Le point Vétérinaire n° 244 du 01/04/2004
 

CANCÉROLOGIE CHEZ LES OVINS

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CONDUITE À TENIR

Yves Millemann*, Denis Marchon**, Renaud Maillard***, Jean-Jacques Fontaine****, Bérangère Ravary*****


*Pathologie du bétail
**Anatomie pathologique
***Chirurgie
École nationale vétérinaire d’Alfort
7 avenue du Général-de-Gaulle
94704 Maisons-Alfort Cedex

Lors de masse ulcérée, un abcès peut être suspecté en premier lieu. Des examens complémentaires, rarement réalisés dans la pratique, permettent de confirmer un diagnostic de tumeur.

Résumé

Les étapes essentielles

Étape 1 : Anamnèse et commémoratifs

Étape 2 : Observations cliniques

• Traces d’infection ?

• Prurit ?

• Lésion localisée aux zones glabres ?

• Réaction ganglionnaire ?

• Combien d’animaux atteints ?

Étape 3 : Hypothèses diagnostiques

• Abcès isolé

• Tumeur

• Lymphadénite caséeuse

Étape 4 : Examens complémentaires

• Hématologie

• Bactériologie

• Histologie

Étape 5 : Exérèse chirurgicale précoce

Le praticien doit fournir un pronostic le plus précoce possible à l’éleveur d’ovins. Chez les ovins, les affections tumorales sont rares, mais pas inexistantes. Lorsque leur diagnostic est tardif, les récidives sont plus fréquentes, ce qui assombrit le pronostic, comme le montre le cas ci-dessous, choisi pour illustrer la démarche à suivre.

La confirmation du diagnostic n’est pas forcément envisageable en pratique courante, sauf pour des ovins de grande valeur (animaux de concours, sélectionnés pour l’insémination artificielle, etc.).

Première étape : anamnèse et commémoratifs

Une brebis âgée de quatre ans, en bon état général, présente une volumineuse masse ulcérée et nauséabonde en région interscapulaire, qui évolue depuis cinq mois.

Un traitement antibiotique par voie générale est entrepris par l’éleveur, sans résultat.

L’animal, encore jeune, s’était coincé la tête sous l’abreuvoir, mais les blessures occasionnées sont cicatrisées.

Deuxième étape : observations cliniques

Les paramètres vitaux sont normaux (fréquences cardiaque et respiratoire, température rectale, etc.).

La masse, d’un diamètre de 12 à 15 cm, apparaît complexe, avec des bourgeonnements marginaux et centraux (PHOTO 1). Elle présente des traces d’hémorragies. La lésion ne semble cependant pas prurigineuse. L’odeur est désagréable et témoigne d’un processus de nécrose.

Aucun signe d’infection locale n’est observé (pas de pus). La masse présente, en revanche, un caractère infiltrant : elle semble gagner des territoires profonds et la peau montre un épaississement et un aspect cartonné sur ses marges (PHOTO 2).

Il s’agit d’un cas isolé : aucun autre animal ne présente de lésion similaire dans le cheptel.

Troisième étape : hypothèses diagnostiques

En présence d’une masse cutanée superficielle, les hypothèses diagnostiques sont : un abcès isolé, une tumeur ou une lymphadénite caséeuse.

• Lors d’abcès isolé, avec un processus de nécrose, un seul animal est atteint. L’agent causal le plus fréquent est Arcanobacterium (Actinomyces, Corynebacterium) pyogenes. L’abcès peut se développer à la faveur de la surinfection d’une plaie. Il s’agit généralement d’un abcès sous-cutané, associé à une inflammation du nœud lymphatique régional. Cette hypothèse est compatible avec la mauvaise réponse à l’antibiothérapie observée chez cette brebis [4].

• Il existe de nombreux types de tumeurs chez les animaux de rente, mais leur incidence est faible [4]. Il s’agit donc généralement d’un événement rare et sporadique. Parmi les tumeurs rencontrées, les papillomes et les carcinomes semblent les plus fréquents. La localisation des carcinomes est toutefois généralement limitée aux zones glabres.

