Le point Vétérinaire n° 234 du 01/04/2003
 

INFECTION PAR LE BVD

PRATIQUER

Cas Clinique

Henri Derom

Rue Nationale
87230 Châlus

Deux jeunes génisses jumelles prim’Holstein déclarent une maladie des muqueuses et contaminent leur élevage d’accueil, malgré des antigénémies négatives à l’introduction.

Résumé

Dans un élevage laitier reconstitué à la suite d’un abattage total pour cause d’ESB, deux génisses jumelles de race Prim’Holstein développent une maladie des muqueuses à quinze jours d’intervalle. Lors de leur introduction dans le cheptel cinq mois plus tôt, au sein d’un lot de huit femelles du même âge (quinze jours), ces génisses avaient présenté un résultat négatif à la recherche des antigènes BVD P80 circulants sur la fraction leucocytaire. L’observation met en exergue le manque de fiabilité des analyses d’antigénémie P80 réalisées sur de jeunes animaux. Les anticorps d’origine maternelle interfèrent avec la détection des antigènes. Neuf mois après l’introduction de ces génisses, une vache dont toute la gestation s’est déroulée sur l’exploitation donne naissance à un IPI, bientôt suivie de trois autres. Curieusement, une cinétique d’anticorps réalisée sur les six congénères de ces génisses à l’époque où elles ont été malades n’avait révélé aucune augmentation significative du titre d’anticorps.

Le cas concerne un élevage laitier de la Haute-Vienne, dont le niveau génétique et le niveau hygiénique sont largement au-dessus de la moyenne. Il est composé d’une soixantaine de vaches prim’Holstein. Cet élevage a récemment subi un abattage total pour cause d’ESB (encéphalopathie spongiforme bovine). À l’époque du cas qui nous intéresse, l’éleveur avait reconstitué son cheptel depuis environ quatre mois et demi.

Le repeuplement s’est effectué en trois vagues successives :

11 première le 10 octobre 2000, par l’achat de 33 bovins, essentiellement des génisses prêtes à vêler, provenant d’un même cheptel ;

2 la deuxième vague le 20 octobre 2000, par l’achat de 37 autres génisses pleines, par l’intermédiaire d’un organisme situé dans le Grand Ouest ;

3 enfin, par l’achat d’un lot de huit génisses âgées d’une quinzaine de jours provenant de la Mayenne, par le biais du même organisme, le 17 novembre 2000.

Données cliniques

1. Anamnèse

À la suite d’une entente avec le groupement de défense sanitaire, tous les animaux, même les jeunes, subissaient lors de leur introduction dans le cheptel, outre les analyses réglementaires, une recherche sérologique de rhinotrachéite infectieuse (IBR) et de paratuberculose, ainsi qu’un dépistage du virus BVD (Bovine Viral Diarrhoea) par recherche des antigènes P80 circulants par méthode Elisa sur la fraction leucocytaire (kit Symbiotics).

Toutes les analyses se sont révélées négatives. De sa propre initiative, l’éleveur vaccinait tous les animaux, y compris les jeunes, avec le vaccin Rispoval® RS-BVD, avec un rappel trois semaines plus tard.

Le 17 mars 2001, lors d’une visite de suivi de fécondité, l’éleveur nous montre la génisse n° 7833. Cette génisse est âgée de cinq mois et demi et fait partie du lot de huit jeunes génisses introduit en dernier. Selon l’éleveur, elle aurait plus difficilement enduré le stress du sevrage que ses congénères du même lot. Elle présentait une toux que l’éleveur avait tenté d’enrayer sans succès avec divers antibiotiques (enrofloxacine, tilmicosine, florfénicol). Quelque temps auparavant, elle avait présenté une phase de salivation.

2. Examen clinique, traitement et évolution

La génisse, d’un état général moyen, présente une dyspnée discrète, un écoulement nasal bilatéral séromuqueux, une diarrhée mucoïde et quelques épreintes. Sa température rectale est de 38,7 °C. L’auscultation des poumons révèle de larges plages de silence.

