Le point Vétérinaire n° 238 du 01/08/2003
 

INFECTIONS VIRALES ASSOCIÉES

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Fabien Corbière*, Caroline Lacroux**, Gilles Meyer***, Gilles Foucras****, François Schelcher*****


*Département Élevage,
Produits et Santé Publique,
Pathologie des Ruminants, ENVT,
31076 Toulouse Cedex 03
**Département Élevage,
Produits et Santé Publique,
Pathologie des Ruminants, ENVT,
31076 Toulouse Cedex 03
***Département Élevage,
Produits et Santé Publique,
Pathologie des Ruminants, ENVT,
31076 Toulouse Cedex 03
****Département Élevage,
Produits et Santé Publique,
Pathologie des Ruminants, ENVT,
31076 Toulouse Cedex 03
*****Département Élevage,
Produits et Santé Publique,
Pathologie des Ruminants, ENVT,
31076 Toulouse Cedex 03

L’examen histopathologique et la virologie permettent d’élucider un cas complexe de co-infection virale chez un jeune veau mort à la suite de troubles généraux et respiratoires aigus.

Résumé

Un veau gascon âgé de deux mois, mort à l’issue d’un épisode de troubles généraux et respiratoires sévères d’une durée de 48 heures, est référé pour autopsie à l’ENVT. L’association de lésions pulmonaires (pneumonie broncho-interstitielle aiguë), d’une entérite et d’une stomatite ulcéreuse forme un tableau nécropsique complexe, suggérant l’intervention possible de plusieurs virus (BVDV, BRSV, OHV-2), sans que d’autres étiologies puissent être complètement éliminées. L’examen histopathologique du poumon révèle des lésions évocatrices d’une infection par le BRSV. Celui de l’encéphale, du rein et des muscles est fortement évocateur d’une infection par le virus du coryza gangreneux (OHV-2) et relativise l’hypothèse du BVDV. L’examen histopathologique des nœuds lymphatiques permet d’exclure l’hypothèse de leucose et renforce celle du coryza gangreneux. La virologie confirme la présence associée du BRSV etdel’OHV-2, ainsique l’absence du BVDV.

Le coryza gangreneux, ou fièvre catarrhale maligne, est une maladie générale peu fréquente des jeunes bovins et des adultes . Récemment, des cas ont été confirmés chez les porcins. La forme sporadique est la plus fréquente, bien que des épisodes épidémiques aient été rapportés . Le coryza gangreneux associé au mouton est dû à un gamma-herpèsvirus, l’Ovine Herpes Virus 2 (OHV-2). Le virus respiratoire syncytial bovin (BRSV) infecte fréquemment les veaux et les jeunes bovins et se traduit par des symptômes respiratoires aigus, contagieux.

Notre objectif est d’illustrer à partir d’un cas sur un veau âgé de deux mois, la possibilité de co-infection virale BRSV/OHV-2 et de démontrer aussi l’intérêt d’un examen nécropsique complet et minutieux dans la résolution de cas complexes.

Anamnèse

Un veau mâle de deux mois, de race gasconne, référé à l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse pour autopsie en 2002, était né et élevé sur des prairies de moyenne montagne. L’éleveur, ayant observé qu’il était essoufflé et ne tenait que difficilement debout, avait requis l’intervention de son vétérinaire. L’examen clinique révélait alors une faiblesse générale ainsi qu’une forte hyperthermie (supérieure à 40 °C), associées à une augmentation de la fréquence respiratoire, une dyspnée marquée, du jetage et une congestion sévère des muqueuses oculaires. Le traitement antibiotique et anti-inflammatoire mis en place n’avait pas apporté d’amélioration. L’évolution vers la mort s’est faite sur 48 heures.

Examen nécropsique

Le veau, d’un poids de 59 kg, est de conformation rectiligne avec un état d’engraissement moyen. L’état de conservation est jugé satisfaisant (délai mort-autopsie inférieur à 24 heures).

