Le point Vétérinaire n° 240 du 01/11/2003
 

NÉONATALOGIE BOVINE

Se former

CONDUITE À TENIR

François Decante

Clinique vétérinaire,
rue de Bretagne,
44440 Riaillé

La réanimation du veau nouveau-né anoxique repose sur la mise en œuvre méthodique de règles diagnostiques et thérapeutiques simples dont la maîtrise de l’intubation endotrachéale fait partie.

Résumé

Les étapes essentielles

Étape 1 : Examen neurologique rapide

• Évaluation du niveau de conscience

• Déclenchement de la première inspiration

Étape 2 : Libération des voies aériennes supérieures

• Dégagement manuel

• Aspiration

• Suspension

Étape 3 : Ventilation

Sondage endotrachéal et insufflation

Étape 4 : Oxygénation cérébrale

• Suspension, ventilation +/- oxygénothérapie

• Éventuellement α-adrénolytiques

Étape 5 : Correction des troubles métaboliques

Solutés alcalinisants

Étape 6 : Nursing

• Apport de colostrum ou de glucose

• Chaleur

La naissance d’un veau hypoxique ou anoxique est souvent une source de tension tant pour l’éleveur que pour le vétérinaire obstétricien. Les protocoles de réanimation chez les veaux nouveau-nés obéissent cependant à des règles diagnostiques et thérapeutiques relativement simples, qui visent surtout à mettre en route la ventilation pulmonaire et à assurer une oxygénation correcte des tissus cérébraux, et qu’il convient de mettre en œuvre méthodiquement. L’intubation endotrachéale, geste technique spécifique mais d’apprentissage aisé, est d’un grand secours pour assurer la ventilation de manière efficace.

Première étape : examen neurologique rapide

Il n’est pas rare, à l’issue d’un vêlage difficile ou languissant, de constater que le veau nouveau-né ne présente pas spontanément les signes d’une vitalité « normale ». L’animal reste étendu, dans un état de mort apparente (PHOTO 1). La première démarche consiste à apprécier très rapidement le niveau de conscience du veau : est-il mort ? se trouve-t-il dans un état d’hypoxie ou d’anoxie ? dans ce cas, quelles sont les mesures à mettre en œuvre en urgence pour favoriser sa viabilité ?

Si le réflexe oculopalpébral (qui consiste à appuyer légèrement avec le doigt sur la cornée pour provoquer un clignement des paupières) et le réflexe du conduit auditif (mis en évidence par aspersion des oreilles voire de toute la tête avec de l’eau froide pour provoquer une réaction de l’animal, PHOTO 2) sont absents et s’il n’y pas de battements cardiaques, le veau est mort. En revanche, si le cœur de l’animal bat, il convient de toute urgence de libérer ses voies aériennes supérieures et de le ventiler.

Si les deux réflexes sont présents, mais que le veau ne respire pas, le réflexe pituitaire est alors mis en œuvre (souvent par introduction d’un brin de paille rigide dans les cavités nasales) afin de provoquer mécaniquement une première inspiration, destinée à stimuler les centres respiratoires par le biais d’une augmentation de la pCO2. Si cette inspiration spontanée n’a pas lieu, il convient de dégager avant tout les voies aériennes.

Deuxième étape : libération des voies aériennes supérieures

La libération des voies aériennes supérieures est la première urgence. Elle est nécessaire pour permettre le passage de l’air vers les poumons et pour lever le réflexe d’inhibition des mouvements respiratoires, en partie dû à la présence de liquide dans l’oropharynx.

Elle est obtenue par le dégagement des sérosités à la main ou par aspiration. La suspension du veau, qui peut commencer pendant l’expulsion lorsque la vache vêle debout, facilite le rejet des liquides fœtaux et l’irrigation cérébrale (PHOTO 3). Si les voies aériennes sont dégagées et que malgré tout la première inspiration n’a toujours pas lieu, certaines substances peuvent être utilisées pour stimuler les centres nerveux respiratoires : la naloxone (Narcan®), le doxapram (Dopram®) ou l’association cropopamide + crothétamide (Respirot®) (voir le TABLEAU “Molécules utilisables dans le traitement de l’anoxie du veau nouveau-né”). L’intérêt de ces substances est cependant relatif. L’urgence de la situation est généralement telle que le recours à l’une puis à l’autre de ces molécules ne se justifie pas, car si le veau ne respire toujours pas, il est nécessaire le ventiler rapidement.

