Le point Vétérinaire n° 236 du 01/06/2003
 

ALIMENTATION DE LA VACHE LAITIÈRE

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EN QUESTIONS-RÉPONSES

Francis Enjalbert

Alimentation, ENVT,
23, chemin des Capelles,
31076 Toulouse Cedex

Les besoins alimentaires des vaches laitières triplent en l'espace de deux semaines en période de péri-partum. Or celles-ci supportent difficilement les changements rapides de ration.

Résumé

L'alimentation des vaches laitières autour du vêlage est avant tout caractérisée par le nécessaire passage d'une ration riche en fourrages, destinée aux vaches taries, à une ration beaucoup plus riche en concentrés, destinée aux vaches en début de lactation. La couverture des besoins énergétiques en début de lactation est impossible. C'est pourquoi la constitution préalable de réserves, puis la maîtrise de leur utilisation sont nécessaires. Le contrôle de l'état corporel permet de suivre ce cycle dépôt-mobilisation des réserves. La couverture des besoins protidiques et minéraux est plus facile, si bien que les risques résultent non seulement de déficits, mais aussi d'excédents ou de déséquilibres.

La période qui se situe autour du vêlage correspond à deux moments physiologiques différents : la fin de la période sèche, caractérisée par des besoins alimentaires modérés, et le début de la lactation, caractérisé par des besoins qui deviennent rapidement importants. Il s'agit d'une période clé dans le cycle de production des vaches laitières. En effet, c'est à ce moment que surviennent la plupart des maladies métaboliques (acidose, cétose, hypocalcémie puerpérale), dues en grande partie à des erreurs de rationnement.

Comment évoluent les besoins alimentaires et la capacité d'ingestion autour du vêlage ?

1. Évolution de la densité nutritionnelle théorique de la ration

Il existe, dès avant le vêlage, une divergence d'évolution entre la quantité ingérée et les besoins (voir la FIGURE “Évolution de la quantité ingérée et des apports recommandés en énergie, protéines et calcium en péri-partum”). Au cours des derniers jours de gestation, l'appétit des vaches tend à diminuer [2] et la quantité de matière sèche (MS) ingérée passe de 12 à 14 kg à des valeurs comprises entre 8 et 12 kg (très variable selon les individus). À l'inverse, les besoins de gestation deviennent importants. Les données récentes conduisent de surcroît à prendre en compte des besoins liés à la préparation de la mamelle, compris entre 1,5 et 2 UFL/j [23]. Après le vêlage, l'appétit augmente, mais de façon beaucoup plus lente et beaucoup plus modérée que les besoins. Les apports énergétiques et protéiques recommandés sont multipliés par trois à quatre dès la deuxième semaine de lactation, c'est-à-dire bien avant le pic de lactation, dans la mesure où le lait de début de lactation est plus riche en matières grasses et en protéines que le lait du pic de lactation : les exportations d'énergie et de protéines atteignent donc leur maximum relativement tôt. Dans le même temps, l'accroissement des quantités ingérées n'est que de quelques dizaines de pourcent et l'appétit de l'animal n'atteint son maximum que deux à quatre mois après le vêlage.

La couverture des besoins des vaches passe donc par un accroissement marqué de la concentration théorique en éléments nutritifs de la ration. Celle-ci connaît un pic au cours de la première semaine de lactation puisque les besoins sont déjà presque à leur niveau maximal alors que l'appétit commence à peine à augmenter.

Au cours de la première semaine de lactation, les teneurs théoriques en éléments nutritifs sont élevées : 1,4 UFL, 140 g de PDI et 90 g de calcium par kg MS. Elles diminuent ensuite rapidement, tout en restant élevées.

2. Conséquences quantitatives

La différence très sensible de concentrations nécessaires des rations en constituants nutritionnels entre des vaches taries et des vaches en lactation interdit l'utilisation de la même ration lors de ces deux stades physiologiques, et impose la constitution d'un lot spécifique pour les vaches taries. Eu égard aux différences importantes entre les besoins en début et en fin de tarissement (deux dernières semaines), la composition de deux lots de vaches taries peut constituer une amélioration supplémentaire.

Couverture des besoins énergétiques

En matière d'énergie, l'accroissement de la densité UFL de la ration doit passer à la fois par le choix de fourrages d'excellente qualité et par un accroissement du pourcentage de concentrés. Cependant, les très bons fourrages dépassent rarement 0,9 UFL/kg MS et les concentrés énergétiques courants, type céréales, ne dépassent guère 1,2 à 1,25 UFL/kg MS. Il est donc illusoire d'espérer obtenir les densités énergétiques théoriquement nécessaires, et, chez des vaches laitières à haut potentiel, un déficit énergétique en début de lactation est inévitable.

