Le point Vétérinaire n° 232 du 01/02/2003
 

ORTHOPÉDIE BOVINE

Se former

EN QUESTIONS-RÉPONSES

André Desrochers

Département des sciences cliniques, Faculté de médecine vétérinaire, Université de Montréal, Saint-Hyacinthe,
J2S 7C6 Québec (Canada)

La chirurgie orthopédique bovine est surtout développée chez le veau. Cependant, même chez les bovins adultes, nombre de fractures peuvent être traitées sur place avec un certain succès.

Résumé

La décision d’entreprendre un traitement lors de fracture chez un bovin adulte dépend avant tout de la valeur économique de l’animal et de son utilisation future. Les autres éléments importants sont le poids et le comportement de l’animal, la configuration de la fracture et son caractère ouvert ou fermé, et le rayon osseux atteint. Les fractures affectant les rayons osseux supérieurs sont en général plus complexes à traiter et de moins bon pronostic. Les principales méthodes d’immobilisation utilisables sont les bandes de résine synthétique (fractures du canon, fractures épiphysaires du radius ou du tibia), la béquille de Thomas (fractures du tibia et du radius), les tiges transcorticales associées à un bandage de résine (fractures diaphysaires multiples et fractures ouvertes) et, éventuellement, les fixateurs externes.

Le traitement des fractures chez les grands animaux est un défi pour le vétérinaire, et cela pour deux raisons principales :

• Une utilisation à la limite de la résistance du matériel employé pour traiter les fractures. En effet, les implants et les différents matériels d’immobilisation disponibles sur le marché sont avant tout destinés à l’homme ou aux animaux de compagnie.

• Le comportement des animaux a des conséquences directes sur la guérison de la fracture. Le bovin est, malgré son poids, un bon “patient orthopédique” si on le compare au cheval. De caractère généralement docile, ses déplacements se limitent à l’essentiel, c’est-à-dire se lever pour manger et pour la traite. De plus, il passe la majorité de la journée couché pour ruminer, ce qui limite les pressions exercées sur la fracture, le plâtre ou les implants utilisés.

Même si le poids de l’animal est impressionnant et la fracture toujours spectaculaire, le grand pouvoir de guérison des bovins ne doit pas être négligé car il constitue un des principaux alliés de l’orthopédiste. Les fractures des métacarpes et des métatarses sont facilement traitées grâce à des bandes de résine et le pronostic est bon concernant la survie de l’animal. Pour les autres fractures, l’équipement spécialisé, la contention et les soins postopératoires sont plus difficiles d’accès, mais ne sont pas impossibles à réunir en pratique courante.

Fractures chez l’adulte : quels types, quelle fréquence, quelles difficultés ?

Il est difficile de déterminer précisément ce qu’est un bovin adulte en orthopédie. En matière de reproduction, l’adulte se définit par la maturité sexuelle (treize à quatorze mois). En médecine de production, on se réfère au premier vêlage. En orthopédie, un des critères les plus précis est la maturité osseuse corticale, qui se réalise à l’âge de six mois [6, 9]. D’une manière plus subjective, le “patient orthopédique” bovin est considéré comme adulte s’il existe un doute sur la solidité des moyens d’immobilisation et des implants utilisés.

La fréquence des fractures chez l’adulte est moins élevée que chez le jeune (voir la FIGURE “Données rétrospectives des animaux admis pour fracture au Centre hospitalier universitaire vétérinaire de l’Université de Montréal de janvier 1993 à mai 2002 selon le groupe d’âge et l’os fracturé”), mais les aspects cliniques sont généralement plus graves. Étant donné la solidité du cortex des os longs chez l’adulte et la violence du traumatisme, l’énergie dégagée lors du trauma a souvent pour conséquence des fractures de type multiple, comminutif et ouvert.

Le remodelage osseux est moins spectaculaire chez l’adulte que chez le jeune veau, qui possède une capacité de guérison osseuse exceptionnelle. En revanche, le pouvoir de rétention et la résistance au retrait des vis orthopédiques sont supérieurs, ce qui permet leur utilisation chez des animaux âgés de plus de six mois [6, 8, 9].

