Le point Vétérinaire n° 233 du 01/03/2003
 

ORTHOPÉDIE BOVINE

Se former

CONDUITE À TENIR

André Desrochers

Département des sciences cliniques,
Faculté de médecine vétérinaire,
Université de Montréal,
Saint-Hyacinthe,
J2S 7C6 Québec (Canada)

Dans certains cas, un traitement conservateur ou chirurgical peut être une alternative à l’euthanasie lors de fractures qui affectent les rayons osseux supérieurs chez les bovins adultes.

Résumé

Les étapes essentielles

Étape 1 : Diagnostic

• signes cliniques de la fracture

• configuration de la fracture

Étape 2 : Pronostic et décision

• euthanasie

• décision de traitement

Étape 3 : Traitement

• traitement conservateur

• traitement chirurgical

Les fractures qui affectent la partie supérieure des membres sont, chez les bovins adultes, les plus complexes à traiter. Selon le rayon osseux atteint (humérus ou fémur, radius ou tibia) et selon la configuration de la fracture, le choix se fera entre l’euthanasie immédiate, un traitement conservateur ou un traitement chirurgical.

Les méthodes d’immobilisation utilisables ont été décrites dans un article précédent (“Les fractures des membres chez les bovins adultes”, par A. Desrochers, Point Vét. 2003;34(232):50-54). Le présent article a pour objet d’exposer les principes généraux de réparation applicables aux fractures “hautes”.

Fractures de l’humérus

Les fractures de l’humérus sont rares chez les bovins adultes, car cet os est entouré de masses musculaires importantes et protégé par une partie du thorax. Elles sont dues à des chutes ou à des traumas directs. L’énergie considérable dégagée par la fracture provoque une tuméfaction et une douleur importantes dans la région de l’épaule.

1. Signes cliniques et configuration des fractures

Les fractures humérales se traduisent par une augmentation notable du volume des masses musculaires du bras, par une suppression d’appui et par une “descente” du coude accompagné de la flexion du carpe. Cette position du membre est aussi observée lors de fracture de l’olécrane et lors de paralysie du nerf radial (cette paralysie peut d’ailleurs être concomitante à une fracture humérale).

La fracture humérale la plus fréquente chez le bovin adulte est la fracture diaphysaire en spirale longue ou oblique (PHOTO 1). Les fractures épiphysaires sont possibles, mais plus rares et sont rencontrées chez les sujets les plus jeunes.

2. Traitement

Étant donné le pronostic sombre et la perte de production conséquente associée aux fractures humérales, les animaux qui en sont atteints sont souvent éliminés. Des traitements sont toutefois possibles pour les sujets qui ont une valeur économique et génétique.

Traitement conservateur

Un traitement conservateur est préférable s’il n’y a pas de déplacement important ou si l’articulation n’est pas impliquée [13]. Il consiste en un repos en stalle avec pose d’une attelle sur le membre, du coude au sol, pour éviter une contraction des tendons des muscles fléchisseurs. L’analgésie est essentielle dans les premières semaines pour contrôler la douleur associée aux mouvements des abouts osseux. Les complications sont plus fréquentes chez les sujets de poids élevé et sont surtout associées à la douleur. Le report d’appui provoque une contraction des muscles fléchisseurs du carpe ainsi qu’une descente du boulet du membre opposé.

Traitement chirurgical

Le traitement chirurgical est indiqué en cas déplacement important, lorsque l’articulation est impliquée ou chez les animaux d’exposition. L’approche chirurgicale est difficile et la pose des plaques délicate, car celles-ci doivent être parfaitement adaptées à l’humérus et à ses nombreuses courbes (PHOTO 2). Pendant l’intervention, il est possible d’évaluer l’intégrité du nerf radial, mais dans certains cas il est difficile de bien l’identifier à cause de l’inflammation des tissus mous.

Fractures du radius et de l’ulna

Les fractures de l’avant-bras offrent de meilleures possibilités de traitements. Le pronostic est souvent acceptable selon la configuration de la fracture et le poids de l’animal.

1. Signes cliniques et configuration des fractures

Le bovin affecté d’une fracture du radius peut être en appui ou non. Il a tendance à conserver le membre atteint élevé. Les fractures obliques à mi-diaphyse ont tendance à s’ouvrir. Par conséquent, il est indispensable de vérifier l’existence d’une blessure ou de sang à l’extrémité médiale du radius. L’ulna est pratiquement toujours impliqué dans la fracture (PHOTOS 3 ET 4). Une fracture de l'ulna seul est rare chez les bovins. Ses signes cliniques sont une tuméfaction de la région de l'olécrane et une “descente” du coude.

Les fractures du radius le plus souvent observées sont diaphysaire comminutive ou épiphysaire distale.