Couverture des besoins protéiques et minéraux

À l'inverse, en ce qui concerne la couverture des besoins protéiques et minéraux, des possibilités beaucoup plus larges sont offertes par les aliments usuels. Il est en effet possible d'utiliser des matières premières riches en protéines, possédant plus de 300 g de PDI/kg MS, ou des aliments minéraux dont les teneurs en calcium et en phosphore sont plus de dix fois supérieures aux besoins.

Ainsi, les problèmes posés par la couverture des besoins énergétiques, d'une part, et protidiques ou minéraux, d'autre part, sont fondamentalement différents : en matière d'énergie, il s'agit de gérer un déficit énergétique obligé, alors qu'en matière de protéines ou de minéraux, il s'agit de définir des stratégies qui permettent une couverture plus ou moins complète des besoins.

3. Conséquences qualitatives

L'évolution très rapide de la teneur souhaitable en éléments nutritifs de la ration, entre la fin du tarissement et le début de la lactation, nécessite une évolution considérable de celle-ci.

Nature des fourrages

Le premier changement important est relatif à la nature du ou des fourrages. Si un fourrage de médiocre valeur énergétique (foin récolté après l'épiaison, par exemple) est suffisant pour les vaches taries, il ne permettra pas de réaliser une ration correcte en lactation. Il sera donc obligatoirement remplacé par un fourrage plus riche (herbe jeune, ensilage de maïs, bon ensilage d'herbe, foin récolté précocement). Or tout changement de fourrage doit se faire progressivement, sur au moins deux à trois semaines. Dans la pratique, les dates de vêlage des vaches étant toujours étalées sur plusieurs semaines, voire sur plusieurs mois, une telle transition alimentaire n'est guère réalisable, puisqu'elle suppose une distribution individuelle des fourrages, ou au moins la réalisation d'un lot de vaches devant vêler dans les trois semaines.

Quantité de concentrés

Le deuxième changement important est relatif à la quantité de concentrés, indispensables même avec de bons fourrages pour atteindre des densités énergétiques élevées.

Conséquences de l'évolution de la ration

Cette évolution de la ration a plusieurs conséquences au niveau ruminal :

1 une évolution du substrat à dégrader, donc une évolution du faciès microbien ; les bactéries amylolytiques seront favorisées par l'accroissement de la teneur en concentrés ;

2 un accroissement de la vitesse de dégradation des aliments dans le rumen. La production plus rapide d'acides gras volatils dans le rumen a pour conséquence un abaissement du pH, défavorable à la flore cellulolytique. Cet abaissement du pH peut être d'autant plus sensible que la surface des papilles ruminales est faible après le vêlage [11], ce qui limite la vitesse d'absorption.

Ces modifications du substrat fermentaire doivent rester lentes, pour éviter le risque d'un déséquilibre entre les différents types de flore. Il est habituellement recommandé de ne pas accroître la quantité de concentrés de plus de 1 kg par semaine antepartum et de plus de 2 kg par semaine postpartum.

Comment gérer l'alimentation énergétique ?

1. Mobilisation des réserves énergétiques

La couverture complète des besoins énergétiques n'est pas possible en début de lactation, car elle nécessiterait un recours massif et brutal à des aliments très riches en énergie. Elle n'est cependant pas nécessaire, car les vaches laitières sont capables de supporter des déficits énergétiques importants durant cette période. Ces déficits sont compensés par une mobilisation de réserves contenues dans le tissu adipeux (voir la FIGURE “Modalités et contrôle hormonal de la mobilisation des réserves énergétiques en début de lactation” et l'ENCADRÉ “Contrôle de la mobilisation des réserves énergétiques”).

L'importance quantitative de cette mobilisation peut être élevée chez des vaches à haut potentiel qui possèdent des réserves. Une vache peut, dans des conditions normales, perdre plus de 40 à 50 kg de réserves adipeuses, correspondant à l'énergie nécessaire à la production de 400 à 500 kg de lait [10]. Cet amaigrissement est parfois très rapide au cours des premières semaines de lactation et cesse normalement vers six à huit semaines de lactation. À l'inverse, des vaches maigres au vêlage ou à faible potentiel mobilisent trois ou quatre fois moins d'énergie.

