Le point Vétérinaire n° 235 du 01/05/2003
 

ORTHOPÉDIE BOVINE

Se former

CONDUITE A TENIR

Bérangère Ravary*, André Desrochers**


*Chirurgie bovine,
Unité de chirurgie, ENVA,
7, avenue du Général-de-Gaulle,
94704 Maisons-Alfort Cedex
** Département des sciences
cliniques, Faculté de médecine
vétérinaire de l’Université
de Montréal, Saint-Hyacinthe,
Québec, J2S 7C6, Canada

Le pronostic de la fracture du canon chez les bovins est favorable. Le risque principal est lié à son ouverture, qu’elle survienne d’emblée ou secondairement.

Résumé

Les étapes essentielles

Étape 1  Diagnostic de la fracture

• Boiterie avec ou sans appui

• Angulation

• Tuméfaction

• Mobilité anormale.

Étape 2  Configuration de la fracture

• Fracture épiphysaire distale (Salter-Harris)

• Fracture diaphysaire comminutive

• Fracture ouverte ou fermée

Étape 3  Choix du traitement

• Souvent  contention externe

• Parfois  fixation interne ou mixte

Étape 4  Suivi de l’évolution

Les fractures métacarpiennes et métatarsiennes sont les plus fréquentes chez les bovins [2, 9, 18, 19, 21]. Elles surviennent souvent chez le nouveau-né après une extraction par mise en place de lacs ou de chaînes sur les canons [5, 6, 18], mais elles touchent aussi les jeunes veaux et les adultes lors de traumatismes divers (coup de pied ou écrasement par un congénère, glissade ou chute, accident dû à un véhicule, etc.) [2, 5, 21].

Les fractures du canon chez le veau nouveau-né représentent un accident bien connu, assez spécifique et largement traité par ailleurs (voir l’ENCADRÉ “À lire également ”). Cet article aborde donc davantage la conduite à tenir chez des veaux plus âgés et chez des bovins adultes.

Diagnostic de la fracture

Le diagnostic d’une fracture métacarpienne ou métatarsienne chez les bovins est généralement aisé à établir : il existe une boiterie (avec appui ou non, selon le type de fracture), une angulation anormale de la partie distale du membre, une tuméfaction de la région du canon et une mobilité anormale.

Deux aspects cliniques principaux se rencontrent :

1 la fracture épiphysaire distale (fracture Salter-Harris) est la plus fréquente chez les bovins. Le membre est dévié distalement au niveau du boulet. La déviation, très marquée, est pathognomonique. L’animal a tendance à conserver l’appui. La tuméfaction est modérée et cette fracture est rarement ouverte (PHOTO 1) ;

2 lors de fractures diaphysaires comminutives, la douleur est importante et l’animal ne s’appuie pas sur le membre atteint. La déviation n’est pas aussi notable que lors d’une fracture épiphysaire, sauf si une portion de la diaphyse est passée à travers la peau (PHOTO 2).

En l’absence de radiographie, la palpation permet de localiser et d’apprécier le degré de comminution de la fracture. La radiographie reste cependant un outil essentiel pour évaluer celle-ci, établir un pronostic précis et, surtout, pour choisir le traitement approprié. Une vue dorsopalmaire ou dorsoplantaire et une vue latéromédiale permettent de préciser la localisation et la configuration de la fracture, ainsi que son caractère comminutif ou non [2, 20, 21].

Configuration de la fracture

Les fractures de l’os canon ont des configurations variées : fracture simple transverse, fracture oblique, fracture spiralée ou fracture multi-esquilleuse.

Chez les adultes, les fractures sont souvent comminutives (PHOTOS 3, PHOTO 4 et PHOTO 5) alors que, chez les jeunes veaux, elles ont une configuration plus simple [2, 21]. Toutefois, chez les bovins âgés de moins de deux ans et demi, une grande proportion de ces fractures implique la plaque de croissance distale du canon : ce sont alors essentiellement des fractures Salter-Harris de type II [7, 18, 20, 21] (PHOTO 6) et, à un degré moindre, de type I [22] (PHOTO 7). En effet, la plaque de croissance épiphysaire distale du canon fusionne complètement vers l’âge de vingt-quatre mois. Avant cette fusion, elle est très sensible aux traumatismes et se trouve impliquée dans la majorité des fractures métacarpiennes et métatarsiennes.