Une autre difficulté rencontrée lors de traitement des fractures chez les adultes est le report excessif sur les autres membres, qui peuvent subir une déformation des tendons allant jusqu’à la descente complète du boulet. En outre, si l’animal est encore en croissance, une déviation angulaire du membre est possible. Enfin, pour les fractures proximales (tibia ou humérus), l’approche chirurgicale et la réduction de la fracture sont complexes à cause de la présence de masses musculaires importantes.

La plupart des fractures affectant la partie proximale des membres sont plus complexes à traiter et de pronostic plus sombre.

Quelles sont les méthodes d’immobilisation utilisables chez l’adulte ?

Le choix des méthodes de réduction et de fixation des différentes fractures dépend de plusieurs facteurs :

- la situation distale ou proximale de l’os fracturé par rapport au carpe ou au tarse ;

- la configuration de la fracture ;

- le caractère ouvert ou fermé de la fracture ;

- le poids de l’animal ;

- son comportement (docile ou sauvage) ;

- l’expérience et les aptitudes du chirurgien.

Mais le facteur prédominant à prendre en compte est la valeur économique de l’animal et son utilisation future (géniteur, animal de concours, valeur commerciale, production, longévité désirée).

Les méthodes d’immobilisation les plus fréquemment utilisées chez les bovins adultes sont, en premier lieu : les bandes de résine synthétique seules ; la béquille de Thomas ; les bandes de résine avec tiges transcorticales ; les plaques et vis [1, 2, 4]. D’autres méthodes sont plus rarement employées, comme les fixateurs externes pour les fractures ouvertes ou les vis cannelées pour les fractures de la tête fémorale [2, 20] (voir le TABLEAU “Options de traitement des fractures chez les bovins adultes”).

1. Résine synthétique

La pose de bandes de résine synthétique est la technique d’immobilisation la plus utilisée et la plus accessible à la plupart des praticiens(1). Ces dernières années, les fabricants ont amélioré la facilité d’application et la rapidité de séchage de ces bandes. Elles sont aujourd’hui plus faciles à conformer autour du membre à immobiliser.

Les principes de base à observer sont les mêmes que chez le veau(2). Chez les grands animaux, le pied doit toujours être immobilisé et les onglons complètement enveloppés, quelle que soit la fracture traitée. Les articulations adjacentes à la fracture doivent être immobilisées. Dans certains cas, comme les fractures tibiales et radiales, l’articulation proximale ne peut pas être immobilisée efficacement. Il convient d’utiliser un autre système de coaptation afin de stabiliser la fracture et d’assurer la guérison.

Avant la pose des bandes de résine, les protubérances osseuses sont protégées à l’aide de feutre. La peau qui recouvre l’os accessoire (pisiforme) est particulièrement sujette à l’ulcération si elle n’est pas protégée (PHOTOS 1 et 2). Bien que l’ulcération soit sans conséquence sur la réparation osseuse dans la plupart des cas, elle entraîne de l’inconfort chez l’animal.

Il est important de respecter les spécifications du fabricant pour ce qui est de la température et du temps de trempage.

L’application de chacune des bandes se fait rapidement, en chevauchant 50 % de la bandelette précédente. Afin de diminuer l’usure des bandes de résine à l’extrémité du membre, de l’acrylique (Technovit®) et/ou un morceau de caoutchouc sont appliqués, ce qui évite les glissades sur le ciment. L’incorporation de scies fils en parties latérale et médiale lors de la confection du bandage permettra de l’enlever facilement si l’on ne possède pas de scie oscillante (PHOTOS 3 et 4).

Pour une fracture épiphysaire distale du métacarpe et du métatarse, l’immobilisation doit durer quatre semaines. Si la fracture est diaphysaire ou si les autres os longs sont impliqués, une immobilisation de six à huit semaines est souvent nécessaire. Un contrôle radiographique à quatre semaines permet d’évaluer la guérison osseuse et de décider si l’immobilisation doit être prolongée.

Le confort de l’animal est primordial. Lors des premières semaines qui suivent la fracture, celui-ci passe beaucoup de temps couché. Une stalle avec un bon paillage diminue les risques d’apparition de plaies de décubitus. En outre, l’animal debout surcharge son membre opposé, ce qui stresse les tendons et les articulations. Un anti-inflammatoire non stéroïdien peut être administré au besoin.