• La lymphadénite caséeuse, ou maladie des abcès, due à l’action de Corynebacterium pseudotuberculosis, se caractérise par la formation de pyogranulomes, localisés principalement au niveau des ganglions lymphatiques superficiels (ganglions lymphatiques parotidiens, mandibulaires, rétropharyngiens, préscapulaires, précruraux, poplités, rétromammaires), des ganglions lymphatiques profonds et des poumons.

Dans ce cas clinique, la masse n’est pas située en regard d’un ganglion lymphatique superficiel et aucune autre masse sous-cutanée n’est décelable par palpation.

Quatrième étape : examens complémentaires

1. Analyses hématologiques

Les analyses (voir le TABLEAU “Résultats de la numération-formule sanguine”) révèlent une leucocytose neutrophilique (granulocytes neutrophiles = 12 759 mm3, normes = 700 à 6 000/mm3) et une lymphopénie isolée (lymphocytes = 1 651/mm3, normes = 2 000 à 9 000/mm3), qui témoignent d’un processus inflammatoire. La neutrophilie reste cependant modérée pour une suspicion d'infection suppurée (abcès).

2. Prélèvements bactériologiques

Une biopsie et un écouvillon sont effectués sur la masse. Aucune culture bactérienne n’est obtenue à partir de ces prélèvements.

3. Analyse histologique

L'examen histologique (PHOTO 3) porte sur trois plans de coupe de la masse bourgeonnante. Son analyse révèle que la lésion est une tumeur très infiltrante, constituée par une prolifération cordonnale de cellules épithéliales qui présentent une différenciation épidermoïde (ponts épineux, formation de perles cornées), entraînant une forte stroma-réaction fibreuse. L'index mitotique est élevé. La lésion observée est donc un carcinome épidermoïde (ou épithélioma spinocellulaire).

Cinquième étape : comparaison avec les données de la bibliographie

Chez les ovins (comme chez le cheval et chez la plupart des espèces de rente), les carcinomes épidermoïdes apparaissent surtout sur des zones glabres et non pigmentées : région périnéale, paupières, oreilles, museau, membrane nictitante, mamelles, etc. Ces tumeurs sont favorisées par l'exposition des animaux aux radiations UV (actinocancers), notamment après la tonte (moutons) [2].

Leur croissance est généralement lente (de un à deux ans) et se complique fréquemment de surinfections bactériennes ou de myiases. Les adultes sont les plus souvent atteints, et la plupart des cas sont enregistrés en été et à l’automne [3].

Une étude, menée en Australie à partir des données d’abattoir, montre que la prévalence des carcinomes épidermoïdes dans la région périnéale est de 0,08 % chez les ovins adultes à l’abattoir. Ces tumeurs atteignent en premier lieu la vulve, puis la queue, et enfin l’anus [1, 6].

La localisation de la lésion dans la région interscapulaire dans le cas présenté ici est originale et pourrait être d’origine traumatique, associée à la blessure survenue chez l’animal encore jeune (qui s’était coincé la tête sous l’abreuvoir).

Des carcinomes cutanés peuvent se développer dans les régions du corps en lainées, comme chez le Mérinos, avec une prédisposition génétique [4].

Sixième étape : traitement et pronostic

Selon les données de la bibliographie, le traitement par exérèse chirurgicale d’un carcinome épidermoïde (ou épithélioma spinocellulaire) donne des résultats satisfaisants s’il est entrepris lors des premiers stades de développement de la tumeur. En cas d’intervention tardive, des récidives sont notées [5].

Dans le cas exposé dans cet article, après un parage chirurgical de la masse, une récidive rapide de la tumeur est survenue : elle a retrouvé son volume initial trois jours après le parage. En outre, les métastases sont fréquentes lors de carcinome, ce qui assombrit le pronostic [4].

PHOTO 1. Aspect clinique de la masse interscapulaire ulcérée. Elle n’est pas située sur une zone glabre.

PHOTO 2. La masse présente un caractère infiltrant. La peau montre un épaississement et un aspect cartonné sur ses marges.

PHOTO 3. Épithélioma spinocellulaire interscapulaire (coloration HE) : tumeur infiltrante composée de cordons de grandes cellules épithéliales polygonales, unies par des ponts épineux, formant des perles cornées et suscitant une forte stroma-réaction fibreuse.

Résultats de la numération-formule sanguine