Les muqueuses palpébrales sont fortement congestionnées, mais sans lésion macroscopique du globe oculaire. Les nœuds lymphatiques cervicaux superficiels, subiliaques, poplités et iliaco-fémoraux sont nettement hypertrophiés. L’examen de la cavité buccale révèle sur le palais dur un ulcère superficiel de 3 x 5 cm à fond congestif, recouvert par un enduit nécrotico-fibrineux, grisâtre. De multiples ulcères superficiels arrondis, de 1 à 2 cm de diamètre, coalescents par endroits et recouverts de fausses membranes nécroticofibrineuses, sont visibles sur la face dorsale de la langue. Le larynx, le pharynx, l’œsophage et les estomacs sont dépourvus de lésions.

Le contenu intestinal en particulier cæco-colique est abondant et anormalement liquide, en l’absence toutefois de lésions pariétales macroscopiquement visibles. Les nœuds lymphatiques mésentériques apparaissent très hypertrophiés.

Sur les poumons, un emphysème interlobulaire d’extension et d’intensité modérées est présent sur la partie caudale des lobes caudaux. Les lobes crâniaux et moyens droits sont modérément densifiés, de couleur homogène, rouge sombre. Après section de ces lobes et à la pression, un abondant mucopus blanchâtre s’écoule des bronches. Les nœuds lymphatiques trachéobronchiques sont modérément hypertrophiés. Aucune autre lésion ne peut être détectée.

Conclusion nécropsique et hypothèses diagnostiques

1. Lésions pulmonaires

La combinaison des lésions de pneumonie broncho-interstitielle crânioventrale, d’évolution aiguë, et de l’anamnèse est suggestive d’une infection de l’appareil respiratoire, probablement d’origine virale. Toutefois, les autres lésions macroscopiques observées suggèrent soit l’infection par un agent de maladies générale soit des infections spécifiques d’organes.

2. Stomatite ulcéreuse et entérite

Pour expliquer la stomatite ulcéreuse, l’entérite et la bronchopneumonie, l’infection par le BVDV paraît la plus probable. Toutefois, la nature des lésions digestives et leur localisation limitée à la cavité buccale, ne plaident pas pour cette hypothèse. En outre, la polyadénomégalie est incohérente.

D’autres entités pathologiques pourraient être rendues responsables des lésions buccales (candidose, ingestion de produits caustiques) mais sont rejetées sur des critères épidémiologiques et lésionnels.

L’infection par l’OHV-2 est éventuellement envisageable. À ce stade l’anamnèse était incomplète en particulier sur le contact avec des ovins. De même certains éléments absents du tableau nécropsique réduisent la probabilité de cette hypothèse : absence de lésions d’uvéite et de lésions rénales.

Enfin, l’hypothèse d’une leucose sporadique multicentrique du veau pourrait être évoquée, mais sans expliquer en particulier les lésions buccales.

Les alternatives diagnostiques sont des affections spécifiques d’organes ou de tissus : candidose buccale, stomatite nécrosante, coccidiose intestinale.

Examens complémentaires

1. Prélèvements

Plusieurs prélèvements en vue d’examens complémentaires sont réalisés. Un prélèvement de lobe pulmonaire crânial est placé dans une solution tamponnée de formol à 10 % pour examen histopathologique. Parallèlement, une recherche de BRSV est demandée par technique immuno-enzymatique.

Outre le poumon, les reins, l’encéphale, le muscle psoas, le myocarde et les nœuds lymphatiques iléal et cervical superficiel sont prélevés pour examen histopathologique. Une recherche du virus BVD et du coryza gangreneux par PCR (Polymerase Chain Reaction ou amplification génique) est mise en œuvre sur la rate. Une coproscopie avec dénombrement et identification de coccidies est demandée sur le contenu rectal.Enfin, un calque sur la cavité buccale est réalisé pour coloration de Gram et au bleu de méthylène.

2. Résultats

Examens parasitaires

La recherche de strongles digestifs et de coccidies s’avère négative. Aucune levure n’est détectée sur les calques buccaux.

