivité de Néron à l’extérieur. Les quelques tentatives de sorties se sont en effet soldées par un échec.

Discussion

• Tous les troubles de la cohabitation entre chiens ne sont pas synonymes de sociopathie intraspécifique.

Dans certains cas, les agressions intraspécifiques peuvent être “normales” mais non supportées par les propriétaires : par exemple, lorsque des chiens adultes parfaitement équilibrés sanctionnent des chiots trop turbulents.

Dans d’autres cas, l’un des deux chiens présente un trouble comportemental qui favorise les agressions. Ces dernières sont alors souvent des agressions par irritation. Les exemples les plus classiques sont :

- la cohabitation d’un chien qui présente une hypersensibilité-hyperactivité (HsHa) ou atteint, plus généralement, d’un trouble de l’homéostasie sensorielle, avec un chien peu tolérant ;

- un chien âgé atteint de déficits cognitifs ou comportementaux qui ne lui permettent plus de répondre correctement ;

- un chien qui présente des troubles algiques déclencheurs d’agressions par irritation.

Ces troubles peuvent exister seuls ou se surajouter à la sociopathie intraspécifique.

• Il convient donc de réaliser un examen comportemental détaillé, au cours duquel sont recherchés d’éventuels troubles organiques, d’identifier l’état fonctionnel de chaque chien et d’évaluer les ressources du système (représentations des maîtres, espace dévolu aux animaux).

Le recueil sémiologique est parfois difficile lorsque les propriétaires ont déjà séparé les chiens.

• Il n’est pas toujours facile de reconnaître le protagoniste qui a le plus de chances de détenir le statut de dominant et de le conserver. Aussi la thérapie de régression sociale dirigée est-elle appliquée aux deux animaux. Les activités exploratoires et les comportements des chiens sont en effet souvent différents en consultation, et les observations des propriétaires sont fréquemment empreintes de subjectivité. En outre, si un chien attache davantage d’importance à l’alimentation, un autre peut défendre vaillamment son jouet préféré ou son lieu de couchage.

• Il convient de garder à l’esprit que, dans un groupe, il ne peut y avoir qu’un seul dominant : le propriétaire.

Si les combats se multiplient, il y a lieu de suspecter un trouble de la hiérarchie interspécifique.

• L’écueil du traitement auquel se heurte le plus souvent le praticien réside dans les croyances des propriétaires. Cet obstacle est double : d’une part, ils craignent que les chiens ne se blessent grièvement, voire s’entretuent, d’autre part, ils ont des difficultés à appliquer le traitement prescrit qui va à l’encontre de la règle égalitaire qu’ils essayaient de respecter auparavant. Leur réponse au problème consiste généralement à séparer les chiens, ce qui peut déboucher sur des affrontements plus graves si les animaux viennent néanmoins à se rencontrer (distraction, porte mal fermée, etc.).

• Plusieurs solutions peuvent être proposées, en fonction de la situation. Il convient d’abord d’évaluer les risques :

- les deux chiens connaissent-ils et reconnaissent-ils la posture de soumission ?

- quelle est la qualité de leurs autocontrôles ?

- y a-t-il une disproportion de taille entre eux ?

- les morsures sont-elles instrumentalisées ?

- existe-t-il une maladie associée ?

Une fois le danger évalué, le praticien procède à un recadrage éthologique tout au long de la consultation, lorsqu’il paraît pertinent : « Il a grogné ? C’est bon signe ! », « Il n’y a pas eu de morsures graves ? Cela indique que ce chien se contrôle bien ! »

• Il convient de tenir compte des craintes des propriétaires : selon les cas, le praticien médicalise le ou les chiens, ou a recours au port de la muselière, ce qui évite la séparation des animaux.

Il est toujours utile d’aider les propriétaires à réaffirmer leur statut de dominant ; le recours à des clubs d’éducation canine est parfois d’un secours précieux.

Il convient, en outre, de leur apprendre comment se comporter avant, pendant et après le conflit :

- avant le conflit : le dominant ne tolère pas les grognements en sa présence ; s’ils surviennent, les chiens sont éloignés ;

- pendant le conflit : les maîtres n’y assistent pas et ne tentent pas de l’interrompre ; ils quittent la pièce ostensiblement ;

- après le conflit : le chien vaincu, qui a tendance à se mettre à l’écart spontanément, n’est pas rappelé et n’est pas soigné en présence du vainqueur.

• La prévention de tels troubles est du ressort du praticien lorsque les propriétaires le sollicitent pour des conseils relatifs à l’introduction d’un nouveau chien. Il informe les propriétaires des règles de la hiérarchie et de la communication canine, s’assure que les chiens disposent d’un espace suffisant, anticipe les troubles qui peuvent apparaître à la puberté et, le cas échéant, préconise la castration ou l’ovariectomie.

• L’administration de psychotropes est recommandée lorsque le ou les chiens souffrent d’un trouble spécifique ou que les agressions sont instrumentalisées. La molécule doit être adaptée à l’état fonctionnel de l’animal. Le choix se porte généralement sur des produits aptes à limiter l’impulsivité [1] et à augmenter l’inhibition sociale, comme les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) ou la carbamazépine(1) associée à la cyprotérone(1) (Androcur®).

Selon le trouble et l’âge des protagonistes, d’autres psychotropes sont prescrits (voir l'ENCADRÉ “Psychotropes visant à diminuer l’impulsivité”).

Si les traitements hormonaux ne sont d’aucune efficacité, la castration est recommandée lorsqu’une recrudescence des bagarres est constatée lors des périodes d’œstrus.

