Le point Vétérinaire n° 237 du 01/07/2003
 

CANCEROLOGIE DU CHIEN

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Olivier Hartnagel

31, rue Antoine
de Saint-Exupéry
01160 Pont-D'ain

La déformation des testicules et l’observation de symptômes de féminisation chez un chien de race Bruno du Jura âgé de sept ans font suspecter une tumeur gonadique.

Résumé

Un chien de race Bruno du Jura, âgé de sept ans, est présenté à la consultation car les autres chiens mâles cherchent à le chevaucher. La déformation d’un testicule et l’observation de symptômes de féminisation font suspecter une tumeur gonadique. Après une castration bilatérale, l’examen histopathologique révèle un sertolinome. Le bilan d’extension est normal et aucun autre traitement n’est instauré. Les tumeurs testiculaires chez le chien sont de trois types : sertolinome, leydigome et séminome. Le syndrome de féminisation est observé dans 20 à 25 % des cas de sertolinomes. Le diagnostic clinique peut être délicat et le recours aux examens complémentaires (dosages hormonaux, échographie) est souvent nécessaire. Le traitement chirurgical (ablation des deux testicules) donne généralement de bons résultats. Lors de métastases, leur exérèse et/ou une chimiothérapie est en outre conseillée.

Un chien de race Bruno du Jura, âgé de sept ans, est présenté à la consultation car les autres chiens mâles du chenil dans lequel il vit cherchent à le chevaucher.

Cas clinique

1. Anamnèse

Léo, chien mâle Bruno du Jura âgé de sept ans, a été présenté à la consultation deux mois auparavant parce qu’il suscitait l’intérêt des autres chiens mâles du chenil dans lequel il vivait. Ceux-ci s’étaient mis à se comporter avec lui comme avec une femelle, cherchant même à le chevaucher. L’examen n’a alors rien montré d’anormal d’un point de vue morphologique, en particulier au niveau des testicules (taille et palpation normales).

Il a été conseillé à l’éleveur de surveiller son chien, de lui palper régulièrement les testicules et de l’isoler des autres chiens du groupe. Des examens de contrôle réguliers ont été programmés.

Le jour de la consultation, le chien présente un état d’embonpoint correct. L’examen clinique est normal. Un développement excessif des mamelons est noté (PHOTO 1). Le testicule droit est bosselé. Le gauche semble atrophié et également bosselé.

L’éleveur a essayé plusieurs fois de remettre l’animal au chenil, mais les autres chiens restent attirés.

Une tumeur du testicule est suspectée, associée à un syndrome de féminisation (production d’œstrogènes par les cellules tumorales et apparition de caractères sexuels secondaires féminins, comme la gynécomastie). La palpation de la prostate est normale.

Une castration bilatérale est préconisée et effectuée le surlendemain.

2. Examens complémentaires

Une radiographie de profil du thorax est effectuée avant l’intervention chirurgicale : elle ne révèle pas de métastases pulmonaires.

Une fois les deux testicules retirés (PHOTO 2), leur analyse histologique et une prise de sang sont réalisées.

Le bilan d’extension peropératoire s’avère normal :

- la palpation des nœuds lymphatiques sous-lombaires est normale ;

- la numération-formule sanguine ne révèle aucune anomalie (voir le tableau “Résultats de la numération-formule sanguine”).

La section transversale des testicules montre une texture dure et blanche (PHOTO 3).

Les dosages hormonaux révèlent une hyperœstradiolémie (98 pmol/l), associée à une hypotestostéronémie (inférieure à 0,6 nmol/l).

Les deux testicules présentent des modifications histologiques en faveur d’un sertolinome. Le parenchyme testiculaire est le siège d’une prolifération tumorale d’architecture diffuse. Celle-ci est composée de cellules polyédriques à cylindroïdes, avec un noyau globuleux à chromatine dispersée, distinctement nucléolé et un cytoplasme clarifié assez abondant mal délimité (cellules de Sertoli).

Les cellules cylindroïdes présentent une disposition palissadique.

L’anisocaryose est modérée, les images de mitose sont peu fréquentes.

La prolifération est supportée par des travées fibreuses d’épaisseur variable. Quelques tubes séminifères atrophiques sont visibles en marge du néoplasme ; une hyperplasie leydigienne est également notée.

3. Suivi postopératoire

L’évolution est bonne et une régression des symptômes de féminisation est observée après une quinzaine de jours. Cette régression nette des symptômes laisse penser qu’il n’y a pas de métastases persistantes.