À cause des résultats des analyses réalisées à l’introduction, l’hypothèse d’une maladie des muqueuses est a priori écartée. Le diagnostic établi est celui d’une pneumonie chronique avec des lésions d’hépatisation et d’une diarrhée concomitante liée à des problèmes de sevrage.

Un traitement antispasmodique (dipyrone, butylscopolamine), anti-inflammatoire (flunixine-méglumine acétate) et antibiotique (enrofloxacine) est instauré. En complément nous conseillons un pansement intestinal de type montmorillonite.

Nous revoyons la génisse le 22 mars. La diarrhée, toujours d’aspect muqueux, persiste ainsi que les symptômes respiratoires. L’état général se dégrade, avec une déshydratation estimée à 10 %. La température rectale est toujours de 38,7 °C. Enfin, une stomatite est observée.

La génisse subit alors une prise de sang pour une nouvelle recherche des antigènes P80 circulants par méthode Elisa, de même que sa sœur jumelle, également présente dans l’exploitation (PHOTO 1). Cette dernière ne présente alors aucun symptôme, exceptée une légère toux.

La première génisse meurt le 24 mars. Une autopsie est pratiquée. Celle-ci révèle des ulcères en coup d’ongles sur la muqueuse de l’œsophage (PHOTO 2). Au niveau de la caillette, on note une gastrite étendue (PHOTO 3). L’intestin, à la muqueuse épaissie, présente une violente entérite. Les anses intestinales sont couleur lie de vin sur toute leur longueur. Leur contenu est diarrhéique sans être hémorragique. Le rectum est enflammé (PHOTO 4). Au niveau des poumons, les lobes apicaux sont hépatisés (PHOTO 5). Le rectum et une anse intestinale sont acheminés au Laboratoire vétérinaire départemental de la Haute-Vienne (LVD 87) pour une bactériologie et une recherche des antigènes BVD par immunofluorescence.

3. Hypothèses diagnostiques

À ce stade, trois hypothèses diagnostiques sont formulées : une maladie des muqueuses, une salmonellose ou une pasteurellose :

Maladie des muqueuses

En dépit des résultats d’analyses réalisées à l’introduction, l’hypothèse de maladie des muqueuses semble la plus appropriée. Le tableau clinique et nécropsique est évocateur, en particulier les lésions en coup d’ongles sur la muqueuse de l’œsophage.

Salmonellose

L’apparition simultanée de diarrhée et de pneumonie rebelles à plusieurs traitements antibiotiques pourrait évoquer une salmonellose. Cette maladie est rare dans notre région, mais, compte tenu des origines diverses des animaux introduits dans le cheptel, cette hypothèse pourrait être envisagée. Toutefois, la diarrhée n’a jamais eu de caractère hémorragique.

Pasteurellose

L’hypothèse d’une pasteurellose semble peu probable à cause des différents traitements antibiotiques administrés et de la faible antibiorésistance des pasteurelles. En plus, une pasteurellose seule n’expliquerait pas la diarrhée et les lésions d’entérite.

4.Résultats des analyses et diagnostic

Les nouvelles recherches d’antigènes P80 circulants par méthode Elisa sur la génisse malade et sur sa sœur jumelle se révèlent toutes deux positives. La recherche d’antigène BVD par immunofluorescence effectuée sur le rectum s’avère elle-aussi positive, confirmant ainsi le diagnostic de maladie des muqueuses. La bactériologie sur le contenu intestinal fait ressortir la présence d’un E. coli multirésistant, mais la recherche de salmonelles après enrichissement est négative. Des prélèvements sanguins sur tubes secs et sur EDTA sont effectués sur les six congénères du même lot pour une recherche d’anticorps par séroneutralisation (souche NADL) et une recherche d’antigènes P80 circulants par méthode Elisa. Des prélèvements supplémentaires sont effectués sur la sœur jumelle pour une mise en culture cellulaire du virus.