En raison de la force importante nécessaire pour induire une fracture métatarsienne ou métacarpienne et de la faible épaisseur de tissus mous qui entourent l’os canon, il n’est pas rare que ces fractures soient d’emblée ouvertes, l’ouverture provenant d’un traumatisme extérieur ou de la déchirure des tissus mous par les abouts osseux [2, 9, 10, 18, 20, 21]. En outre, une fracture initialement fermée évolue facilement en fracture ouverte si l’animal se débat ou si une immobilisation non satisfaisante du membre est posée dans l’attente du traitement ou pendant le transport de l’animal jusqu’à la clinique vétérinaire [9, 20, 21].

Chez les veaux âgés de moins d’un an, les lésions de la plaque de croissance sont habituellement des fractures fermées, alors que, chez les animaux plus âgés, elles s’accompagnent très souvent d’une ouverture cutanée, soit en raison de l’intensité de la force nécessaire pour entraîner cette lésion osseuse, soit parce que l’animal essaie de se déplacer sur le membre fracturé [20].

Lors de fracture du canon, il est donc essentiel d’examiner attentivement le membre, afin de détecter la présence d’une plaie ou d’un saignement coïncidant avec la ponction de la peau par une esquille osseuse.

Dans la mesure où une fracture fermée du canon évolue facilement en fracture ouverte faute de la pose rapide d’une immobilisation même provisoire, les premiers gestes apportés à l’animal accidenté peuvent affecter significativement l’issue ultime [8].

Comme les fractures fermées ont un excellent pronostic, il convient de prévenir au maximum l’ouverture des tissus mous environnants [2, 20, 21]. L’immobilisation temporaire par le seul emploi d’un pansement de type Robert-Jones n’est utilisable que chez des individus de moins de 100 kg, en raison de son manque de rigidité [21].

Chez un bovin de poids supérieur, il convient, après avoir protégé le membre au moyen d’un bandage, de poser une contention rigide sous forme d’une attelle confectionnée à partir d’un tuyau de PVC ou de planches de bois et fixée au membre à l’aide de bandes adhésives [8, 20, 21]. Lors de fracture ouverte, la peau doit idéalement être rasée, les plaies nettoyées et désinfectées puis protégées par un bandage stérile avant que le membre soit immobilisé au moyen de l’attelle [9, 20].

Choix du traitement

Chez les bovins, le choix du traitement lors d’une fracture est dicté par la prise en compte de plusieurs facteurs : la configuration de la fracture ; son caractère ouvert ou fermé ; la valeur économique du sujet [7, 8].

1. Contention externe par un bandage de résine synthétique

La nature sédentaire des bovins contribue grandement au succès obtenu par une immobilisation externe dans le traitement des fractures de l’os canon.

Le traitement le plus approprié est la contention externe par la pose d’un bandage de résine synthétique (fibre de verre imprégnée de résine polyuréthane) associé ou non à une barre de marche [2, 8, 10, 20, 22].

Ce procédé est économique et facilement réalisable. Les bandes de résine sont plus résistantes et plus légères que le plâtre de Paris.

L’étendue du bandage posé autour du segment fracturé dépend de la localisation et du type de fracture.

Ainsi, selon plusieurs auteurs [19, 20, 22], les lésions de la plaque de croissance distale répondent bien au traitement par un bandage qui incorpore le pied et s’étend jusqu’en haut de l’os métacarpien ou métatarsien. En revanche, les fractures localisées dans la région diaphysaire ou des lésions de la plaque de croissance instables doivent être traitées au moyen d’une résine qui inclut les onglons et s’étend jusqu’à la région proximale du radius ou du tibia.