2. Béquille de Thomas

La béquille de Thomas a l’avantage d’être économique et relativement simple d’application (PHOTO 5). Elle est principalement utilisée pour traiter les fractures du tibia et du radius. Les animaux lourds ont beaucoup de difficultés à se déplacer avec la béquille, surtout les premiers jours. Certains animaux sont incapables de se lever et doivent être euthanasiés ou abattus. Des plaies de compression peuvent apparaître dans les régions axillaire et de l’aine (PHOTO 6). Elles sont douloureuses et difficiles à traiter tant que la béquille n’est pas enlevée, ce qui doit être fait prématurément dans certains cas (PHOTO 7).

3. Fixateurs externes

Les fixateurs externes ont été employés avec des résultats variables pour traiter différents types de fractures chez les ruminants (PHOTO 8). L’environnement des bovins peut entraîner des difficultés lors de l’utilisation de ces matériaux. Une contamination aux points de pénétration des tiges transcorticales dans la peau, une infection des tissus mous et une ostéomyélite sont possibles (PHOTO 9). Ces tiges, ainsi que les barres de connexion sont parfois encombrantes dans un environnement confiné. L’application de fixateurs externes chez le bovin adulte est délicate, car le matériel disponible sur le marché n’a pas la résistance nécessaire pour supporter le poids de l’animal. L’utilisation d’un plâtre de fibre de verre, en remplacement des barres connectives, a été décrite chez les veaux pour différents types de fractures, avec un très bon taux de succès [2, 5, 13] (PHOTOS 10 et 11). Il est possible de l’appliquer chez l’adulte, pour autant que les tiges transcorticales sont d’une longueur suffisante pour traverser la masse musculaire, surtout en partie proximale du tibia.

4. Tiges transcorticales avec bandes de résine

L’application de tiges transcorticales avec bandes de résine a pour avantage d’immobiliser correctement la fracture sans traumatiser les tissus mous. Elle peut être mise en œuvre à l’aide du matériel orthopédique de base et lors de plusieurs types de fractures. Par comparaison avec une immobilisation par une béquille de Thomas, l’animal peut se déplacer aisément. Les principaux inconvénients sont la possibilité d’ostéomyélite consécutive à une infection à l’entrée et à la sortie des tiges, l’impossibilité de réajuster le fixateur externe après l’application du plâtre et l’accès limité pour le traitement des plaies.

Les tiges transcorticales avec bandes de résine sont principalement indiquées dans les cas de fractures multiples de la diaphyse et de fractures ouvertes lorsque d’autres moyens de fixation ne peuvent être utilisés et que les tissus mous autour de la fracture sont sévèrement traumatisés.

Il existe différents types de tiges transcorticales : filetées et non filetées. Les tiges filetées ont un pouvoir de fixation supérieur aux tiges non filetées et diminuent les risques de relâchement (PHOTO 12). Les tiges filetées à profil positif ont un filetage de diamètre externe supérieur à celui de la tige elle-même. Elles devraient être employées de préférence, mais les longueurs disponibles sur le marché sont limitées. Il est donc difficile de les implanter en partie proximale du tibia, étant donné la masse musculaire importante des animaux adultes. On s’en remettra alors aux tiges lisses, qui sont en général plus longues. Les tiges filetées à profil négatif, qui ont un filetage de diamètre externe identique à celui de la tige, ne sont presque plus utilisées.

5. Autres méthodes d’immobilisation et de fixation

Les méthodes de fixation interne utilisant des plaques et vis, des tiges intramédullaires et des clous de Küntsncher ont obtenu des résultats variables. Ces techniques coûteuses demandent un équipement approprié et des connaissances chirurgicales spécialisées.

  • (1) L’utilisation de plâtre de Paris est à proscrire chez le bovin adulte car sa solidification demande trop de temps et il a tendance à se désagréger rapidement dans un environnement humide.

  • (2) Voir l’article “Principes généraux du traitement chirurgical des fractures des membres chez le veau”, par J.-L. Chatré. Point Vét. 2001;32(n° spécial “Chirurgie des ruminants”):81-84.

CONSEILS

L’anesthésie générale est essentielle si on utilise les implants orthopédiques comme méthode de fixation de la fracture. La pose d’un bandage de résine avec tiges transcorticales peut être réalisée sous sédation profonde et épidurale haute grâce à une administration de lidocaïne chez les animaux d’un poids inférieur à 300 kg, mais l’anesthésie générale est préférable.

