Le point Vétérinaire n° 244 du 01/04/2004
 

AGENTS ABORTIFS DES RUMINANTS ET SANTÉ PUBLIQUE

Éclairer

NOUVEAUTÉS

Annie Rodolakis*, **


*INRA PII
37380 Nouzilly

Les données récentes sur la prophylaxie médicale et le diagnostic de la coxiellose mériteraient d’entrer en application.

La fièvre Q est une maladie abortive des ruminants dont la prévalence en France est mal connue et vraisemblablement sous-estimée car elle n’est pas recherchée systématiquement en cas d’avortements.

Coxiella burnetii diffuse par voie aérienne et résiste dans le milieu extérieur, en particulier à la dessiccation. Ses réservoirs sont multiples (animaux familiers, sauvages, oiseaux, etc.). Éliminer les animaux infectés, et même un troupeau entier pour le remplacer par des animaux indemnes, n’offre donc pas la garantie d’une éradication de la maladie, y compris en appliquant les mesures d’hygiène classiques (précautions à l’introduction, séparation des femelles en fin de gestation, destruction rapide des placentas et avortons, désinfection des locaux et fumiers).

Les traitements antibiotiques généralement préconisés (deux ou trois injections intramusculaires d’oxytétracycline retard, à raison de 20 mg/kg à quinze jours d’intervalle en fin de gestation) diminuent les avortements mais ne suppriment pas l’excrétion [1].

Seule la vaccination avec un vaccin efficace offrirait une véritable “assurance” contre le risque d’infection (prévention de l’excrétion de Coxiella burnetii dans le lait) et, par conséquent, une protection pour la santé publique. Le vaccin inactivé vendu en France (Chlamyvax® FQ) est composé de Coxiella en phase II, et non en phase I. Les vaccins inactivés en phase I, comme celui développé par CEVA (Coxevac®), seraient davantage efficaces [3] (ils ne sont toutefois pas encore disponibles pour les éleveurs français).

Le vaccin en phase I protège les chèvres non infectées

C. burnetii existe sous deux phases : la phase I, qui correspond aux Coxiella isolées de l’animal, est la phase virulente ; la phase II, moins virulente, s’obtient après plusieurs passages sur culture de cellules ou sur œuf embryonné. Les Coxiella en phase II pénètrent plus facilement dans les cellules que celles qui sont en phase I, mais, contrairement à ces dernières, elles ne peuvent pas se multiplier dans les monocytes et les macrophages et ne résistent pas aux défenses de l’animal, si bien que, très rapidement, les cultures contiennent essentiellement des bactéries en phase II alors que celles-ci sont rapidement éliminées dans l’animal hôte.

Deux lots de chèvres ont été vaccinés respectivement avec le vaccin en phase I en cours de développement et un vaccin en phase II, six semaines avant la saillie, avec un rappel trois semaines plus tard, puis ont été éprouvés à mi-gestation avec une souche de C. burnetii isolée d’une chèvre, la souche CbC1 [6]. Le vaccin en phase I protège les animaux, puisque seulement une chèvre sur les dix-sept de ce lot avorte et aucune n’excrète dans le lait. L’excrétion vaginale et fécale est fortement réduite, tant pour le nombre de chèvres qui excrètent que pour la quantité de Coxiella excrétées et la durée de l’excrétion. Le vaccin en phase II n’a en revanche diminué ni les avortements (9/15 dans le lot vacciné avec le vaccin en phase II et 7/12 dans le lot témoin), ni l’excrétion, quelle que soit la voie considérée.

Un vaccin inactivé en phase I protège donc les animaux non infectés. Il permet de garantir le statut sanitaire d’un troupeau indemne qui serait vacciné.

Lorsqu’un troupeau infecté est vacciné, le vaccin protège les animaux qui ne sont pas encore contaminés mais ne modifie pas l’évolution de l’infection dans le troupeau, ni ne supprime l’excrétion. L’assainissement s’opère uniquement au fur et à mesure de l’élimination des animaux excréteurs. Or, ces derniers ne sont pas forcément sérologiquement positifs.