Au centre hospitalier de la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe, les bovins présentés pour fracture métacarpienne ou métatarsienne sont immobilisés, dans tous les cas, à l’aide d’un bandage en résine englobant distalement les onglons et remontant jusqu’en bas du coude ou du grasset, quelle que soit la configuration de la fracture (voir l’article “ Vingt cas de fractures du canon chez des bovins adultes ”, du même auteur dans ce numéro). En effet, le confort des animaux semble meilleur avec un bandage complet, et ce même pour les fractures épiphysaires. Cependant, avec une telle contention externe mise en place après réduction à l’aveugle du déplacement, le réalignement et le repositionnement des fragments osseux peuvent ne pas être optimaux. Après la guérison osseuse, le bovin présente alors une déformation du membre (angulation anormale ; élargissement osseux localisé) [2]. Ce désavantage peut prendre une importance non négligeable, notamment chez des animaux de concours.

Habituellement, la contention est renouvelée après trois semaines et deux bandages successifs sont suffisants pour obtenir la guérison osseuse de la fracture [21]. Lors de certaines fractures diaphysaires, la tuméfaction importante des tissus mous nécessite un changement de contention plus rapide (une semaine) afin d’éviter l’instabilité au site de fracture.

Une immobilisation trop courte peut être vouée à l’échec en raison d’une consolidation insuffisante du cal osseux au site de fracture. Une immobilisation trop longue est parfois aussi préjudiciable à cause du développement d’une ostéoporose, d’une atrophie musculaire, d’une raideur articulaire et d’une laxité des tendons fléchisseurs au niveau du membre fracturé [20, 21, 22].

Une immobilisation de quatre semaines peut suffire chez les jeunes bovins lors de fracture épiphysaire. Les bovins âgés de quinze à vingt-quatre mois requièrent une immobilisation de six à huit semaines, la guérison osseuse complète prenant toutefois douze à seize semaines [19, 20, 21].

2. Fixation interne

Si l’on ne peut obtenir une bonne stabilité après réduction de la fracture (notamment lors de fracture très oblique ou multi-esquilleuse), la technique de choix est alors une fixation interne avec mise en place de plaques de compression dynamique pour immobiliser du mieux possible les abouts osseux, notamment lors de fracture comminutive [2, 16, 21]. Chez les adultes, il serait nécessaire d’utiliser deux plaques de compression, placées à 90° l’une par rapport à l’autre, pour obtenir une stabilisation adéquate de la fracture [17, 21]. Cette technique n’est cependant utilisable que s’il existe suffisamment de peau pour recouvrir les implants sans tension excessive, au risque d’induire une dévitalisation de la peau et une exposition des implants [2, 21]. La peau des bovins étant plus épaisse et plus résistante que celle des équins, ce problème de dévitalisation semble être rarement rencontré [21].

Chez des bovins âgés d’un an et demi à deux ans, des fractures métacarpiennes ont aussi été traitées avec succès au moyen d’une plaque préparée à partir de corne bovine [12, 15].

D’autres techniques de fixation interne ont été parfois employées : Saxena et coll. [14] ont utilisé, avec plus ou moins de succès, des agrafes, des tiges de type Rush ou des vis lors de lésion de la plaque de croissance métatarsienne chez des jeunes bovins âgés de neuf à dix-huit mois.

3. Fixation mixte

Il est possible d’utiliser une structure mixte (fixation interne et externe) grâce à la mise en place d’un fixateur interne inclus dans un bandage de contention externe. Ce procédé semble donner d’excellents résultats, notamment chez les veaux [5, 6, 13, 21].

Une fixation externe à l’aide d’un montage de broches et de barres d’union permet un traitement satisfaisant des fractures métacarpiennes ou métatarsiennes, notamment en cas de fracture ouverte, infectée ou multi-esquilleuse chez les veaux [3, 4, 5, 6], mais aussi chez les adultes [3, 12]. Il est également possible de placer des broches transcorticales au-dessus et en dessous de la fracture ; celles-ci sont soit incluses dans un bandage en résine [2, 3, 13], soit coiffées à chacune de leurs extrémités par un tube de plastique rempli d’une résine à prise rapide telle que le polyméthyl méthacrylate (le durcissement du pont de résine immobilisant les broches les unes par rapport aux autres et, par là-même, le foyer de fracture situé entre elles) [3, 9, 21]. Un bandage peut être appliqué sur l’ensemble de la structure pour minimiser la dissémination d’une infection au niveau des tiges transcorticales [21]. Kumar et coll. [11] ont utilisé un implant constitué de collagène fibrillaire et d’hydroxyapatite déposé dans la cavité médullaire au site de fracture lors de fracture métatarsienne transverse chez des veaux.

