Le point Vétérinaire n° 231 du 01/12/2002
 

GESTION DU PARASITISME CHEZ LES RUMINANTS

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EN QUESTIONS-REPONSES

Hervé Hoste*, Christophe Chartier**


*UMR 959 INRA-DGER, Physiopathologie des maladies infectieuses et parasitaires des ruminants, ENVT, 23, chemin des Capelles, 31076 Toulouse Cedex.
**Afssa Niort, BP 3081, 60, rue de Pied-de-Fond, 79012 Niort Cedex.

Pour limiter le développement des résistances aux anthelminthiques et le recours aux intrants chimiques en élevage, la réduction de la contamination du milieu (re)devient un élément clé du contrôle du parasitisme chez les ruminants.

Résumé

La gestion agronomique du pâturage vise à minimiser le contact entre animaux et éléments parasitaires infestants. Le retournement régulier des prairies permet de maintenir un niveau modéré de parasitisme par les strongles. L’assèchement, le drainage et la restriction des accès aux points d’eau sont fondamentaux dans la lutte contre la grande douve. Une mise au repos des prairies peut favoriser l’assainissement, mais la durée de survie des larves dans les régions tempérées en limite l’intérêt. Le recours à des moyens de lutte biologique est plus novateur. L’ingestion répétée de spores de champignons prédateurs de nématodes par les hôtes permet un ensemencement des prairies, qui offre des perspectives intéressantes dans la lutte contre les strongles. L’introduction de mollusques prédateurs de limnées permet de réduire l’incidence de la fasciolose en quelques années, mais son application pratique est encore limitée.

Le recours répété à des molécules anthelminthiques, utilisées à des moments stratégiques de l’épidémiologie des parasites, a longtemps constitué le socle de la lutte contre les helminthoses des ruminants. Ce mode quasi exclusif de maîtrise du parasitisme est aujourd’hui remis en cause. En effet, le développement de résistances aux anthelminthiques dans les populations d’helminthes, la réduction de l’arsenal thérapeutique, principalement chez les petits ruminants, et les inquiétudes croissantes des consommateurs sur l’utilisation de substances chimiques en agriculture se conjuguent pour limiter le recours à ces molécules, qui sont aujourd’hui parfois considérées comme une menace pour l’environnement ou pour la qualité des produits d’origine animale.

Cette situation conduit à l’émergence de systèmes de production où l’utilisation des anthelminthiques est contingentée, comme l’agriculture biologique. Plus généralement, ces préoccupations expliquent l’essor actuel donné au développement de méthodes alternatives ou complémentaires aux traitements chimiques pour lutter contre les parasitoses.

Chez les ruminants, les infestations par les helminthes sont, dans leur grande majorité, associées à l’exploitation du pâturage, que leur cycle parasitaire comprenne ou non l’intervention d’hôtes intermédiaires.

La réduction de la contamination parasitaire du milieu est l’une des pistes explorées dans les nouvelles stratégies de contrôle du parasitisme limitant le recours aux anthelminthiques.

Elle fait appel à des principes de gestion agronomique des parcelles connus et décrits depuis de nombreuses années, mais aussi à des méthodes novatrices, comme la lutte biologique contre les espèces parasites.

Comment optimiser la gestion agronomique des parcelles ?

Les principes de base et les recommandations pratiques sur la gestion agronomique des parcelles en liaison avec le parasitisme par les nématodes du tube digestif ou par Fasciola hepatica ont fait l’objet de descriptions détaillées [1, 5, 9].

La maîtrise du parasitisme par la gestion du pâturage a pour objectif de minimiser le contact entre les animaux et les éléments parasitaires infestants, afin d’obtenir des niveaux d’infestation sans conséquence sur la productivité. En pratique, il s’agit donc de placer les animaux sensibles sur des parcelles peu contaminées. Ce but peut être atteint en réduisant les chargements par hectare ou par diverses procédures qui conduisent à un assainissement des parcelles. Il convient de distinguer le cas des strongles gastro-intestinaux, à cycle direct, et celui des douves, où un hôte intermédiaire est impliqué.

