Le point Vétérinaire n° 240 du 01/11/2003
 

CANCÉROLOGIE DU CHIEN ET DU CHAT

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EN QUESTIONS-RÉPONSES

Constant Lecœur

5, villa Poirier
75015 Paris

Les tumeurs hépatiques du chien et du chat sont de nature histologique variée, mais fréquemment malignes. L’échographie constitue l’examen diagnostique de choix.

Résumé

Chez le chien et le chat, les tumeurs hépatiques représentent 0,8 à 2,3 % des tumeurs. Elles sont souvent malignes. Les symptômes, généralement peu spécifiques, sont ceux d’une insuffisance hépatique. Une masse et une douleur sont parfois détectées lors de la palpation abdominale crâniale. Un syndrome paranéoplasique, l’hypoglycémie, peut accompagner certaines tumeurs malignes chez le chien. La radiographie abdominale et un bilan biochimique apportent des éléments diagnostiques, mais l’échographie constitue l’examen de choix. La nature histologique de la tumeur est précisée grâce à des ponctions échoguidées ou à des biopsies sous laparoscopie. Le traitement et le pronostic des tumeurs malignes sont intimement liés au type tumoral et, notamment, à leur pouvoir métastatique.

Les tumeurs hépatiques représentent 0,8 à 2,3 % des tumeurs diagnostiquées chez le chien et chez le chat [1]. Connaître leurs spécificités permet d’établir un pronostic et d’envisager un traitement.

Quelles sont les principales tumeurs hépatiques du chien ?

Chez le chien, l’hépatocarcinome est la tumeur maligne la plus commune [1, 2].

L’hémangiosarcome, le cholangiocarcinome et le fibrosarcome sont également diagnostiqués, ainsi que des hémopathies malignes, telles que le lymphome et le mastocytome.

Les tumeurs bénignes, comme l’hépatome et l’hémangiome, sont rares chez le chien.

Le foie est en outre le site de métastases tumorales : hémangiosarcome, ostéosarcome, carci-nome transitionnel de la vessie, carcinome mammaire et intestinal, adénocarcinome nasal, phéochromocytome et carcinome thyroïdien principalement.

L’hyperplasie nodulaire du foie est également fréquemment observée chez le chien âgé : environ 70 % des chiens âgés de plus de quatorze ans présentent cette anomalie, d’origine inconnue et sans conséquences cliniques [3].

Quelles sont les principales tumeurs hépatiques du chat ?

Chez le chat, les tumeurs les plus communes sont le cholangiocarcinome et le cholangiome, suivis par l’hépatocarcinome et l’hémangiosarcome [4]. Le lymphome est également fréquent. Les métastases tumorales au niveau du foie sont moins fréquentes chez le chat que chez le chien ; les plus représentées sont des métastases d’adénocarcinome pancréatique et de carcinome intestinal et rénal.

Quels sont les symptômes lors de tumeur du foie ?

Les symptômes sont ceux d’une insuffisance hépatique et sont souvent peu spécifiques : abattement, anorexie, vomissements et diarrhée le plus fréquemment.

Une polydipsie et une polyurie sont observées chez presque la moitié des individus atteints de tumeur hépatique primaire [1].

L’ictère et l’ascite ne sont présents que chez 18 à 30 % des chiens atteints de tumeur hépatique [2]. L’ascite est peu spécifique : il peut s’agir d’un transsudat lors de compression vasculaire, voire d’un exsudat non purulent lors de dissémination tumorale.

Lors de la palpation abdominale crâniale, souvent douloureuse, une masse est parfois suspectée. Les autres symptômes rapportés sont des signes neurologiques consécutifs à une hypoglycémie, une encéphalose hépatique, ainsi que des collapsus aigus provoqués par la nécrose de la tumeur, associée à une hémorragie abdominale.

Quels sont les syndromes paranéoplasiques ?