Histologie

L’examen histopathologique (hémalun-éosine) du poumon permet de mettre en évidence une pneumonie interstitielle diffuse, sévère, d’évolution aiguë, avec de nombreuses images de nécrose bronchiolaire, des fausses membranes fibrineuses tapissant les parois alvéolaires, ainsi que des syncytia dans la lumière des bronchioles et des alvéoles. Ces lésions sont évocatrices d’une infection par le BRSV.

Sur l’encéphale (PHOTO 1), le rein (PHOTO 2), le psoas (PHOTO 3) et le myocarde, le même type de lésions microscopiques similaires est mis en évidence : vascularite lymphocytaire multifocale, sévère, avec une infiltration des parois vasculaires par une population lymphocytaire homogène (grands lymphocytes, d’aspect le plus souvent blastique). Cette infiltration est associée à quelques images de nécrose fibrinoïde pariétale. Ces lésions microscopiques sont fortement évocatrices d’une infection par le virus du coryza gangreneux et relativisent l’hypothèse du BVDV. L’examen histopathologique des nœuds lymphatiques permet d’exclure l’hypothèse de leucose et renforce celle du coryza gangreneux.

Examens virologiques

La recherche de BRSV à partir du poumon, réalisée immédiatement après l’autopsie par une technique Elisa, se révèle positive.

La recherche d’OHV-2 par une technique PCR spécifique, à partir de la rate, est positive. En revanche la mise en évidence du BVDV par PCR est négative.

Discussion

Un veau de deux mois est mort après une évolution aiguë, à dominante clinique respiratoire. Les examens virologiques et histopathologiques ont orienté vers une co-infection par le BRSV et le virus du coryza gangreneux. Trois points nous semblent intéressants à développer.

1. Intérêts et limites de l’examen nécropsique. Démarche diagnostique

Un examen nécropsique trop rapide et orienté se serait sans aucun doute focalisé sur les lésions pulmonaires (PHOTO 4). Une partie du diagnostic (infection par le BRSV) aurait été ainsi établie. Toutefois les lésions buccales et la polyadénomégalie étaient importantes pour formuler les hypothèses infectieuses complémentaires. Les seules lésions macroscopiques étaient insuffisantes pour un diagnostic précis, en particulier pour permettre la distinction entre maladie des muqueuses et coryza gangreneux (PHOTO 5) (voir le TABLEAU “Démarche diagnostique”).

L’histopathologie a permis de préciser très nettement l’orientation diagnostique et d’exclure une maladie comme la leucose sporadique. Dans la maladie des muqueuses chronique, des lésions de vascularite ont été décrites. Toutefois, la nature des cellules de l’infiltrat et l’absence de GLG permettent une différenciation d’avec le coryza gangreneux. Dans le cas rapporté, l’orientation diagnostique est confirmée par la virologie.

2. Modalités de contamination par l’OHV-2

Le coryza gangreneux, classiquement considéré comme une maladie des adultes, a été décrit chez des bovins de moins de six mois et récemment sur des veaux de trois à cinq semaines . Dans le cas particulier, le veau autopsié avait 61 jours, ce qui, compte tenu de la durée d’incubation (minimum 15-21 jours) soulève la question des modalités de contamination.

Au sein de l’espèce réservoir, l’OHV-2 semble circuler sans qu’il y ait d’expression clinique. Le colostrum et le lait des brebis infectées par l’OHV-2 sont fortement contaminés, et pourraient s’avérer une source de contamination majeure pour les agneaux. Les agneaux nés de mères infectées semblent exempts de virus à la naissance. Dans de rares cas, de faibles titres viraux chez des ovins de moins de deux mois ont été détectés par PCR, mais ont été attribués à la présence de leucocytes infectés d’origine colostrale. Le virus a été mis en évidence par chez près de 90 % des agneaux à partir de trois mois d’âge dans les leucocytes sanguins, et dans les sécrétions nasales uniquement après cinq mois.