Cette aptitude des vaches à mobiliser des réserves doit cependant être maîtrisée, l'insuffisance de réserves comme l'excès de mobilisation pouvant être à l'origine de troubles de la production ou de la santé.

2. Insuffisance de réserves corporelles

L'insuffisance des réserves corporelles limite les possibilités de mobilisation. L'appétit un peu supérieur des vaches maigres, comparativement aux vaches grasses [4], ne compense pas le déficit d'énergie provenant des réserves. Il en résulte une moins bonne production laitière, chez les primipares comme chez les multipares, sensible lorsque la note d'état corporel est inférieure à 3 sur une échelle allant de 0 à 5 (voir la FIGURE “Relations entre la note d'état corporel au vêlage et la production laitière au cours des premiers mois de lactation”).

3. Excès de mobilisation des réserves énergétiques

Origine

Un excès de perte de poids, lié à un déficit énergétique exagéré, est favorisé par une production laitière élevée. En effet, l'accroissement de l'appétit en début de lactation n'est pas sensiblement plus important chez des vaches à haut potentiel que chez des vaches à potentiel moyen.

Cette perte de poids relève en outre d'apports insuffisants dont l'origine est multiple.

• Elle peut être due, d'abord, à une inadaptation de la ration, par utilisation d'un fourrage médiocre en début de lactation ou par manque de concentrés. Il est à noter que, dans certains cas, l'apport énergétique est insuffisant dès avant la mise bas, en raison d'une baisse de l'appétit de l'animal dans les derniers jours de gestation, alors que les besoins liés à la croissance fœtale deviennent importants (voir la FIGURE “Évolution de la quantité ingérée et des apports recommandés en énergie, protéines et calcium en péri-partum”).

• Elle provient plus souvent d'une baisse accrue de l'appétit, en relation avec :

- une autre maladie (mammite, métrite, hypocalcémie, etc.) ;

- un état d'engraissement exagéré (celui-ci est d'autant plus lié à de fortes pertes de poids en début de lactation qu'il a été acquis récemment, pendant le tarissement [13]) ;

- une mauvaise conduite de la transition alimentaire, par un changement trop rapide de la nature des fourrages ou de la quantité de concentrés. Les perturbations de la flore qui en résultent, avec orientation vers l'acidose, diminuent le niveau de consommation volontaire.

• Enfin, l'insuffisance d'apports peut avoir pour cause une mauvaise digestion de la ration. Cela peut survenir lors de transition alimentaire trop rapide ou absente, mais aussi lors de mauvais équilibre de la ration, par exemple lors de déficit en azote dégradable.

Conséquences

L'excès de mobilisation énergétique a des conséquences sanitaires (complexe cétose-stéatose), mais aussi zootechniques (production de lait, performances de reproduction) (voir l'ENCADRÉ “Déficit énergétique et reproduction”). Sur le plan métabolique, il entraîne une forte libération d'acides gras non estérifiés (AGNE) par le tissu adipeux. La quantité fixée par le foie est parfois supérieure à ce qu'il peut traiter par voie oxydative ou par réexportation sous forme de triglycérides.

La limitation de l'oxydation ne concerne pas la β-oxydation, dégradant les acides gras en acétyl-coenzyme A (acétyl-CoA). Elle empêche en revanche cette acétyl-CoA d'entrer dans le cycle citrique puisqu'elle devrait pour cela se lier à de l'oxalo-acétate, normalement régénéré par dégradation du glucose, mais plutôt orienté vers la néoglucogenèse en situation d'homéorhèse(1). Cette acétyl-CoA donne donc lieu à la formation de corps cétoniques (β-hydroxy-butyrate et acéto-acétate qui peut se décomposer en acétone). La cétose, même subclinique, se traduit par un écrêtement du pic de production, sans rattrapage complet ultérieur [19].

L'origine de la limitation de la réexportation des triglycérides est mal connue. Celle-ci se fait sous forme de VLDL (Very Low Density Lipoproteins), contenant, outre les triglycérides, du cholestérol, du cholestérol estérifié, des phospholipides et une protéine, l'apoprotéine B. La synthèse des phospholipides et celle de l'apoprotéine B [11] pourraient être les facteurs limitants de cette lipotropie. L'insuffisance de réexportation des triglycérides conduit à la stéatose (accumulation dans les hépatocytes).