1. Cas des nématodes gastro-intestinaux

Assainissement par mise au repos des parcelles

Les larves déposées dans le milieu extérieur ont leur viabilité et leur pouvoir infestant qui diminuent avec le temps. De plus, plusieurs facteurs climatologiques contribuent à accélérer le processus, en particulier le froid et la dessiccation. Des hivers rigoureux ou des étés secs représentent donc des conditions peu propices à la survie des larves. Une mise au repos des prairies (sans pâturage par des ruminants) peut donc favoriser un assainissement relatif. Toutefois, de nombreuses études montrent que, dans les régions tempérées, la survie des larves dans le milieu extérieur est généralement longue, de trois mois à plus d'un an. Ces données fournissent une estimation des temps de repos nécessaires à un assainissement « naturel » des parcelles. Ainsi, seules des mises au repos prolongées des prairies peuvent conduire à une réduction notable de la densité parasitaire. Ce point souligne l’importance du choix des parcelles à utiliser lors de la mise à l’herbe et au cours du printemps : des parcelles neuves ou inutilisées à l’automne précédent devront être exploitées de préférence en premier. Cependant, ce repos prolongé des parcelles est parfois peu compatible avec les objectifs agronomiques.

Assainissement par pâturage mixte ou alterné

Un pâturage simultané ou décalé entre bovins et petits ruminants (ou entre chevaux et petits ruminants) devrait permettre en théorie de « nettoyer » le milieu. Cette idée repose sur la faible communauté d’espèces parasitaires entre les deux catégories d’hôtes. Les bovins contribueraient ainsi à éliminer du milieu extérieur les parasites de petits ruminants, et réciproquement. Cependant, deux points méritent d’être soulignés : d’une part, les données de terrain sur ce genre de pratiques sont rares ; d’autre part, des capacités d’adaptation d’espèces parasites à de nouvelles espèces d’hôte ont déjà été observées.

Assainissement par pratiques culturales

Les techniques de fauche, d’ensilage ou de broyage des parcelles permettent de réduire les contaminations des repousses. Le retournement par labour des prairies est une mesure à conseiller lors d’infestation importante du milieu extérieur car il entraîne une quasi-extinction de la contamination en larves infestantes. Il est estimé qu’une prairie retournée tous les deux à trois ans permet de maintenir un niveau modéré de parasitisme par les strongles. De plus, cette pratique présente des avantages dans la lutte contre les mollusques terrestres, hôtes intermédiaires des strongles respiratoires. En revanche, l’apport de divers amendements (chaulage, cyanamide calcique, etc.) semble assez peu efficace pour assainir des prairies contaminées.

2. Cas des trématodes

La gestion agronomique des parcelles constitue aussi un des piliers de la lutte contre la grande douve. À l’inverse, pour la petite douve, la multiplicité des mollusques terrestres possibles comme premier hôte intermédiaire et la capacité de dissémination assurée par les fourmis sont deux facteurs qui limitent l’intérêt de telles pratiques pour la prévention de la dicrocoeliose.

La lutte agronomique contre Fasciola hepatica repose sur les mêmes principes que pour les nématodes du tube digestif : diminuer les sources ou limiter le contact entre l’hôte et les éléments infestants. Le premier objectif peut être atteint en réduisant l’extension des zones à limnées par assèchement, par drainage ou par captation des sources d’humidité selon l’étendue de la zone à risque. Le second est atteint en limitant ou en contingentant l’accès des troupeaux autour des points d’eau.

Enfin, il convient de noter que certaines recommandations énoncées dans la lutte contre les nématodes gastro-intestinaux (pâturage mixte entre hôtes différents) peuvent, selon les circonstances locales, s’avérer des facteurs de risque supplémentaires pour la fasciolose.

Lutte biologique contre les parasites : où en est-on ?