Chez les bovins, le coryza gangreneux est considéré comme non transmissible naturellement entre individus, même après un contact prolongé. Pour expliquer la contamination d’un veau de deux mois, élevé sous la mère, les deux hypothèses théoriquement possibles sont d’une part une contamination par le colostrum ou le lait et d’autre part une contamination à partir d’ovins infectés.

La contamination à partir de la mère supposerait que celle-ci soit porteuse asymptomatique chronique et que le colostrum ou le lait soient infectieux. L’existence de bovins porteurs chroniques n’est que très mal documentée. Des bovins ayant survécu à un épisode aigu du coryza gangreneux semblent pouvoir demeurer infectés pendant plusieurs années ; en outre, certains animaux semblent pouvoir être infectés asymptomatiques. Aucune étude n’a été publiée sur la présence de l’OHV-2 dans le lait ou le colostrum des bovins.

Un contact direct avec l’espèce ovine serait une condition nécessaire à la contamination des bovins. Dans le cas rapporté, et a posteriori, l’éleveur a indiqué que les pâturages étaient communs aux bovins et à des ovins, rendant ainsi possible une contamination horizontale à partir du mouton. Toutefois l’existence d’un contact direct dans le mois précédant la mort n’a pu être établie. De plus les liens étroits existant entre une vache allaitante et son jeune veau réduisent, dans l’absolu, les possibilités de contact avec les animaux d’autres espèces.

En l’état actuel, les modalités de contamination de ce veau restent difficilement explicables.

3. Physiopathologie de la co-infection BRSV /OHV-2

Chez ce veau, les résultats de laboratoire démontrent une double infection virale par le BRSV et l’OHV-2. Les cas de co-infections virales ont été peu publiés. Des cas cliniques de coryza gangreneux associés au virus BVD, lors d’infection permanente, ont été rapportés. Compte tenu des durées d’incubation respectives de l’OHV-2 (minimum 15-21 jours) et du BRSV (2-5 jours), la contamination par l’OHV-2 est sans doute antérieure. Une infection chronique par le BRSV, peu probable compte tenu de l’âge du veau, serait toutefois susceptible de modifier cette séquence d’infection. Un effet facilitant de l’OHV-2 ne peut être exclu, bien qu’aucun argument publié ne soit disponible.

Points forts

Un examen nécropsique trop rapide et orienté se serait sans aucun doute focalisé sur les lésions pulmonaires, mais les lésions buccales et la polyadénomégalie ont permis de formuler des hypothèses infectieuses complémentaires.

Le diagnostic du coryza gangreneux sur la base des seules lésions macroscopiques peut être difficile. Le recours à l’histopathologie et/ou à la PCR est souvent nécessaire.

Le coryza gangreneux, classiquement considéré comme une maladie des bovins adultes, a été cependant décrit chez des veaux de moins de six mois, voire de trois à cinq semaines.

Il existe peu de données sur les cas de co-infection virale chez le jeune veau.

PHOTO 1. Encéphale. Examen histopathologique : vascularite lymphocytaire sévère avec une infiltration des parois vasculaires par une population de grands lymphocytes. Coloration hémalun-éosine conventionnelle, x 400.

PHOTO 2. Rein. Examen histopathologique : vascularite lymphocytaire sévère avec une infiltration des parois vasculaires par une population de grands lymphocytes. Coloration hémalun-éosine conventionnelle, x 400.

PHOTO 3. Muscle squelettique. Examen histopathologique : vascularite lymphocytaire sévère avec une infiltration des parois vasculaires par une population de grands lymphocytes. Coloration hémalun-éosine conventionnelle, x 400.

PHOTO 4. Lésions pulmonaires caractéristiques lors d’infection par le BRSV : densification modérée des lobes crâniaux et moyens et emphysème interlobulaire sur les lobes caudaux.

PHOTO 5. Les lésions de stomatite ulcéreuse étendues, fréquemment rencontrées dans la forme céphalique du coryza gangreneux, peuvent prêter à confusion avec une infection chronique par le BVDV.

Démarche diagnostique

Arguments anamnestiques et lésionnels macroscopiques en faveur et en défaveur de chaque hypothèse infectieuse, considérée séparément.