Maîtrise

La quantification du déficit énergétique est délicate. La grande variabilité entre individus des quantités consommées ne permet pas une bonne prévision des apports, si bien que les recommandations de tolérance de déficit ne sont utilisables que de manière collective. On recherche habituellement, pour les vaches en début de lactation, une densité énergétique voisine de 0,95 UFL/kg MS [8].

La prise de poids pendant le tarissement prédisposant à un fort amaigrissement en début de lactation, les rations riches en énergie distribuées à volonté sont à éviter, sauf si l'état corporel des vaches en fin de lactation est insuffisant.

Le contrôle du déficit énergétique doit commencer avant le vêlage. Dans les dix jours qui précèdent celui-ci, la couverture des besoins n'est pas toujours assurée avec la ration de tarissement. Une amélioration de la densité énergétique de la ration s'obtient par l'utilisation des fourrages riches destinés aux vaches en lactation et/ou par l'introduction de concentrés dans la ration (préparation au vêlage). Ces pratiques permettent en outre d'étaler dans le temps le changement de ration. Elles sont donc favorables à la gestion de la transition alimentaire.

Le contrôle du déficit énergétique postpartum est un compromis entre :

- une évolution trop rapide de la ration qui entraîne une acidose, avec une baisse d'appétit, donc un effet opposé à celui recherché ;

- et une insuffisance d'apports qui risque de conduire à une cétose primaire.

L'importance du déficit peut être vérifiée a posteriori par la notation de l'état corporel des animaux. Celui-ci devrait rester stable en période de tarissement, sauf s'il était moyen ou insuffisant en fin de lactation : dans ce cas, une récupération de réserves est souhaitable [1]. En moyenne de troupeau, la note d'état corporel au vêlage doit être comprise entre 3,3 et 4 au vêlage, et baisser de moins d'un point en début de lactation [1, 20, 27]. Sur le plan individuel, cette note d'état ne doit ni dépasser 4 au vêlage, ni être inférieure à 2,5 au pic de lactation.

Comment gérer le niveau azoté ?

Lors du tarissement, les recommandations INRA d'apport en PDI sont de 600 g/j, soit environ 50 g/kg MS de ration. Une valeur aussi basse est rarement atteinte car la majorité des fourrages ont des teneurs en protéines supérieures. En outre, cet apport recommandé a été déterminé en tenant compte des besoins d'entretien et de gestation des vaches, mais il peut être insuffisant pour couvrir les besoins en azote dégradable des micro-organismes du rumen. Des apports plus élevés, voisins de 75 à 85 g de PDI ou de 120 g de MAT par kg MS, sont préférables. Des apports plus élevés peuvent être envisagés chez des génisses [23, 25].

En début de lactation, à l'inverse des réserves énergétiques, les réserves protéiques sont peu abondantes et peu dépendantes du niveau de production laitière. En effet, la majeure partie des réserves protéiques facilement utilisables en début de lactation est contenue dans le muscle utérin et sera mobilisée au cours de l'involution de cet organe, en fournissant 5 à 7 kg de protéines. Des protéines musculaires peuvent aussi être mobilisées, mais dans une moindre mesure, si bien qu'il est recommandé de ne pas tolérer un déficit PDI cumulé supérieur à 10 kg au cours du premier mois de lactation [21]. Cette valeur correspond à environ 200 kg de lait. Elle est donc nettement plus faible que le déficit énergétique toléré chez des vaches à haut potentiel. Il en résulte l'utilisation fréquente de rations à teneur en PDI plus élevée que dans les rations destinées à des vaches en pleine lactation. Par exemple, les recommandations portant sur les rations complètes proposent une teneur en PDI de 120 g/kg MS en début de lactation, contre 110 g/kg MS chez des vaches en milieu de lactation [8]. Même élevée dans l'absolu, cette valeur ne permet pas une couverture complète des besoins au cours des toutes premières semaines de lactation.

1. Conséquences d'un déficit azoté excessif

Les conséquences d'un déficit azoté sont différentes selon sa nature :

• Un déficit PDI, c'est-à-dire un manque d'acides aminés absorbés, correspond à un déficit protéique vrai pour l'animal. Cette situation est rare chez des vaches taries en raison du très faible niveau des besoins.

En début de lactation, le déficit PDI se traduit par une diminution de la production laitière (voir la FIGURE “Conséquences d'un déficit PDI sur la production laitière”), liée en particulier à une moindre mobilisation des réserves énergétiques [24].