Troisième étape : ventilation

La ventilation par insufflation de gaz directement dans les poumons répond à plusieurs objectifs :

– le déploiement des poumons : le veau doit exercer une pression négative au moins cinq fois supérieure à la normale pour permettre le déploiement de ses alvéoles pulmonaires ;

– le déplacement des liquides pulmonaires : la filtration transalvéolaire est nécessaire pour permettre la mise en place du surfactant qui maintient les alvéoles ouvertes après chaque mouvement respiratoire ;

– l’hématose et l’élimination du CO2 ;

– la diminution de la résistance vasculaire pulmonaire, mécanisme responsable en grande partie de l’abandon de la circulation fœtale pour passer au système de double circulation (voir l’ENCADRÉ “Passage de la circulation fœtale à la double circulation).

Pendant les premières heures de vie, ces mécanismes circulatoires sont totalement réversibles. La ventilation en pression positive et l’effet pharmacologique de substances α2-adrénolytiques comme la tolazoline diminuent la résistance vasculaire du poumon et facilitent une circulation de type “extra-utérin”, alors que l’absence de surfactant dans les alvéoles et l’hypoxie favorisent le retour à une circulation de type fœtal.

Pour ventiler un veau, il est possible de souffler directement dans ses naseaux, mais la technique est peu efficace. L’air passe surtout dans l’œsophage, qui offre une faible résistance : il est donc nécessaire d’appliquer une pression d’insufflation très forte.

Il est beaucoup plus facile et efficace d’intuber le veau à l’aide d’une sonde endotrachéale et de souffler dans celle-ci (voir la FIGURE “Introduction d’une sonde endotrachéale” et PHOTO 4). Les premières insufflations pratiquées directement dans la sonde sont généralement suffisantes et permettent le déploiement pulmonaire. Le volume insufflé correspond généralement au volume expiratoire de l’opérateur. La fréquence d’insufflation est de dix cycles par minute.

La sonde est laissée en place même si la respiration spontanée se met rapidement en route, car les poumons peuvent s’atélectasier après quelques cycles spontanés (absence de surfactant) et l’insufflation doit alors être reprise.

Lorsque le veau est en anoxie sévère (aréflexie oculaire), la ventilation est maintenue tant que le réflexe oculopalpébral n’apparaît pas. La surveillance de la fonction cardiorespiratoire est nécessaire.

Quatrième étape : oxygénation cérébrale

L’oxygénation cérébrale est améliorée dès que le veau respire ou dès qu’il est ventilé.

Dans certains cas, le veau présente d’emblée un état d’anoxie cérébrale secondaire : état comateux ou symptômes nerveux parfois accompagnés de pédalages violents, tête rejetée en arrière, respiration saccadée et gasping.

Plusieurs méthodes sont utilisées pour réactiver la circulation sanguine dans les zones cérébrales ischémiées : principalement la suspension, déjà mise en œuvre pour libérer les voies aériennes supérieures, et l’oxygénothérapie. Cette dernière technique augmente la pression partielle en oxygène dans le sang à la condition que celui-ci puisse parvenir jusqu’aux alvéoles (le veau doit donc respirer ou être ventilé). Son intérêt théorique est indéniable, mais sa mise en œuvre est assez lourde et peu compatible avec la pratique courante.

Le recours à des molécules qui limitent la vasoconstriction, comme l’association vincamine-papavérine (Candilat®) (voir le TABLEAU “Molécules utilisables dans le traitement de l’anoxie du veau nouveau-né”), peut être envisagé, mais leur influence est rarement décisive.

Cinquième étape : correction des troubles métaboliques

Généralement, l’anoxie prolongée est à l’origine de troubles métaboliques. La correction de ces derniers correspond à une deuxième urgence.

Au niveau des poumons, la réponse ventilatoire à l’anoxie est très insuffisante. Le gaz carbonique s’accumule, ce qui provoque une acidose respiratoire. En outre, chez le veau anoxique, le métabolisme énergétique est constitué essentiellement par la glycolyse anaérobie, qui conduit à une accumulation importante de L-lactate dans le sang. Il existe ainsi simultanément une acidose respiratoire et métabolique.

La correction de ce déséquilibre repose sur :

– l’élimination du gaz carbonique par le poumon ;

– l’élimination des protons « sanguins » au niveau des reins ou des poumons, ce qui oblige à favoriser au maximum la ventilation pulmonaire.