Aucun test de dépistage n’est satisfaisant

Le diagnostic de la fièvre Q est généralement réalisé grâce à une coloration de Stamp sur un frottis de placenta, associée à une analyse sérologique, méthode peu sensible et difficile à interpréter. Le dépistage des troupeaux infectés est effectué par un sondage sérologique sur un échantillon d’environ 10 % du troupeau ou d’au moins dix sérums, prélevés si possible dans les deux mois qui suivent les mise bas. Lors de ces sondages, de nombreux troupeaux présentent des animaux séropositifs. Cela ne permet en aucun cas de savoir si cette infection est récente ou non et si le troupeau excrète ou non des Coxiella. En effet, une femelle n’avorte qu’une fois et les gestation suivantes se déroulent normalement [2], mais certains animaux peuvent rester longtemps séropositifs sans excréter de Coxiella et, réciproquement, séronégatifs et excréteurs. Cette dernière observation est plus fréquente avec le test de fixation du complément qu’avec le test Elisa. Malgré ce constat (existence de séronégatifs excréteurs), un troupeau séronégatif en Elisa est actuellement considéré indemne de fièvre Q.

L’isolement est fiable, mais coûteux

Une équipe anglaise a récemment proposé de dépister les troupeaux laitiers infectés en recherchant systématiquement les anticorps par Elisa dans le lait de tank [4]. Les échantillons sont faciles à obtenir. Mais la présence d’anticorps dans le lait ne signifie pas qu’il y ait excrétion des Coxiella (pas de corrélation) : elle signifie seulement que le troupeau est ou a été infecté. Rechercher directement les Coxiella donnerait des informations beaucoup plus intéressantes. Malheureusement, l’isolement de la bactérie ne peut être envisagé en routine (nécessité de laboratoires protégés de niveau 3 : agent pathogène pour l’homme et multiplication très lente, uniquement dans le cytoplasme des cellules eucaryotes) (PHOTOS 1 ET 2).

Le PCR : un outil épidémiologique et diagnostique

La PCR est rapide et sensible pour la mise en évidence de C. burnetii dans les prélèvements. Elle a permis de montrer que l’excrétion peut varier d’un troupeau à l’autre. Celle-ci peut persister pendant de longues périodes dans un troupeau, en particulier dans le lait. Certaines femelles excrètent longtemps de façon régulière (dans les sécrétions vaginales, les fèces et le lait) ; d’autres par intermittence ; chez d’autres encore, cette excrétion est fugace et de courte durée après le part. Les facteurs responsables de ces différences ne sont pas connus (virulence des souches et/ou réponses variables de l’hôte ?).

Plusieurs kits de diagnostic sont disponibles, qui utilisent une PCR classique ou en temps réel (LSI Lyon, AES Combourg, etc.). Outre son coût, les principaux inconvénients de la PCR sont les risques de réponses faussement négatives ou faussement positives. Les kits doivent donc être validés sur un grand nombre d’échantillons provenant de troupeaux de statut sanitaire connu. Les faux négatifs, dus à des inhibiteurs, peuvent être détectés grâce à un témoin interne. Leur nombre peut être réduit par une extraction d’ADN. Les faux positifs peuvent être évités par des précautions de manipulation rigoureuses. Ils doivent absolument être recherchés (témoins aux différentes phases de l’opération). Le coût de la PCR peut être diminué en réalisant une PCR multiplex, qui détermine en une seule réaction plusieurs causes d’avortement.

La fièvre Q est une zoonose

Les conséquences économiques de la fièvre Q sont variables : de quelques avortements peu inquiétants pour l’éleveur jusqu’à 90 % d’un troupeau qui avorte. Le taux d’avortements serait plus élevé chez les caprins que chez les ovins. Mais la fièvre Q est également une zoonose, particulièrement dangereuse pour les patients porteurs d’une lésion valvulaire, d’un anévrisme ou d’une prothèse vasculaire, les personnes immunodéprimées et les femmes enceintes [5]. La maladie risque d’évoluer vers des formes chroniques graves, dont une endocardite mortelle si elle n’est pas diagnostiquée et traitée. Elle peut provoquer des fausses couches à répétition chez les femmes contaminées pendant la grossesse et non traitées.