EN PRATIQUE

Les méthodes de traitement des fractures de l’humérus, du radius, du fémur et du tibia seront détaillées dans un article du même auteur, à paraître prochainement.

Les méthodes de traitement des fractures du canon seront détaillées dans la discussion d’une étude rétrospective de B. Ravary et de A. Desrochers à propos de vingt cas de fractures métatarsiennes et métacarpiennes chez des bovins âgés de plus d’un an, à paraître prochainement.

Points forts

• Le comportement des animaux a des conséquences directes sur la guérison de leur fracture.

• Les fractures des métacarpes et des métatarses sont facilement traitées à l’aide de bandes de résine et elles sont de bon pronostic.

• Le report excessif du poids sur les autres membres est l’une des difficultés rencontrées lors de traitement des fractures chez les bovins adultes.

• Quelle que soit la fracture traitée, lors de pose d’un bandage de résine, le pied doit être immobilisé et les onglons complètement enveloppés.

• La béquille de Thomas est principalement utilisée pour traiter les fractures du tibia et du radius.

• L’application de tiges transcorticales avec bandes de résine a pour avantage de bien immobiliser la fracture sans traumatiser les tissus mous. Elle peut être mise en œuvre avec du matériel orthopédique de base et lors de plusieurs types de fractures.

PHOTO 1. Des feutres sont placés sur l’os accessoire (pisiforme) et sous les onglons accessoires (ergots) afin d’éviter les ulcérations.

PHOTO 10. Fracture diaphysaire moyenne du métatarse stabilisée à l’aide de cinq tiges transcorticales. Vue radiographique dorsoplantaire.

Données rétrospectives des animaux admis pour fracture au Centre hospitalier universitaire vétérinaire de l’Université de Montréal de janvier 1993 à mai 2002 (204 cas) selon le groupe d’âge et l’os fracturé

PHOTO 11. Bandage de résine avec tiges transcorticales pour le traitement d’une fracture diaphysaire du métatarse.

PHOTO 12. Tiges en acier inoxydable utilisées lors d’immobilisation à l’aide d’un plâtre de résine et de tiges transcorticales. La tige du haut a un filetage positif et celle du bas est lisse.

PHOTO 2. Un feutre est placé sous le coude, où s’appuiera le bandage en portion proximale. Une stockinette recouvre le membre depuis les onglons jusqu’en partie proximale au-dessus du coude.

PHOTO 3. Utilisation d’une scie oscillante pour enlever un bandage de résine.

PHOTO 4. Des scies fils ont été préalablement incorporées au bandage de résine afin de faciliter son retrait en l’absence de scie oscillante. Il est à noter que de l’acrylique est appliqué à l’extrémité du plâtre afin de diminuer l’usure prématurée.

PHOTO 5. Béquille de Thomas. La portion du cerceau qui s’appuie dans la région axillaire ou l’aine doit être bien rembourrée pour diminuer les risques d’ulcérations.

PHOTO 6. Ulcération profonde de la région axillaire après quatre semaines d’immobilisation d’une fracture du radius à l’aide d’une béquille de Thomas. Dans ce cas, la béquille est enlevée et le bandage est monté le plus proximalement possible. La plaie est traitée par un nettoyage régulier et en gardant la région sèche.

PHOTO 7. Une barre métallique a été incorporée au bandage en portion latérale suite au retrait de la béquille de Thomas (PHOTO 6). Cette barre limite l’abduction du membre, ce qui augmente la stabilité de l’immobilisation et, surtout, évite une abduction extrême.

PHOTO 8 Fixateur externe artisanal utilisé pour le traitement d’une fracture ouverte du radius. Des tubes de plastique souples remplis d’acrylique remplacent les barres de connexion métalliques traditionnelles. Ces tubes sont rigides tout en étant légers. Ce fixateur externe est transarticulaire car les tiges transcorticales se situent de part et d’autre du carpe.

PHOTO 9. Trajet fistulaire suite au retrait des tiges transcorticales. La présence de pus se limite au canal laissé par la tige. Il n’y a pas de communication avec la cavité médullaire de l’os. L’infection est locale et rapidement contrôlée en irriguant les fistules après le retrait des tiges.

Options de traitement des fractures chez les bovins adultes

(1) Le nombre de e est fonction du coût du traitement.