L’hypoglycémie a été décrite chez le chien lors d’hépatocarcinome, d’hépatome et d’hémangiosarcome [5]. Ce syndrome paranéoplasique se rencontre généralement lors de tumeur de grande taille. Cette hypoglycémie serait attribuable, soit à la sécrétion d’insulin-like par la tumeur, soit à un défaut de glycogénolyse ou de néoglucogenèse.

Quels sont les examens complémentaires ?

Les premiers examens à réaliser sont une radiographie abdominale et un bilan biochimique, associés éventuellement à une numération-formule sanguine.

L’examen de choix afin de localiser la tumeur hépatique et d’éventuelles métastases abdominales est l’échographie. Celle-ci peut s’accompagner d’une ponction échoguidée de la tumeur. Selon une étude, les ponctions à l’aiguille fine sont toutefois diagnostiques pour seulement 62 % des aspirations réalisées sur une tumeur hépatique [6].

Les cancers disséminés, tels que le lymphome ou le mastocytome, sont cependant aisément identifiables par cette technique.

La biopsie sous laparoscopie, voire lors d’une laparotomie, permet l’obtention d’un échantillon de meilleure qualité histologique, un contrôle de l’hémorragie provoquée par le prélèvement et la visualisation de l’envahissement tumoral (PHOTO 1). Un bilan de l’hémostase avant la ponction ou la biopsie s’avère indispensable en raison d’une possible diminution de production des facteurs de coagulation par le foie ou d’une augmentation de la consommation de ceux-ci et des plaquettes par des surfaces endothéliales anormales.

Il convient également d’effectuer une radiographie thoracique avant toute décision thérapeutique afin de déceler d’éventuelles métastases, bien que la fréquence de celles-ci soit faible : environ 14 % des chiens atteints de tumeur hépatique présentent des métastases pulmonaires [7].

L’examen tomodensitométrique, voire l’imagerie par résonance magnétique (IRM) peuvent apporter des précisions sur l’envahissement tissulaire hépatique et sur le bilan d’extension métastatique.

1. Quelles sont les caractéristiques des examens sanguins ?

Chez le chien, une augmentation des phosphatases alcalines (PAL) et des alanine-aminotransférases (ALT) est observée dans 70 à 100 % des cas de tumeur hépatique [1]. Cependant, l’élévation de la concentration sérique de ces enzymes est non spécifique. Une augmentation des PAL est ainsi également fréquente lors d’hyperplasie nodulaire hépatique (environ 2,5 à 14 fois les valeurs usuelles) [3].

Chez le chat, l’augmentation des enzymes hépatiques est souvent minime ou même absente. Toutefois, un tiers des chats atteints présente une élévation de la bilirubine totale [4].

Le bilan biochimique peut aussi révéler une hypoglycémie et, lors de lymphome, une hypercalcémie.

Une anémie normochrome et normocytaire et une leucocytose neutrophilique sont fréquemment mises en évidence lors de cancer hépatique [2]. Lors de mastocytome, une éosinophilie peut être observée. Lors d’hémangiosarcome, une anémie régénérative est fréquente, consécutive à des hémolyses micro-angiopathiques ou à des hémorragies [8]. Des schistocytes ou des fragments d’érythrocytes sont parfois observés. La coagulation intravasculaire disséminée est fréquente lors d’hémangiosarcome et s’accompagne d’une thrombocytopénie [8].

2. Quels sont les signes radiographiques ?

Sur le cliché radiographique, une masse abdominale crâniale, entraînant un déplacement caudal de l’estomac, est l’observation la plus fréquente [7]. Un épanchement péritonéal est également souvent rencontré lors de tumeurs hépatiques. Cependant, ces signes radiographiques ne sont pas spécifiques.

3. Quels sont les signes échographiques ?

La distribution des lésions est focale, multifocale ou diffuse. Les lésions sont hyperéchogènes, hypo-échogènes ou “en cible” (hyperéchogènes au centre et hypo-échogènes en périphérie).

Chez le chien, plus de 90 % des masses focales hyperéchogènes sont des hépatocarcinomes (PHOTO 2) [9].