Le recours à des moyens de lutte biologique paraît beaucoup plus novateur. Ces méthodes cherchent à exploiter des compétitions ou des prédations entre agents biologiques afin de limiter l’un d’entre eux, nuisible majeur. L’objectif de la lutte biologique n’est pas d’éradiquer l’organisme pathogène « cible », mais plutôt de maintenir ses populations sous un seuil tolérable [6]. Deux exemples illustrent les perspectives offertes par ce mode de lutte et les limites actuelles au développement de ces méthodes.

1. Champignons prédateurs des nématodes

En conditions naturelles, de nombreux champignons microscopiques sont des parasites obligatoires ou facultatifs des nématodes, qui utilisent les formes infestantes des trichostrongles (essentiellement les larves) comme source nutritionnelle. Ces champignons sont ubiquistes, présents dans le monde entier. Leur intérêt réside dans leur effet sur les formes infestantes, les œufs et, surtout, les larves L3, présents dans les fèces, plutôt que sur les formes parasites chez l’animal. Ils contribuent donc à réduire la contamination du milieu extérieur. Ils agissent soit par un processus d’endoparasitisme strict, qui se développe à l’intérieur des œufs ou des larves, soit par l’intermédiaire de structures, collantes ou non, qui piègent les larves (PHOTOS 1 ET 2) [4].

À partir de tests in vitro, plus de 200 espèces de champignons hyphomycètes capables de limiter les populations parasites infestantes ont été repérées. Cependant, seulement deux d’entre elles ont fait l’objet des travaux les plus constants : Arthrobothrys oligospora et, surtout, Duddingtonia flagrans.

Le principal critère de sélection réside dans la capacité des spores à transiter par le tractus digestif des divers hôtes, tout en conservant leur viabilité, leur capacité de germer et de détruire les formes infestantes. En effet, pour être efficace, ce moyen de lutte biologique suppose un ensemencement régulier des matières fécales des hôtes par les spores de champignons, donc la nécessité d’une ingestion répétée. En pratique, une distribution prolongée de six à huit semaines en début de saison de pâturage est généralement appliquée afin de limiter la contamination initiale des parcelles, et, ainsi, de réduire, voire d’éviter, les traitements anthelminthiques au cours de la saison d’herbe. Les résultats obtenus soulignent l’efficacité de la méthode (l’administration de spores de D. flagrans réduit jusqu’à 90 % la contamination des fèces par les trichostrongles) et sa polyvalence [2, 3]. En effet, que ce soit chez les bovins, les chevaux, les porcs ou chez les petits ruminants, la plupart des espèces parasites dont la transmission est assurée par des larves sont affectées. Des essais en conditions d’élevages ont aussi illustré la large ubiquité d’emploi de la méthode en termes de conditions épidémiologiques.

Les développements actuels portent sur la dose optimale à employer in vivo, sur la vérification d’une absence d’effet connexe sur l’environnement et, surtout, sur la recherche du meilleur mode de distribution. Compte tenu de la nécessité d’administration prolongée, des voies de distribution par l’aliment ou par des systèmes de diffusion à relargage lent sont actuellement privilégiées [7, 8].

2. Contrôle biologique des limnées par des mollusques terrestres prédateurs

De manière similaire, un mode de lutte biologique a aussi été abordé dans la prévention de la fasciolose, en cherchant à favoriser l’implantation de prédateurs naturels des limnées en zone à risque [9]. Parmi ceux-ci figurent certains mollusques terrestres qui partagent l’habitat des limnées. Deux espèces ont fait l’objet d’investigations plus poussées : Zonitoides nitidus (PHOTO 3) et Oxychilus draparnaudi (PHOTO 4). Plusieurs essais d’introduction de ces mollusques en élevages ont montré leur capacité à réprimer les populations de limnées (PHOTO 5) et, par voie de conséquence, à réduire la prévalence de la fasciolose chez les hôtes définitifs. L’assainissement met deux à trois ans à s’instaurer, en particulier lorsque ces moyens de lutte ne sont pas associés à d’autres mesures agronomiques. Ces essais ont aussi souligné quelques-unes des limites de la méthode. Si l’introduction des mollusques prédateurs semble comporter peu de conséquences écologiques, en revanche, leur implantation paraît instable. De plus, la recolonisation des prairies par les limnées à partir de gîtes éloignés a aussi été décrite. Pour éviter un effet trop temporaire, il serait donc nécessaire de réintroduire régulièrement ces agents de lutte biologique, ce qui en complique l’application pratique.