Pronostic

Le pronostic à long terme est habituellement excellent dans le cas des fractures métacarpiennes ou métatarsiennes fermées traitées à l’aide d’une immobilisation externe par un bandage. Il est moins bon lors de fractures ouvertes traitées de la même façon [18, 19, 20]. Cependant, lors de fractures ouvertes de l’os canon, le pronostic est généralement meilleur, par rapport aux autres os [20] (voir l’ENCADRÉ “Que faire en cas de fracture ouverte ? ”). Dans une étude rétrospective portant sur vingt cas de fractures métacarpiennes ou métatarsiennes chez des bovins adultes présentés au centre hospitalier de la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe (université de Montréal, Canada), un taux de guérison de 75 % a été observé (voir l’article “Vingt cas de fractures du canon chez des bovins adultes ”, du même auteur dans ce numéro).

Après la guérison osseuse, les animaux ne boitent généralement pas, n’ont pas de déformation ou de raccourcissement significatif du membre et leur capacité productive n’est pas compromise [18, 19, 20]. Même si, après guérison, l’os fracturé est de plus petite taille que son homologue controlatéral, aucune différence de longueur de membre n’est visible grâce à une compensation au niveau des angles articulaires du membre affecté [22].

Que faire en cas de fracture ouverte ?

→ Si la fracture est récente (moins de six heures) et si la plaie provient d’une esquille osseuse qui a perforé la peau, le traitement d’une fracture ouverte peut être tenté. Le débridement de la plaie et son irrigation sont primordiaux. Des antibiotiques sont administrés pendant trois semaines.

→ Si la plaie est importante et due à un traumatisme primaire, ou si la fracture n’est pas récente, l’euthanasie de l’animal est généralement recommandée, étant donné le coût élevé du traitement et le pronostic sombre qui y est associé. Pour un bovin de grande valeur génétique, l’utilisation de fixateur externe est possible.

À lire également

- Chatré JL. Réduction et contention des fractures chez le veau. 1re partie. Point Vét. 1979;8(39):33-37.

- Chatré JL. Réduction et contention des fractures chez le veau. 2e partie. Point Vét. 1979;8(40):18-23.

- Chatré JL. Fractures du métacarpe, du métatarse et du tibia chez le veau : utilisation raisonnée de la fixation externe. Point Vét. 1995;27(169):225-235.

- Chatré JL. Les fractures chez le veau : éléments cliniques et thérapeutique raisonnée. Bull. GTV 1998;1:83.

- Chatré JL. Principes généraux du traitement chirurgical des fractures des membres chez le veau. Point Vét. 2001;32(n° spécial “Chirurgie des ruminants“):81-84.

PHOTO 1. Présentation clinique typique d’une fracture métacarpienne épiphysaire avec une déviation importante. La portion proximale et latérale est bien saillante sous la peau (flèche).

PHOTO 2. Fracture métatarsienne ouverte. Étant donné la sévérité de la fracture, l’euthanasie est recommandée.

PHOTO 3. Vue radiographique dorsopalmaire de la partie distale d’un membre thoracique. La fracture métacarpienne est multiple, comminutive, et une fissure atteint l’articulation carpométacarpienne (flèche).

PHOTO 4. Vue radiographique dorsopalmaire de la partie distale d’un membre thoracique. Cette fracture esquilleuse de la diaphyse moyenne et distale du canon est propice au collapsus et à la formation de séquestres osseux.

PHOTO 5. Fracture de la photo précédente après huit semaines d’immobilisation à l’aide d’un bandage de résine. Le cal osseux est abondant, couvrant la totalité des métacarpes, et les fragments osseux ont été incorporés dans ce cal.

PHOTO 6. Vue radiographique dorsopalmaire de la partie distale d’un membre thoracique : fracture métatarsienne épiphysaire Salter-Harris de type II. Une portion de la métaphyse est fracturée (flèche).

PHOTO 7. Vue radiographique dorsopalmaire de la partie distale d’un membre thoracique : fracture métacarpienne épiphysaire Salter-Harris de type I.