• Un déficit d'azote dégradable (apport PDIN inférieur à l'apport PDIE) a avant tout des conséquences sur la flore ruminale, dont les besoins azotés ne sont pas couverts. En diminuant la quantité ingérée ainsi que l'efficacité de la digestion microbienne, un tel déficit entraîne lui aussi une diminution de production. Ce type d'anomalie est cependant peu fréquent pour des rations de début de lactation.

Il est en revanche plus habituel pour des rations de tarissement, les fourrages utilisés en cette période (foins médiocres ou paille, ensilages de maïs) étant très déficitaires en azote dégradable, et pas toujours rééquilibrés. Il peut alors limiter l'aptitude de la flore à tolérer un changement rapide de ration, d'où une moindre ingestion en début de lactation [18], ce qui explique la moindre production [9] de lait par des vaches recevant des rations pauvres en azote dégradable avant vêlage.

2. Conséquences d'un apport protéique excessif

Les conséquences zootechniques défavorables des déficits protéiques, les besoins protéiques importants en début de lactation, mais aussi la relative facilité d'accroître la teneur en protéines des rations peuvent conduire à l'utilisation de rations très riches en azote.

L'excès d'azote dégradable (apport PDIN par la ration supérieur à l'apport PDIE) est relativement fréquent. En effet, la majorité des matières premières riches en PDI (tourteaux) contiennent beaucoup plus de PDIN que de PDIE (presque 50 % de plus avec le tourteau de soja). Il n'est donc possible d'accroître le niveau azoté d'une ration sans entraîner un excès d'azote dégradable qu'avec des protéines protégées, par exemple sous forme de tourteaux tannés. L'excès d'azote dégradable se traduit par l'absorption d'ammoniac au niveau ruminal, donc par une sollicitation excessive des processus hépatiques de détoxication. Cela n'est pas souhaitable car le foie est déjà très sollicité par la néoglucogenèse et ses fonctions peuvent être ralenties par la stéatose [26]. Cependant, une des conséquences les mieux précisées d'un tel excès est une diminution du taux de réussite à l'insémination [16], mais sans effet retard, si bien que l'excès pendant les premières semaines de lactation a peu d'effets directs démontrés. La transformation de l'ammoniac absorbé en urée est en outre un processus coûteux en énergie, ce qui n'est pas souhaitable en période de déficit énergétique. Cependant, là encore, les données expérimentales manquent.

L'excès protéique (apport PDI supérieur aux besoins) a parfois été recherché, afin d'optimiser le pic de production. Il peut s'obtenir par un apport important de protéines peu sensibles à la dégradation ruminale ou protégées. Cet effet est intéressant, mais peut avoir, dans un second temps, des conséquences sur le déficit énergétique, la stimulation de la production n'étant pas totalement compensée au niveau énergétique par l'accroissement de l'appétit [17]. Ainsi, l'augmentation de l'apport protéique, si elle améliore le niveau de production, accroît le déficit énergétique et peut se traduire par une fréquence accrue de cétoses [24]. Cependant, cette relation entre l'apport de protéines non dégradables et la mobilisation de réserves énergétiques n'est pas systématiquement observée [22]. Ce type de ration de début de lactation, très riche en azote non dégradable, se rencontre moins aujourd'hui en France. Beaucoup d'éleveurs, qui recherchent moins la performance que la sécurité, essayent plutôt d'obtenir des courbes de lactation assez plates, avec un pic de lactation moins élevé et plus tardif [7].

Conclusion

L'alimentation des vaches laitières autour du vêlage est difficile à conduire. Elle doit réaliser un compromis entre deux impératifs contradictoires : l'incapacité des vaches à supporter des changements rapides de ration et une multiplication des besoins par trois en seulement deux semaines. Ces deux contraintes peuvent conduire à l'acidose, à la cétose, voire aux deux à la fois. Pour concilier ces impératifs, il convient de valoriser l'aptitude des animaux à utiliser des réserves. Cela suppose une bonne maîtrise antérieure de la ration pour la constitution de celles-ci, à la fin de la lactation précédente puis pendant le tarissement. En début de lactation, une bonne maîtrise du rationnement est nécessaire, les déficits exagérés comme les excès d'apports étant préjudiciables à la production, à la reproduction et à la santé des vaches.

  • (1) Priorité donnée à un tissu, en l'occurrence la mamelle, pour l'obtention des nutriments disponibles.

  • (2) Homéorhèse : priorité donnée à un tissu, en l'occurrence la mamelle, pour l'obtention des nutriments disponibles.