Des solutés à effet alcalinisant (bicarbonate, acétate ou glutamate de sodium) peuvent être administrés en perfusion. L’effet alcalinisant du bicarbonate est rapide, mais il entraîne la formation de gaz carbonique sanguin, qui doit être éliminé par voie respiratoire. Une ventilation satisfaisante est donc nécessaire. Le recours au tri-hydroxy-amino-méthane (THAM) se révèle beaucoup plus intéressant lorsque la respiration est très mauvaise car la capture de protons conduit, dans ce cas, à la formation d’un cation dont l’élimination est exclusivement rénale. L’arrêt de la commercialisation du soluté Tamidrex® limite toutefois les possibilités pratiques d’utilisation du THAM.

Sixième étape : nursing

Les protocoles classiques de nursing, appliqués aux veaux nouveau-nés anoxiques, favorisent incontestablement l’amélioration de leur état. La production énergétique, essentiellement anaérobie, gaspille les réserves en glycogène du veau, qui se trouve rapidement dans un état d’hypoglycémie. L’administration de colostrum doit être précoce, mais certains veaux sont incapables de téter et la mauvaise motricité de la caillette compromet l’absorption des nutriments. Il est alors recommandé d’administrer par voie veineuse 250 à 500 ml de soluté glucosé à 10 % (ou, à défaut, du soluté hypertonique dilué).

L’apport de chaleur à l’aide d’une lampe à infrarouge permet de maintenir une température corporelle élevée chez le veau sans exagérer la mobilisation de ses réserves énergétiques. Une amélioration de la respiration est également observée après quelques heures, ce qui facilite la correction de l’acidose respiratoire.

Passage de la circulation fœtale à la double circulation

La circulation fœtale est caractérisée par la relation avec le placenta, organe de l’hématose, par des poumons non déployés et immatures, par l’existence d’un shunt hépatique, du foramen ovale, qui fait passer une fraction importante du sang oxygéné de la veine cave postérieure directement à l’oreillette gauche, et du canal artériel, qui permet au sang issu du tronc pulmonaire de gagner l’aorte sans irriguer les poumons.

Après la naissance, le déploiement du poumon augmente le débit de l’artère pulmonaire et la précharge gauche. L’augmentation de la pression dans l’oreillette gauche entraîne la fermeture mécanique du foramen ovale, une inversion du gradient de pression dans le canal artériel, qui aboutit progressivement à son obturation, et un arrêt de la circulation dans la veine ombilicale.

À lire également

– Uystepruyst C. Intérêt des procédures de nursing du veau nouveau-né. Point Vét. 2002 ; 33(230): 50-54.

PHOTO 1. La première étape consiste à apprécier l’état de conscience du veau.

Introduction d’une sonde endotrachéale

– Le veau est laissé en décubitus latéral, l’encolure légèrement tendue. – La langue est saisie avec un linge ou un gant en latex. – La sonde est glissée en aveugle sur le dessus de la langue, concavité vers le bas, jusqu’au larynx. – Généralement, la sonde s’introduit spontanément dans la trachée, dont le franchissement des premiers anneaux est perceptible. – Le positionnement correct est vérifié en soufflant dans la sonde : le thorax s’affaisse et se soulève entre deux insufflations. – Lorsque la sonde a été introduite dans l’œsophage, c’est l’abdomen qui ballonne progressivement et il n’y a pas de retour gazeux net. Il convient alors de la retirer et de renouveler l’opération. – Si l’extrémité de la sonde bute sur les cartilages du larynx, il est possible d’abaisser l’épiglotte avec l’extrémité du doigt ou d’effectuer des petits mouvements de va-et-vient pour stimuler une inspiration. – L’intubation endotrachéale du veau ne provoque jamais de réflexe de toux. – L’utilisation d’un laryngoscope est sans intérêt.

PHOTO 2. L’aspersion d’eau froide dans les oreilles ou sur la tête du veau est souvent utilisée pour évaluer le réflexe du conduit auditif.

PHOTO 3. La libération des voies aériennes peut commencer dès la phase d’expulsion du veau lorsque la vache vêle debout.

PHOTO 4. Type de sonde utilisée pour la ventilation du veau : sonde d’anesthésie endotrachéale de Rüsch courbe n° 11, diamètre externe 13 mm.

Molécules utilisables dans le traitement de l’anoxie du veau nouveau-né