Discussion

1. Épidémiologie et étiopathogénie

Le testicule est à la fois une glande endocrine et exocrine [3, 5] :

- endocrine : les cellules interstitielles de Leydig produisent des androgènes (testostérone et dérivés) ;

- exocrine : lieu de la spermatogénèse.

Les cellules de Sertoli (grandes cellules de soutien) sont nourricières de la lignée germinale et garantes de sa protection immunitaire. Elles ont aussi un rôle de cellules endocrines paracrines :

- sécrétion de faibles quantités d’œstrogènes (œstradiol 17- par aromatisation des andro-gènes) ;

- contrôle de la production de testostérone des cellules de Leydig ;

- sécrétion de transferrine (glycoprotéine qui permet le transport des ions fer aux cellules germinales). La concentration testiculaire en transferrine témoigne de l’activité des cellules de Sertoli et de la spermatogénèse.

Il existe trois types de tumeurs testiculaires [3].

• Le sertolinome ou tumeur des cellules de Sertoli représente 18 à 49 % des cas. Cette tumeur est plutôt bosselée ou lobulée, très dense et blanche, avec localement des zones de nécrose ou d’hémorragies. Dans 10 % des cas, les sertolinomes sont bilatéraux. Des métastases surviennent dans 2 à 14 % des cas [10].

• Le leydigome ou tumeur des cellules de Leydig, constitue 25 à 37 % des cas. Ces tumeurs sont molles et brunes. Elles s’écrasent facilement.

• Le séminome ou tumeur de la lignée germinale, représente 30 à 35 % des cas et est fréquemment petit, homogène, de disposition polaire.

• Les tumeurs mixtes ou indifférenciées sont plus rares.

Les tumeurs testiculaires représentent le troisième type de tumeurs le plus souvent rencontrées chez le chien, après les tumeurs de la peau et les hémopathies [10] : jusqu’à 4 à 7 % de toutes les tumeurs chez les chiens, d’après certains auteurs [8]. 90 % des tumeurs des organes génitaux chez le mâle sont des tumeurs testiculaires.

Certains facteurs prédisposent à la tumorisation des testicules.

Ces affections sont principalement rencontrées chez des chiens âgés [3, 6]. L’âge moyen d’apparition des leydigomes est de dix à onze ans, celui des sertolinomes est de sept à dix ans selon les auteurs (2,5 à 16 ans). Cependant, chez l’homme comme chez l’animal, des tumeurs peuvent apparaître beaucoup plus tôt [4].

Les tumeurs testiculaires ont été davantage décrites dans certaines races : chez le boxer, puis chez le fox terrier, le berger allemand, le yorkshire, le caniche, le cocker spaniel et le colley [3].

Les sertolinomes sont principalement rencontrés chez le cairn terrier, le border collie, le berger Shetland, le pékinois et le braque de Weimar [10].

Le risque de tumorisation est quatorze fois supérieur si l’animal présente un testicule ectopique intra-abdominal [3]. L’âge moyen d’apparition d’une tumeur est alors abaissé (huit ans contre onze ans) [10].

2. Symptômes des tumeurs testiculaires et évolution

Les symptômes associés aux tumeurs testiculaires sont nombreux (voir l’encadré “Symptômes associés aux tumeurs testiculaires”) [1, 3, 6, 9].

De rares métastases de tumeurs testiculaires ont été détectées. Elles progressent par voie sanguine dans 10 à 20 % des cas et sont toujours tardives [3]. Ces métastases entraînent la persistance des symptômes malgré la castration.

3. Le syndrome de féminisation

Le sertolinome ne signifie pas systématiquement syndrome de féminisation. Ce syndrome ne concerne en effet que 20 à 25 % des sertolinomes [3].

Une étude a mis en évidence la faculté du tissu tumoral de synthétiser l’œstrone et l’œstradiol 17-ß [7].

La production de testostérone ou de ses précurseurs est nettement diminuée dans le testicule tumoral, avec une baisse de la 17-ß hydroxylation de la prégnénolone et de la progestérone, due à l’anoxie des cellules dans le tissu tumoral (augmentation de taille et de la fibrose), d’où une baisse de l’activité enzymatique par anoxie cellulaire [7].

