Le point Vétérinaire n° 230 du 01/11/2002
 

INTOXICATION MÉDICAMENTEUSE CHEZ UN CHIEN

Pratiquer

SUR ORDONNANCE

Hervé Pouliquen

Unité de pharmacologie et de toxicologie, ENVN

Un vomitif, un antisécrétoire, un pansement digestif et du charbon traitent une intoxication médicamenteuse.

Une chienne setter anglais âgée de deux ans, pesant 20 kg, est présentée à la consultation car elle a ingéré accidentellement, moins de deux heures auparavant, quatre comprimés de Brufen® (400 mg d’ibuprofène par comprimé). Le risque toxique est réel, puisque la dose à partir de laquelle des signes cliniques d’intoxication – vomissements fréquemment hémorragiques, ulcères gastro-intestinaux, insuffisance rénale – sont susceptibles d’apparaître est de 40 à 100 mg/kg. Le praticien fait vomir l’animal, qui ne présente aucun signe clinique (chlorhydrate d’apomorphine, Apokinon® : 0,05 mg/kg par voie sous-cutanée) et met en place un traitement de première intention.

Kaomycin®

Lui préférer un pansement digestif sans antibiotique

La suspension buvable Kaomycin® contient un anti-infectieux, la néomycine, du kaolin et des pectines.

La néomycine est un antibiotique aminocyclitol, ici à action digestive bactéricide surtout dirigée contre les bactéries à Gram négatif comme les entérobactéries. Le kaolin est un sel minéral non résorbable par voie orale. Les pectines, d’origine végétale, sont des polyholosides protecteurs naturels des muqueuses digestives. Le kaolin et les pectines agissent en exerçant un pouvoir anti-acide, un haut pouvoir couvrant, un pouvoir d’adsorption élevée des bactéries, de leurs toxines et des virus et un pouvoir d’absorption des liquides.

L’intérêt du kaolin et des pectines est, dans ce cas, évident. Celui de la néomycine est discutable, d’autant que la chienne ne présente aucun signe clinique d’infection. Il aurait été suffisant de prescrire, à la place de Kaomycin®, une spécialité contenant uniquement un sel minéral non résorbable par voie orale, comme Kaopectate® (qui a la même composition que Kaomycin® sans la néomycine), ou un autre “pansement” digestif, le phosphate d’aluminium (Phosphaluvet®, 1 ml/kg trois fois par jour pendant trois jours) ou la smectite (Smectivet®, deux cuillérées à café deux fois par jour pendant trois jours) ou encore la récente montmorillonite (Diarsanyl® présenté en seringue-doseuse), etc.

Carbolevure®

Pour adsorber l’ibuprofène

Les gélules Carbolevure® contiennent du charbon activé et une levure déshydratée vivante. D’origine végétale, le charbon est obtenu par pyrolyse et activé par divers procédés qui permettent de créer un fin réseau de pores, à l’intérieur desquels pénètrent les substances chimiques. Il agit donc en adsorbant à sa surface, de façon non spécifique, de nombreux toxiques non encore résorbés ou éliminés par voie biliaire. Les complexes insolubles formés ne peuvent être résorbés et sont donc éliminés dans les fecès. Un gramme de charbon activé adsorbe jusqu'à un gramme de toxique. Sa prescription est donc ici justifiée, notamment sous forme de gélules qui facilitent son administration chez les carnivores domestiques. Les levures ne présentent pas d’intérêt mais ne sont pas contre-indiquées.

Azantac®

À administrer deux heures avant les autres médicaments

Les comprimés Azantac® contiennent un antisécrétoire, la ranitidine. Antagoniste des récepteurs H2 à l’histamine, la ranitidine inhibe la sécrétion d’acide gastrique provoquée par l’histamine et, dans une moindre mesure, celle de pepsine. Elle n’altère pas la production de mucus, n’affecte pas la sécrétion pancréatique et semble sans effet sur le sphincter gastro-œsophagien. Sa dose chez le chien est de 1 à 4 mg/kg deux fois par jour. Il aurait donc été suffisant d’administrer des comprimés à 75 mg plutôt que des comprimés à 150 mg. L’oméprazole (Mopral®) aurait pu être prescrit à la place de la ranitidine. Inhibiteur de la pompe à protons, l’oméprazole présente l’inconvénient d’être plus coûteux mais l’avantage d’être plus facile à administrer (1 mg/kg une fois par jour pendant trois jours). La résorption digestive de la ranitidine et de l’oméprazole peut être diminuée par des sels minéraux non résorbables par voie orale ou le charbon activé. Il convient donc de les administrer deux heures avant l’ingestion de charbon et d’un pansement digestif. En pratique, l’ordonnance doit donc préciser les heures d’administration des trois médicaments : par exemple Carbolevure®, Phosphaluvet®, Smectivet® ou Kaomycin® à 10 heures, 16 heures et 22 heures et Azantac® à 8 heures et 20 heures.