2. Traitement

Le traitement conservateur n’est pas possible à cause de l’instabilité de la fracture et de la faible importance des masses musculaires en partie médiale du bras. L’immobilisation est difficile car la fixité du coude n’est pas possible. Il est donc préférable de combiner un bandage contentif à une autre méthode d’immobilisation. Le seul type de fracture du radius où un bandage contentif seul pourrait être indiqué est la fracture de la plaque épiphysaire distale sans déplacement. Le bandage doit inclure les onglons et se terminer le plus haut possible. Le membre doit être immobilisé pendant six semaines

Les fractures diaphysaires peuvent être traitées à l’aide des méthodes suivantes :

– béquille de Thomas avec plâtre, en cas d’impératif économique ou de fracture sévèrement comminutive (PHOTO 5) [1, 17]. La réduction de la fracture ainsi que son maintien sont difficiles et demandent une traction constante sur le membre (PHOTOS 6 ET 7). Chez un animal lourd, le cal osseux est volumineux et peut s’étendre sur toute la longueur de l’os fracturé (PHOTOS 8 ET 9) ;

– plaque et vis : le radius est l’os sur lequel il est le plus facile de mettre une plaque chez les grands animaux. Les plaques et les vis ne sont indiquées que chez les animaux âgés de six mois et plus (PHOTO 10) ;

– tiges transcorticales avec bandes de résine en cas de fracture comminutive. Cette méthode est plus économique que la pose d’une plaque et permet d’éviter le collapsus et la déviation d’une fracture comminutive.

Le pronostic est bon pour les sujets encore en croissance ou pesant moins de 450 kg. Il est plutôt réservé pour une vache adulte et sombre pour les mâles adultes et si la fracture est ouverte.

Fractures du fémur

Les fractures du fémur sont plus rares chez l’adulte que chez le jeune bovin. Il existe deux présentations cliniques distinctes chez l’adulte : la fracture diaphysaire et la fracture du col ou de la tête du fémur.

1. Signes cliniques et configuration des fractures

Les fractures diaphysaires sont rares. Elles sont sévèrement comminutives chez les bovins adultes (PHOTO 11), parfois condylaires et articulaires. La douleur est extrême et l’animal est souvent incapable de se lever. La manipulation du membre, surtout les mouvements d’abduction, permet de mettre en évidence une déviation anormale et parfois de la crépitation. Aucun traitement n’est envisageable, l’euthanasie immédiate est indiquée (PHOTO 12).

Les fractures du col ou de la tête du fémur sont plus difficiles à diagnostiquer que les fractures diaphysaires. Elles sont rencontrées chez les bovins plus âgés (12 à 24 mois). Les animaux peuvent rester debout avec une boiterie importante, certains sujets peuvent s’appuyer modérément sur le membre fracturé. La pointe du calcanéum est tournée vers l’intérieur et les onglons sont tournés vers l’extérieur. Dans certains cas, une tuméfaction peut être observée ou palpée au niveau des fessiers. Les manipulations du membre peuvent être effectuées sur l’animal debout, mais elles sont plus faciles s’il est couché. Les mouvements circulaires ou d’abduction et d’adduction sont douloureux et une crépitation est perceptible au niveau de la hanche.

2. Traitement

Le traitement ne s’adresse qu’aux fractures du col ou de la tête. Les résultats du traitement conservateur avec mise au repos en stalle sont mitigés, à cause de l’apparition d’ostéoarthrite secondaire de la hanche. La réduction interne avec implants (vis ou tiges) est la méthode de choix pour les animaux de grande valeur génétique [20].

Le pronostic dépend dans tous les cas de la présence ou non d’ostéoarthrite.

Fractures du tibia

La fracture du tibia provoque une instabilité importante, due à l’absence de tissus mous en portion médiale de la jambe, et occasionne beaucoup d’inconfort chez l’animal, qui cherche désespérément à s’appuyer sur son membre. Pour ces raisons, la fréquence des fractures ouvertes est plus élevée que pour d’autres rayons osseux.

1. Signes cliniques et configuration des fractures

La suppression d’appui est complète. L’instabilité du membre est importante et son angularité anormale (PHOTO 13). La palpation et les mouvements doivent être réalisés avec précaution. La face médiale du membre doit être examinée, afin de vérifier la présence d’une plaie ou de saignement.

Les fractures du tibia sont obliques, longues ou courtes, comminutives avec plusieurs grosses esquilles dans les régions diaphysaires proximale et moyenne. Les fractures obliques longues de la diaphyse sont fréquentes et deviennent facilement ouvertes si l’immobilisation est inadéquate (PHOTOS 14 ET 15). Les fractures proximales et les fractures de la plaque épiphysaire distale sont rares chez les bovins de tous âges. La fréquence des fractures ouvertes est d’environ 10 à 20 % [10].

2. Traitement

La réduction des fractures du tibia est un défi, surtout si les masses musculaires sont importantes (races allaitantes par exemple). Une traction constante pendant 90 minutes est parfois nécessaire pour réduire la fracture. La sédation, l’analgésie et la relaxation musculaire sont essentielles avant de pratiquer ces manipulations

Plusieurs méthodes sont envisageables :

• Pose d’une béquille de Thomas avec bandage contentif [1, 3].

Cette méthode de coaptation externe sera appliquée lors de fracture multiple et s’il y a des contraintes économiques. Le pronostic est bon si l’animal est d’un poids inférieur à 450 kg. L’animal demande cependant beaucoup de soins et l’immobilisation doit durer huit semaines (PHOTO 16).