Différents symptômes sont décrits dans les syndromes de féminisation :

- apparition de caractères sexuels secondaires des femelles [1, 3, 6, 7] : modification de la silhouette (avant-main moins développé), modification de la libido, tendance à attirer les autres mâles, ptose du fourreau, gynécomastie, régression sociale au sein du groupe, posture de miction de la femelle, atrophie pénienne ;

- modifications cutanées : alopécie symétrique progressive, pigmentation de la peau, séborrhée (apparition de comédons), hyperkératose, lichénification [1] ;

- les symptômes paranéoplasiques sont plus fréquents en cas de sertolinome ectopique [10] : 70 % des sertolinomes intra-abdominaux s’accompagnent d’un syndrome de féminisation, contre 17 % des sertolinomes eutopiques ;

- une myélotoxicité est notée dans 10 à 15 % des cas, due à l’hyperœstrogénisme [10]. Une atteinte primaire est d’abord notée sur les lignées plaquettaires et érythrocytaires, puis sur la lignée blanche. Il s’ensuit une pancytopénie avec une anémie arégénérative, une thrombopénie, puis une neutropénie.

4. Intérêt des examens complémentaires

Différents examens permettent de diagnostiquer les tumeurs testiculaires. Dans 50 % des cas de sertolinomes et dans 75 % des cas de séminomes, aucune hypertrophie testiculaire n’est notée, d’où l’intérêt des examens complémentaires en cas de suspicion afin de limiter les risques de métastases ou d’infertilité.

Dosages hormonaux

• Le dosage de la testostérone [3] peut s’effectuer directement (valeurs usuelles de 1,5 à 30 nmol/l), mais un dosage après stimulation à l’aide d’HCG (Chorulon®, 50 UI/kg par voie intramusculaire) est préférable. À T + 20 ou 24 heures, la concentration en testostérone (C) est mesurée :

- si C > 30 nmol/l, le résultat est normal ;

- si 20 < C < 30 nmol/l le résultat est douteux ;

- C 20 nmol/l révèle un hypogonadisme (iatrogène par des anti-androgènes ou tumoral) ;

- C > 60 nmol/l fait suspecter une hypertestostéronémie (leydigome).

• Chez le chien mâle, la progestéronémie et l’œstradiolémie sont inférieures au seuil détectable chez la femelle, sauf en cas d’affection tumorale.

Les dosages hormonaux permettent de préciser quel type tumoral est en cause :

- hypogonadisme en cas de sertolinome ou de tumeur mixte ;

- hypertestostéronémie basale ou après stimulation en cas de leydigome ;

- une sécrétion anormale d’œstradiol est détectée dans seulement 40 % des cas de sertolinome [3] et dans certains leydigomes.

- des concentrations détectables de progestérone peuvent être mesurées chez des chiens atteints de tous types de tumeurs testiculaires.

Frottis préputiaux

La sécrétion anormale d’œstradiol chez un chien mâle entraîne une kératinisation d’un grand nombre de cellules épithéliales du prépuce : forme anguleuse, aspect en “pétale de maïs”. La coloration de Harris-Shorr montre une acidophilie [3].

Examen échographique

L’examen échographique s’avère intéressant lors de suspicion de tumeurs testiculaires non palpables chez des reproducteurs qui présentent une baisse de fertilité. Il permet en même temps un examen de l’abdomen (détection d’éventuelles métastases, examen prostatique) et, lors de testicule ectopique, il peut se révéler une aide à la recherche du ou des testicules inguinaux ou intra-abdominaux [2].

Lors de tumeur testiculaire avérée, l’échographie permet de différencier avec quasi-certitude le sertolinome (aspect hétérogène, zones de nécrose locale hypo-échogène) du séminome ou du leydigome (souvent hypoéchogène, texture nettement différente du parenchyme testiculaire sain, contours de la tumeur souvent très nets et arrondis) [3, 8].

5. Traitement et évolution

Le traitement classique d’une tumeur testiculaire, quel que soit son type, est l’ablation des deux testicules. L’évolution est généralement bonne.

Chez les reproducteurs, il peut être envisagé de ne retirer que le testicule tumoral. Cependant, une azoospermie du testicule conservé est fréquemment notée (souvent atrophié).

Le pronostic s’assombrit lors de myélotoxicité due à l’hyperœstrogénisme : seulement 28 % de guérison malgré un traitement adapté [9].

Lors de métastases, l’exérèse de celles-ci est conseillée lorsqu’elle est possible, avec éventuellement la mise en œuvre d’une radiothérapie (cobalt 60) et/ou d’une chimiothérapie. Le cisplatine(1) (Cisplatyl®, 50 à 70 mg/m2 par voie intraveineuse, toutes les trois semaines) peut être utilisé, mais il est cher et potentiellement toxique [8,10].