Lors de lésions multifocales, il s’agit principalement de métastases de cholangiocarcinome, d’hémangiosarcome et d’hyperplasie nodulaire hépatique.

La plupart des lésions diffuses sont des lymphomes.

Lors de lésions “en cible”, une tumeur maligne est fortement suspectée [10].

Quels sont le traitement et le pronostic des principales tumeurs hépatiques malignes ?

• L’hépatocarcinome présente un taux de métastases de 61 % chez le chien [11] ; cependant, ce taux n’est plus que de 37 % lors de masse focale et unique [11]. La thérapie de choix est donc l’exérèse de la tumeur lors de lésion focale. Sur une série de dix-huit cas traités par lobectomie, 50 % des chiens opérés étaient vivants un an après l’intervention [12]. La lobectomie est totale ou partielle. La lobectomie partielle s’effectue soit par dissection mousse et ligatures des vaisseaux, soit à l’aide de système d’autosutures TA 30 et 90 (Kendall, MA, États-Unis) (PHOTOS 3 et 4) [13]. Ces deux techniques de lobectomie sont associées à peu de complications lorsqu’elles sont réalisées avec minutie ; toutefois, le système d’autosutures permet une diminution du temps chirurgical et une exérèse souvent plus complète [14].

La chimiothérapie adjuvante n’est pas utilisée en pratique chez le chien et chez le chat.

• Le cholangiocarcinome a un taux de métastases compris entre 67 et 78 % chez le chat et de 88 % chez le chien [15]. En outre, sa résection totale est difficile en raison de la nature diffuse de l’envahissement hépatique. Le pronostic de cette tumeur est donc mauvais.

• Le pronostic est sombre lors d’hémangiosarcome. La médiane de survie est de deux à trois mois chez le chien et de quatre à six mois chez le chat. Une chimiothérapie adjuvante composée de vincristine(1), d’adriblastine(1) et de cyclophosphamide(1) peut permettre de doubler ce temps de survie (voir L’encadré “Protocole de chimiothérapie adjuvante lors d’hémangiosarcome”) [16]. Il est en outre essentiel d’échographier la rate et l’atrium droit du cœur afin d’identifier d’éventuelles métastases ou tumeurs primaires.

Bien que le pronostic lors de tumeur hépatique soit fréquemment sombre, il est important de biopser celle-ci afin d’en connaître la nature histologique et de réaliser un bilan d’extension. Cette approche systématique permet d’émettre un pronostic précis et de mettre en place un traitement approprié si nécessaire. Toutefois, le pronostic est le plus souvent mauvais en raison d’un diagnostic tardif chez le chien ou le chat. Dans un grand nombre de cas, les symptômes évocateurs de processus néoplasique hépatique ne sont en effet perceptibles que lorsque plus de 75 % du parenchyme n’est plus fonctionnel.

  • (1) Médicament à usage humain.

Protocole de chimiothérapie adjuvante lors d’hémangio-sarcome

• Jour 1 : adriblastine(1) 30mg/m2 par voie intraveineuse (boluslent sur 30 minutes) et cyclophosphamide(1) 100 mg/m2 par voie intraveineuse.

• Jour 8 : vincristine(1) 0,75mg/m2 par voie intraveineuse.

• Jour 15 : vincristine(1) 0,75mg/m2 par voie intra-veineuse.

Le cycle peut être répété à partir de J22. Quatre ou cinq cycles peuvent être réalisés.

L’animal est placé sous antibiothérapie prophylactique et une numération-formule sanguine est pratiquée avant chaque nouvelle injection. Si le nombre de neutrophiles est inférieur à 2 500/µl, la chimiothérapie est interrompue.

(1)Médicament à usage humain.

D’après [16].

Points forts

L’hypoglycémie est un syndrome paranéoplasique décrit chez le chien lors d’hépatocarcinome, d’hépatome et d’hémangiosarcome.

Chez le chat, l’augmentation des enzymes hépatiques lors de tumeur hépatique est souvent minime ou absente.