Aucune autre génisse du même lot ne se révèle positive à la recherche d’antigènes P80. En ce qui concerne les recherches d’anticorps sur les six génisses (voir le TABLEAU “Cinétique des anticorps”), quatre d’entre elles sont faiblement apositives, une seule est nettement positive (n° 6402). La cinétique réalisée avec des prélèvements effectués trois semaines plus tard montre que la génisse qui était négative a subi une séroconversion. Néanmoins, mis à part pour la génisse n° 6402, qui montre une nette augmentation du titre en anticorps, les augmentations des titres des autres génisses sont assez faibles. Enfin, la culture cellulaire met en évidence une souche cytopathogène.

5. Conséquences dans l’élevage

Devant le pronostic sombre pour son avenir, la sœur jumelle de la génisse morte est transférée dans l’animalerie du LVD 87 le 3 avril 2001, avec un certain retard dû à la crise de la fièvre aphteuse. Au moment du transfert, la génisse présente une température rectale de 39,7 °C, une légère diarrhée et une polypnée, et plusieurs petits ulcères au niveau du palais. Elle meurt trois jours plus tard. Le tableau nécropsique est en tout point similaire à celui de sa jumelle. Les analyses font ressortir une Pasteurella multocida sur les poumons, mais surtout la recherche d’antigènes BVD par immunofluorescence se révèle positive sur les poumons, le rectum, la caillette, la rate et l’intestin.

Le 9 juillet 2001, une génisse dont toute la gestation s’est déroulée dans l’exploitation donne naissance à un veau IPI (infecté permanent immunotolérant). Elle est bientôt suivie de trois autres, les 11, 16 juillet et 15 août 2001. Les huit jeunes génisses étaient en effet hébergées à proximité immédiate des génisses gestantes.

Ces quatre IPI “autochtones”, toutes génisses d’un grand potentiel génétique, sont diagnostiqués par une recherche d’antigènes P80 avant prise colostrale pour trois d’entre elles, la troisième l’étant par immunofluorescence sur rectum et lobe pulmonaire, après son euthanasie à l’âge de trois mois.

Discussion

Au-delà d’un aspect clinique relativement classique, cette observation présente plusieurs aspects intéressants : la survenue de cas de maladie des muqueuses sur des jumelles ; les risques d’une analyse trop précoce et d’une cinétique d’anticorps peu, voire pas, significative.

1.La naissance gémellaire

En premier cette observation démontre, si besoin en était, par la présence simultanée d’antigènes chez les deux sœurs, la réalité de l’infection in utero par le BVD. Ces génisses n’étaient pas issues d’un transfert embryonnaire, mais d’une naissance gémellaire naturelle.

2.La précocité des analyses

Il est préconisé de rechercher l’antigène P80 sur la fraction leucocytaire, car c’est elle qui contient la plus grande concentration d’antigène [2, 4]. Cette analyse est surtout conseillée sur des jeunes veaux de moins de six mois, car les anticorps maternels interfèrent avec la détection de l’antigène. Or, dans le cas qui nous intéresse, la recherche de l’antigène P80 a été effectuée sur les deux génisses lors de leur introduction dans l’exploitation, à l’âge de deux semaines. Les résultats obtenus alors doivent être considérés comme des faux négatifs. Par ailleurs, une recherche d’anticorps effectuée sur la mère dans l’exploitation d’origine s’est révélée positive.

Il en résulte que, lors de l’achat d’un jeune veau de moins de six mois destiné à la reproduction, il convient d’être extrêmement vigilant en matière de BVD, car l’introduction d’un IPI peut avoir des conséquences économiques désastreuses.

Plus généralement, il semble nécessaire de garder à l’esprit qu’une recherche de l’antigène P80 négative effectuée sur un veau de moins de six mois après la prise colostrale peut donner lieu à un faux négatif.

Dans le cas d’un résultat négatif sur de très jeunes veaux, il est vivement conseillé de réitérer cette recherche après l’âge de trois mois [3], voire six, selon certains auteurs [1]. Un isolement très strict doit être respecté, car, si le sujet est IPI, il peut ainsi excréter du virus et contaminer son entourage pendant une durée de six mois !

3. La cinétique des anticorps

L’étude de la cinétique des anticorps chez les congénères des génisses IPI a abouti à des résultats difficilement interprétables. La séroneutralisation avait pourtant été choisie à cause de sa réponse quantitative intéressante, qui permet de mieux signer une circulation virale se traduisant normalement par de forts titres en anticorps.