• Fixation interne.

Les méthodes de fixations internes s’appliquent principalement aux animaux de grande valeur [4].

L’utilisation de plaques et de vis donne un résultat esthétique excellent, mais la méthode est coûteuse : elle est réservée aux animaux d’exposition. La récupération fonctionnelle est rapide. Selon le poids de l’animal, l’immobilisation externe (bandes de résine) doit durer trois à quatre semaines. Les plaques et les vis ne sont pas retirées (PHOTO 17).

Les tiges transcorticales avec bandes de résine permettent une immobilisation non invasive. La diaphyse ou les métaphyses proximale et distale du tibia doivent être intactes afin d’implanter les tiges métalliques. Ces tiges transcorticales ont pour but d’éviter le collapsus et le déplacement de la fracture. La réduction de la fracture étant externe, il est difficile d’avoir un alignement parfait des fragments osseux. Il est important de faire un contrôle radiographique avant d’implanter les tiges (PHOTOS 18 ET 19).

Le pronostic des fractures du tibia est réservé de manière générale. Mis à part la béquille de Thomas, les autres techniques de fixation et d’immobilisation demandent de l’équipement spécialisé qui rend le traitement peu accessible en pratique rurale.

PHOTO 1. Vue radiographique latérale de l’humérus d’un taureau Holstein de 16 mois. Fracture longue oblique comminutive avec déplacement du fragment proximal près de l’articulation radio-humérale.

PHOTO 10. Fracture transverse du radius immobilisée à l’aide d’une plaque DCP large en portion dorsale. La plaque doit être apposée sur toute la longueur du radius.

PHOTO 11. Vue radiographique latérale du grasset d’une vache adulte. On observe une fracture multiple condylaire du fémur distal. L’euthanasie doit être recommandée.

PHOTO 12. Spécimen en salle d’autopsie. Fracture diaphysaire multiple du fémur. Les muscles sont hémorragiques. (flèche = tête fémorale)

PHOTO 13. Déviation anormale du membre postérieur droit consécutif à une fracture du tibia.

PHOTO 14. Vue radiographique cranio-caudale du tibia d’un jeune taureau. Fracture diaphysaire oblique courte comminutive du tibia. La pointe du fragment distal crée un risque de fracture ouverte.

PHOTO 15. Vue radiographique latérale du tibia d’une génisse. Fracture diaphysaire longue oblique avec danger de perforation par les fragments osseux.

PHOTO 16. Vue radiographique latérale du tibia d’une génisse. Fracture diaphysaire proximale et comminutive du tibia immobilisée à l’aide d’une béquille de Thomas. L’angle de la diaphyse est anomal, mais il existe un cal osseux qui permettra la récupération fonctionnelle.

PHOTO 17. Vue radiographique latérale du tibia d’une génisse (PHOTO 15). Deux plaques DCP ont été nécessaires pour assurer la solidité de l’immobilisation.

PHOTO 18. Vue radiographique cranio-caudale du tibia d’un jeune taureau (PHOTO 14). L’utilisation de tiges transcorticales a été préférée aux plaques étant donné la nature esquilleuse de cette fracture.

PHOTO 19. Vue radiographique cranio-caudale du tibia d’un jeune taureau (PHOTO 14) quatre mois après l’opération. Le cal osseux est abondant sur toute la longueur du tibia avec un bon degré de remodelage.

PHOTO 2. Fracture de la photo 1. Une plaque DCP large a été fixée en portion craniale de l’humérus. La vis distale s’est rompue à cause du poids excessif de l’animal.

PHOTO 3. Vue radiographique latérale du radius d’une génisse Jersey. Fracture comminutive de la diaphyse moyenne du radius et de l’ulna avec un léger déplacement.

PHOTO 4. Vue radiographique latérale du radius d’un taureau. La fracture du radius est oblique, comminutive au niveau de la diaphyse moyenne et distale. L’ulna est aussi fracturé dans sa portion moyenne.

PHOTO 5. Fracture de la photo 4 stabilisée à l’aide d’une béquille de Thomas. Pour les animaux de cette taille, l’anesthésie générale gazeuse est préférable surtout pour la réduction de la fracture.

PHOTO 6. Une traction constante et graduelle est nécessaire pour la réduction d’une fracture chez le bovin adulte. Une traction mécanique (vêleuse, tire-fort, treuil) est parfois nécessaire.

PHOTO 7. Une broche est passée en pince des onglons pour maintenir le membre fracturé en traction et bien aligné. Attention de ne pas exercer de traction excessive au risque de briser muraille. Cette méthode de traction a l’avantage de faciliter la pose du bandage en évitant l’encombrement d’un câble autour du boulet ou du paturon.

PHOTO 8. Fracture de la photo 4 au bout de huit semaines d’immobilisation. Malgré la présence d’une ligne de fracture évidente, le cal osseux est abondant et assure une bonne stabilité.

PHOTO 9. Vue radiographique latérale oblique de la portion distale du radius. Six semaines après avoir été immobilisée à l’aide d’une béquille de Thomas, cette fracture métaphysaire distale du radius (flèche) est stable grâce à la présence d’un cal osseux abondant.