L’hépatocarcinome présente un taux de métastases de 61 % chez le chien ; cependant, ce taux n’est plus que de 37 % lors de masse focale et unique.

En savoir plus

1 - Hammer AS, Sikkema DA. Hepatic neoplasia in the dog and cat. Vet. Clin. N. Amer.-Small Anim. Pract. 1995 ; 25(2): 419-435.

2 - Patnaik AK, Hurvitz AI, Lieberman PH et coll. Canine hepatic neoplasm : a clinicopathologic study. Vet. Pathol.1980 ; 17(5): 553-564.

3 - Prause LC, Twedt DC. Hepatic nodular hyperplasia. In : Bonagura JD. Kirk’s Current Veterinary Therapy XIII Small Animal Practice. Saunders, Philadelphia. 2000 : 675-676.

4 - Post G, Patnaik AK. Nonhematopoietic hepatic neoplasms in cats : 21 cases (1983-1988). J. Amer. Vet. Med. Assn. 1992 ; 201(7): 1080-1082.

5 - Leifer CE, Peterson ME, Matus RE et coll. Hypoglycemia associated with nonislet cell tumor in 13 dogs. J. Amer. Vet. Med. Assn. 1985 ; 186 : 53-55.

6 - Kristensen AT, Weiss DJ, Klausner JS. et coll. Liver cytology in cases of canine and feline hepatic disease. Comp. Cont. Educ. Pract. Vet. 1990 ; 12 : 797-803.

7 - Evans SM. The radiolographic appearance of primary liver neoplasia in dogs. Vet. Radiol. 1987 ; 28 : 192-195.

8 - Hammer AS, Couto CG, Swardson C et coll. Hemostatic abnormalities in dogs with hemangiosarcoma. J. Vet. Intern. Med. 1991 ; 5(1): 11-14.

9 - Whiteley MB, Feeney DA, Whiteley LO et coll. Ultrasonographic appearance of primary and metastatic canine hepatic tumors : A review of 48 cases. J. Ultrasound Med. 1989 ; 8(11): 621-630.

10 - Cuccovillo A, Lamb CR. Cellular features of sonographic target lesions of the liver and spleen in 21 dogs and a cat. Vet. Radiol. Ultrasound. 2002 ; 43(3): 275-278.

11 - Patnaik AK, Hurvitz AI, Lieberman PH et coll. Canine hepatocellular carcinoma. Vet. Pathol. 1981 ; 18(4): 427-438.

12 - Kosovsky JE, Manfra-Maretta S, Matthiesen DT et coll. Results of partial hepatectomy in 18 dogs with hepatocellular carcinoma. J. Amer. Anim. Hosp. Assn. 1989 ; 25 : 203-206.

13 - Bellah JR. Surgical stapling of the spleen, pancreas, liver, and urogenital tract. Vet. Clin. N. Amer.-Small Anim. Pract. 1994 ; 24(2): 375-394.

14 - Lewis DD, Bellanger CR, Lewis DT et coll. Hepatic lobectomy in the dog : A comparison of stapling and ligation techniques. Vet. Surgery. 1990 ; 19 : 221-225.

15 - Patnaik AK, Hurvitz AI, Liebermann PH et coll. Canine bile duct carcinoma. Vet. Pathol. 1981 ; 18 : 439-442.

16 - Hammer AS, Couto CG, Getzy D. et coll. Efficacy and toxicity of VAC chemotherapy (vincristine, doxorubicin, cyclophosphamide) in dogs with hemangiosarcoma. J. Vet. Intern. Med. 1991 ; 5(3): 160-166.

PHOTO 1. Vue laparoscopique d’une tumeur hépatique : visualisation et inspection du lobe atteint.

PHOTO 2. Échographie d’une masse hépatique focale hyperéchogène.

PHOTO 3. Hépatocarcinome : tumeur focale du lobe caudé observée lors de la laparotomie.

PHOTO 4. Lobectomie partielle d’un hépatocarcinome focal avec un système d’autosutures TA 30.