Or, la première série de prélèvements indique des titres en anticorps très faibles pour des animaux dont la contamination est récente (excepté pour l’une des génisses, positive au 1/64e). La deuxième série de prélèvements montre une séroconversion et des taux en augmentation, mais cette augmentation paraît très faible chez des animaux en contact avec des cas de maladie des muqueuses.

Ces résultats sembleraient indiquer une faible circulation virale. Celle-ci a pourtant bien eu lieu, puisque des IPI “autochtones”sont nées plusieurs mois plus tard dans l’exploitation. Le choix de la souche utilisée pour le diagnostic de séroneutralisation (souche NADL, considérée par certains comme assez éloignée des souches de terrain) pourrait expliquer cette discordance.

Il convient donc d’être également très vigilant sur l’interprétation d’une cinétique d’anticorps par séroneutralisation pour conclure à l’absence d’une circulation virale.

Conclusion

En matière de BVD, comme pour d’autres maladies, l’achat de jeunes animaux de moins de six mois à destination de l’élevage, quoique de pratique encore courante, demeure une entreprise risquée. Même si des recherches sont effectuées, on ne peut exclure comme dans le cas présent l’existence de faux négatifs. Il conviendrait d’attendre l’âge de six mois pour confirmer qu’un veau est bien négatif à la recherche d’antigènes P80 circulants. Cependant, s’il est positif, le cheptel sera déjà contaminé, étant donné le long laps de temps pendant lequel il aura pu excréter du virus BVD dans l’exploitation.

La découverte d’un IPI dans ces conditions ne dispensera donc pas de la mise en place d’un plan de lutte contre le BVD dans cet élevage, sauf s’il y a eu une très nette séparation entre cet animal et les vaches ou les génisses gestantes ou prêtes à être inséminées.

En savoir plus

- Pastoret P, Hamers C, Lecomte C, Lambot M. Biologie et épidémiologie de l’infection par le virus de la diarrhée virale bovine BVD/MD. Point Vét. 1997 ; 28(187): 1979-1983.

- Schelcher F, Valarcher JF, Bonal C, Espinasse J. Le virus BVD et les gastroentérites néonatales du veau. Point Vét. 1993 ; 25(n° spécial “Gastroentérologie bovine”) : 631-636.

- Thiry É. Diarrhée virale bovine. Dans : Maladies virales des ruminants. Maisons-Alfort, Ed. Point Vét. 2000 : 59.

- Thiry É. Diarrhée virale bovine et maladie des muqueuses. Dans : Maladies virales des ruminants. Maisons-Alfort, Ed. Point Vét. 2000 : 63-77.

Remerciements

L’auteur remercie les éleveurs, Jean-Marie et Monique U., qui lui ont permis d’aller au bout de ces investigations, et ce pendant une période difficile. Il remercie également le Dr Claude-Yves Couquet, directeur du LVD 87, et sa collaboratrice Geneviève Dubost pour leurs conseils et leur soutien logistique.

  • Lars F, Maillard R. Nouveautés en matière de BVD-MD. Formation SNGTV, Limoges, novembre 1999.
  • Manet G, Michel B. BVD-MD : procédures de diagnostic. Bull. GTV 1993 ; 4 ; BV-454.
  • Sellal E, Merchie-Pociello B. Le diagnostic de la BVD/MD par utilisation de kits ELISA anticorps totaux, antigènes et PCR. Bull. GTV 1993 ; 4 : BV-452.
  • Thibault JC, Crevat D. Caractéristiques et performances des nouvelles techniques de diagnostic en BVD-MD. Bull. GTV 1993 ; 4 : BV-450.

PHOTO 1. Sœur jumelle le jour du prélèvement.

PHOTO 2. Œsophage avec ulcères en coup d'ongles.

PHOTO 3. Gastrite.

PHOTO 4. Proctite.

PHOTO 5. Lobe pulmonaire avec hépatisation.

Cinétique des anticorps

Séroneutralisation, souche NADL.