Le principal mode de transmission est l’inhalation d’aérosols infectés. Bien que de très nombreuses espèces animales domestiques et sauvages puissent être infectées et excréter des Coxiella dans l’environnement, les ruminants domestiques sont généralement considérés comme le principal réservoir pour l’infection humaine, et plus particulièrement les ovins. La maladie peut également être contractée par des piqûres de tiques contaminées, ou par consommation de lait cru ou de produits laitiers provenant d’animaux infectés. La commercialisation du lait cru des troupeaux qui présentent des signes cliniques est interdite pendant un an (arrêté ministériel du 6 août 1985). Ceci entraîne des pertes financières importantes pour les éleveurs, alors que la voie orale semble être une voie de contamination mineure et qu’il n’y aurait pas de lien systématique entre l’apparition de signes cliniques dans un troupeau et l’excrétion dans le lait. Les vaches ou les chèvres qui avortent n’excrètent ainsi pas forcément dans le lait et, si tel est le cas, cette excrétion peut être de courte durée, contrairement à d’autres femelles du troupeau qui ont mis bas apparemment normalement et qui vont excréter pendant plusieurs mois, et même plusieurs lactations. Lors de métrites, même en l’absence d’avortement dans le troupeau, cette excrétion persisterait longtemps (à confirmer toutefois). Les ovins excréteraient moins fréquemment et moins longtemps dans le lait que les bovins et les caprins. Cela confirmerait que la voie orale est rarement à l’origine d’épidémie de fièvre Q chez l’homme, puisque ce sont le plus souvent les ovins non laitiers qui sont incriminés dans les contaminations humaines.

Le besoin de méthodes de dépistage fiables et de vaccins efficaces n’a donc jamais été aussi si pressant…

  • 1 - Berri M, Souriau A, Crosby M et coll. Relationship between the shedding of Coxiella burnetii, clinical signs and serological responses of 34 sheep. Vet. Record. 2001 ; 148 : 501-505.
  • 2 - Berri M, Souriau A, Crosby M et coll. Shedding of Coxiella burnetii in ewes in two pregnancies following an episode of Coxiella abortion in a sheep flock. Vet. Microbiol. 2002 ; 85 : 55-60.
  • 3 - Ormsbee RA, Marmion BP. Preventions of Coxiella burnetiiinfection : vaccines and guidelines for those at risk. In : Q Fever. Vol. 1. The Disease. CRC Press, Marrie J.T Ed. 1990 : 225-248.
  • 4 - Paiba GA, Green LE, Lyod G et coll. Prevalence of antibodies to Coxiella burnetii (Q fever) in bulk milk in England and Wales. Vet. Record. 1999 ; 8 : 519-522.
  • 5 - Raoult D, Tissot-Dupont H, Foucault C et coll. Q fever 1985-1998. Clinical and epidemiologic features of 1,383 infections. Medicine (Baltimore). 2000 ; 792 : 109-123.
  • 6 - Souriau A, Arricau-Bouvery N, Bodier C et coll. Comparison of the efficacy of Q fever vaccines against Coxiella burnetii experimental challenge in pregnant goats. Ann. NY Acad. Sci. 2003 : 990 : 521-523.

PHOTO 1. Coxiella burnetii est pathogène pour l’homme et transmissible par voie aérienne, ce qui impose des précautions pour sa culture (laboratoire protégé de niveau 3).

PHOTO 2. Animalerie protégée de niveau 3 (A3) : les études expérimentales sur Coxiella burnetii nécessitent un bâtiment d’élevage confiné, en « pression négative », et le port de combinaisons adaptées pour protéger l’environnement et les manipulateurs de toute contamination.