Une alternative consiste à administrer de la bléomycine(1) (Bléomycine Bellon 15 mg®, 10 mg/m2 par voie sous-cutanée, deux fois par jour pendant quatre jours, puis une fois par semaine pendant seize semaines (voir le TABLEAU “Numération-formule sanguine”) [8].

Le traitement de la myélotoxicité consiste en une transfusion sanguine, associée à une antibiothérapie à large spectre (par exemple, céfalexine 15mg/kg matin et soir) et à du lithium(1) (400mg/m2 pendant cinq semaines) qui stimule la myélopoïèse [10].

La prévention des tumeurs testiculaires consiste à retirer chirurgicalement tout testicule ectopique chez le jeune chien adulte, à contrôler régulièrement la taille et la consistance des testicules chez le chien vieillissant ainsi que l’absence de symptômes paranéoplasiques avant-coureurs (gynécomastie, attirance sexuelle par d’autres chiens mâles, diminution de la fertilité, apparition d’une dermatose alopécique, anémie, etc.).

  • (1) Médicament à usage humain.

  • 1 - Davis G. A report on three cases of feminising syndrome in the dog. J. South Afr. Vet. Assn. 1984 ; 55(1): 33-34.
  • 2 - England GC. Ultrasonographic diagnosis of non palpable Sertoli cell tumours in infertile dogs. J. Small Anim. Pract. 1995 ; 36(11): 476-480.
  • 3 - Fontbonne A. Andrologie. Dans : Gériatrie canine et féline. Editions Prat. Méd. Chir. Anim. Comp. Paris. 1996 ; 115-122.
  • 4 - Kato Y, Kawakami N, Fujii H et coll. S. A case of Sertoli cell tumor of the testis. Hinyokika Kiyo. 2001 ; 47(12): 857-860.
  • 5 - Kawakami E, Hori T, Tsutsui T. Relationship between testicular transferrin and plasma estradiol-17bêta concentrations of dogs with azoospermia and dogs with sertoli cell tumors. J. Vet. Med. Sc. 2001 ; 63(5): 579-581.
  • 6 - Peters MA, de Rooij DG, Teerds KJ et coll. Spermatogenesis and testicular tumours in ageing dogs. J. Reprod. Fertil. Suppl. 2001 ; 57 : 419-421.
  • 7 - Pierrepoint CG, Galley JM, Griffiths K et coll. Steroïd metabolism of a sertoli cell tumour of the testis of a dog with feminization and alopecia and of the normal canine testis. J. Endocrinol. 1967 ; 38 : 61-70.
  • 8 - Spugnini EP, Bartolazzi A, Ruslander D. Seminoma with cutaneous metastases in a dog. J. Amer. Anim. Hosp. Assn. 2000 ; 36 : 253-256.
  • 9 - Suess RP, Barr SC, Sacre BJ et coll. Bone marrow hypoplasia in a feminized dog with an interstitial cell tumor. J. Amer. Vet. Med. Assn. 1992 ; 200(9): 1346-1348.

Symptômes associés aux tumeurs testiculaires

Hypertrophie testiculaire, non systématique (dans 25 % des cas de séminome et50 %des cas de sertolinome) : le diagnostic d’une tumeur testiculaire ne consiste donc pas uniquement à palper les testicules.

Modification de la consistance des testicules.

Diminution de la taille du testicule controlatéral.

Dermatose, d’abord aprurigineuse et alopécie.

Syndrome de féminisation.

Diminution de la libido.

Infertilité : diminution de la spermatogenèse (hypofertilité puis infertilité).

Hyperplasie prostatique (relation non prouvée) : le plus souvent kyste paraprostatique augmenté de taille.

Métaplasie prostatique (lors de sertolinome avec sécrétion prolongée d’œstrogènes).

Hypoplasie médullaire (rare, hyperœstrogénisme et sertolinome).

Points forts

Les tumeurs testiculaires représentent le troisième type de tumeurs le plus souvent rencontré chez le chien.

L’âge, la race et l’ectopie testiculaire sont des facteurs qui prédisposent à la tumorisation des testicules.

Dans 50 % des cas de sertolinomes et dans 75 % des cas de séminomes, aucune hypertrophie testiculaire n’est notée.

Lors de tumeur testiculaire avérée, l’échographie permet de différencier avec quasi-certitude le sertolinome du séminome ou du leydigome.

Le traitement classique d’une tumeur testiculaire, quel que soit son type, est l’ablation des deux testicules.

PHOTO 1 : Le jour de la consultation, le chien présente un développement excessif des mamelons.

PHOTO 2 : Testicules après ablation.

PHOTO 3 : Section transversale des testicules.

Numération-formule sanguine