Contrôle de la mobilisation des réserves énergétiques

La mobilisation des réserves énergétiques en début de lactation est contrôlée par l'équilibre hormonal des animaux. L'insuline, hormone de l'homéostasie, s'oppose à la mobilisation des réserves, alors que l'hormone de croissance (GH), hormone de l'homéorhèse(2), la favorise. Or, en début de lactation, les vaches à fort potentiel de production se caractérisent par un rapport GH/insuline très élevé [3]. Les acides gras libérés par le tissu adipeux sous forme non estérifiée (AGNE) fournissent de l'énergie en étant brûlés rapidement par l'ensemble des tissus, dont le foie, ou bien ils sont transformés par ce dernier en triglycérides qui véhiculent leurs acides gras dans l'ensemble des tissus. Une partie de ces triglycérides fournit des acides gras au tissu mammaire, d'où les taux butyreux élevés observés chez des vaches en cours d'amaigrissement.

Déficit énergétique et reproduction

Les conséquences d'un déficit énergétique sur les performances de reproduction des vaches ont été largement décrites [15]. Il existe un effet retard entre des périodes de déficit énergétique important et une diminution des performances [6], si bien que les anomalies de la gestion du niveau énergétique postpartum sont susceptibles d'altérer la mise à la reproduction plusieurs semaines plus tard. On observe un retard des premières chaleurs, des chaleurs silencieuses et une diminution du taux de réussite à l'insémination. L'amaigrissement postpartum ne se traduit cependant par une diminution sensible des performances de reproduction que lorsqu'il est supérieur à un point d'état corporel [13].

Gestion des apports minéraux et vitaminiques

La plupart des minéraux majeurs, oligo-éléments et vitamines font l'objet d'un stockage important dans l'organisme. Les principaux sites de stockage sont le squelette (calcium, phosphore, manganèse, zinc) et le foie (fer, cuivre, vitamines A et D). Une inadéquation passagère des apports et des besoins est donc souvent sans conséquences. Quelques cas particuliers nécessitent cependant d'être soulignés :

le calcium, dont l'homéostasie, normalement très précise, est parfois prise en défaut lors du démarrage de la lactation, chez des animaux en excès calcique ou potassique préalable. Cet aspect a fait l'objet d'une revue récente [15] ;

le sélénium et la vitamine E, dont les suppléments d'apports pendant le tarissement ont des effets favorables sur les défenses immunitaires, en particulier sur les mammites ;

la vitamine A, dont un apport à la mère en fin de gestation permet au veau de bénéficier d'une bonne couverture des besoins, par voie colostrale ;

la vitamine D, qui participe après activation à l'homéostasie calcique.

Ces particularités de l'alimentation minérale des vaches taries se traduisent par des gammes d'aliments minéraux spécifiques à ces animaux.

Points forts

Les apports énergétiques et protéiques recommandés sont multipliés par trois à quatre dès la deuxième semaine de lactation, bien avant le pic de lactation.

Les besoins nutritionnels très différents des vaches taries et des vaches en lactation imposent la constitution d'un lot spécifique pour les vaches taries.

Chez les vaches laitières hautes productrices, un déficit énergétique en début de lactation est inévitable.

Les fourrages souvent distribués aux vaches taries n'ont pas une valeur énergétique acceptable pour les vaches en lactation. Une transition sur trois semaines devrait idéalement être réalisée.

Il est habituellement recommandé de ne pas accroître la quantité de concentrés de plus de 1 kg par semaine avant le vêlage et de plus de 2 kg par semaine après le vêlage.

Les recommandations de tolérance de déficit énergétique ne sont utilisables que de manière collective.

Les rations riches en énergie distribuées à volonté sont à éviter pendant le tarissement.

Les réserves protéiques sont peu abondantes et peu dépendantes du niveau de production laitière.

Il n'est possible d'accroître le niveau azoté d'une ration sans entraîner un excès d'azote dégradable qu'avec des protéines protégées.

L'augmentation de l'apport protéique accroît le déficit énergétique et peut parfois se traduire par une fréquence accrue de cétoses.

L'évolution relative des besoins énergétiques, protéiques et minéraux, ainsi que l'évolution de la quantité ingérée sont représentées pour des vaches dont la production au pic est voisine de 40 kg de lait par jour, en prenant pour référence les valeurs un mois avant le vêlage. MSI : matière sèche ingérée.

D'après [28].

D'après [21].