Un suivi au long cours des deux chiens a été possible ; lors d’une consultation (pour un motif différent) au domicile des propriétaires un an après la consultation initiale, les propriétaires confirment la disparition des bagarres entre les deux chiens. Ils ont continué à appliquer les consignes reçues et le statu quo a ainsi été maintenu pendant environ deux ans. Néron a, par la suite, développé un lymphome malin et a été euthanasié.

  • (1) Médicament à usage humain.

Points forts

Tous les troubles de la cohabitation entre chiens ne sont pas synonymes de sociopathie intraspécifique.

En présence d’agressions intraspécifiques fréquentes, il convient de réaliser un examen clinique minutieux afin d’exclure des facteurs responsables d’une altération de la communication : altération sensorielle, dysendocrinie, etc.

Les troubles du développement ou liés au vieillissement peuvent participer (déclenchement ou aggravation) aux troubles de la relation entre chiens.

Lorsqu’une sociopathie intraspécifique est diagnostiquée, tous les facteurs d’aggravation doivent être recensés avant de mettre en œuvre un traitement.

ATTENTION

Les causes des troubles de la communication intraspécifique sont variées :

- trouble organique ;

- méconnaissance des différents rituels et postures ;

- “oubli” des différents rituels et postures ;

- état anxieux ou dépressif qui facilite l’altération de la communication ;

- fluctuation brutale de l’humeur, qui occasionne des agressions sévères et imprévisibles.

Psychotropes visant à diminuer l’impulsivité

Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) administrés à doses élevées ont une action anti-impulsivité sociale intéressante. Plusieurs types de molécules existent :

- fluoxétine(1) (Prozac®), à la dose de 2 à 4 mg/kg/j en une prise unique ;

- fluvoxamine(1) (Floxyfral®), à la dose de 2 à 5 mg/kg/j en deux prises.

Les deux molécules ont des effets parfois différents et le choix est fait en fonction de l’expérience du praticien et du budget des propriétaires : le Floxyfral® est moins onéreux.

La carbamazépine(1) est un thymo-régulateur anticonvulsivant. Sa demi-vie est courte chez le chien ; il convient donc d’administrer la forme à libération prolongée (Tégrétol® LP), à la dose de 20 à 40 mg/j en deux prises. Certains auteurs préconisent une durée d’utilisation courte en raison du risque d’hépatotoxicité et de l’action d’induction enzymatique de cette molécule, qui interfère avec le métabolisme de nombreuses autres molécules. La carbamazépine(1) ne devrait pas être administrée chez des animaux très jeunes, très âgés ou qui présentent des troubles hépatiques. Elle est particulièrement intéressante lors d’antécédents d’épilepsie, grâce à son effet stabilisateur de membrane (en revanche, les ISRS abaissent le seuil épileptogène). Elle peut également être choisie si un trouble de l’humeur (dysthymie) est suspecté.

La carbamazépine(1) est parfois prescrite en association avec l’acétate de cyproté-rone(1) (Androcur®), ce qui permet d’obtenir un effet sédatif plus marqué. L’Androcur®, progestatif de synthèse, possède un effet “neuroleptic-like” central. Il peut être prescrit à des animaux castrés ou ovariectomisés, mâles ou femelles, tout en respectant les précautions d’usage liées à son administration chez des femelles en chaleurs (risque de métrite). La dose habituelle est de 3 à 5 mg/kg/j en deux prises pendant trois semaines, puis à demi-dose les trois semaines suivantes.

Remerciements à M. et à Mme F. qui nous ont aimablement transmis ces photos.

Congrès

a - De Keuster T. La communication homme-chien et ses troubles. Les affections comportementales du jeune chien. Les ateliers du Sud-Est. GECAF. Nice. 2002:25-28.

b - Dramard V. Troubles tardifs, troubles précoces. Les affections comportementales du jeune chien. Les ateliers du Sud-Est. GECAF. Nice. 2002:13-17.

c - Habran T. Développement, facteurs de risque et évolution. Les affections comportementales du jeune chien. Les ateliers du Sud-Est. GECAF. Nice. 2002:1-4.

d - Pageat P. Mise en évidence de l’influence de la race sur l’âge d’apparition de troubles comportementaux : étude rétrospective sur 608 cas. Congrès national CNVSPA. Paris. 2002:149-150.

e - Pageat P. Dyssocialisation, désocialisation, HsHa avec hyperagressivité secondaire. Les affections comportementales du jeune chien. Les ateliers du Sud-Est. GECAF. Nice. 2002:10.

  • 1 - Mège C, Beaumont-Graff E, Béata C et coll. Pathologie comportementale du chien. Ed. Masson. Paris. 2003:319 pages.
  • 2 - Pageat P. Pathologie du comportement du chien. Ed. du Point Vétérinaire. Maisons-Alfort. 1995:367 pages.

PHOTO 1. Les deux chiens ont appris les ordres de base ; sur cette photo, Néron obéit aux ordres “assis”, “pas bouger”.

PHOTO 2A. Néron est un des douze chiots de l’unique portée de Léa.

PHOTO 2B. Néron chiot. Ses conditions de développement ont été satisfaisantes ; il n’a toutefois été confronté au milieu extérieur que tardivement.

PHOTO 3. Posture typique de dominance de Néron (à gauche) sur Léa.

PHOTO 4. L’attitude de Néron (à droite) suggère une invitation au jeu. Il se peut également que le chien veuille déplacer la chienne, qui refuse. Noter les oreilles dressées de Néron et les oreilles rabattues vers l’arrière de Léa, qui halète. Seuls le contexte et l’enchaînement dynamique des séquences permettraient de conclure sur la teneur des informations transmises.