ATTENTION

Le pâturage mixte entre hôtes différents est parfois conseillé dans la lutte contre les nématodes gastro-intestinaux, mais peut s’avérer un facteur de risque supplémentaire pour la fasciolose.

Points forts

Dans les pays tempérés, seules des mises au repos prolongées des prairies (de plusieurs mois à plus d’un an) conduisent à une réduction notable de la densité parasitaire.

À la mise à l’herbe, les parcelles neuves ou inutilisées pendant l’automne précédent doivent être exploitées en premier.

Le retournement par labour des prairies conduit à une quasi-extinction de la contamination en larves infestantes.

Les amendements (chaulage, cyanamide calcique, etc.) sont peu efficaces pour assainir des prairies contaminées.

Parmi les 200 espèces de champignons hyphomycètes capables de limiter les populations de parasites infestantes, deux ont fait l’objet de travaux suivis : Arthrobothrys oligospora et Duddingtonia flagrans.

Ce moyen de lutte suppose un ensemencement régulier des matières fécales des hôtes par les spores de champignons, donc une ingestion répétée (distribution pendant six à huit semaines en début de saison de pâturage).

Bibliographie

  • Hoste H, Chartier C. Perspectives de lutte contre les strongyloses gastro-intestinales. Point Vét. 1997 ; 28 (n° spécial « Parasitologie des ruminants »): 1963-1969.
  • Larsen M. Biological control of helminths. International Journal for Parasitology 1999 ; 29 : 139-146.
  • Larsen M. Prospects for controlling animal parasitic nematodes by predacious micro fungi. Parasitology 2000 ; 120 : S121-S131.
  • Larsen M. Méthodes de contrôle biologique des helminthes : exemple de l’action de champignons prédateurs sur les larves de nématodes. Bull. GTV 2001 ; n° spécial « Agriculture Biologique » : 76-78.
  • Mage C, Chauvin A. Gestion agronomique et thérapeutique de l’infestation des ruminants par Fasciola hepatica : choix d’un schéma de prévention. Point Vét. 1997 ; 28(n° spécial « Parasitologie des ruminants »): 1921-1928.
  • Papavizas GC. Lewis JA. The use of fungi in integrated control of plant diseases. In : Fungi in biological control systems. Manchester, Manchester University Press 1988 : 235-253.
  • Waller PJ, Knox MR, Faedo M. The potential of nematophagous fungi of control the free living stages of nematode parasites of sheep : feeding and block studies with Duddingtonia flagrans. Veterinary Parasitology 2001 ; 102 : 321-330.
  • Waller PJ, Faedo M, Ellis K. The potential of nematophagous fungi of control the free living stages of nematode parasites of sheep : towards the development of a fungal controlled release device. Veterinary Parasitology 2001 ; 102 : 299-308.
  • Ximenes T, Rondelaud D, Mage C, Chermette R. L’élimination de la limnée tronquée dans les pâturages : contrôle biologique et lutte intégrée contre la fasciolose. Point Vét. 1993 ; 24(149): 615-621.

PHOTO 1. En présence de larves mobiles de parasites dans les fèces, les filaments de Duddingtonia flagrans s’organisent sous forme de réseaux tridimensionnels (microscopie électronique à balayage).

PHOTO 2. Larve de strongle « étranglée » par un filament de Duddingtonia (microscopie optique).

PHOTO 3. Zonitoides nitidus.

PHOTO 4. Oxychilus draparnaudi.

PHOTO 5. Un Zonitoides nitidus (à gauche) en train de consommer une limnée (Limnea glabra) (à droite).