Le point Vétérinaire n° 230 du 01/11/2002
 

OPHTALMOLOGIE FÉLINE

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Tanguy Lefranc

26, avenue Roosevelt,
56000 Vannes

Une chatte est présentée pour un épiphora unilatéral récidivant. Le retrait d’un corps étranger végétal orbitaire entraîne la disparition rapide des symptômes.

Résumé

Une chatte est présentée pour un épiphora unilatéral récidivant malgré des traitements médicaux antérieurs. Une fistule est repérée lors de l'examen de la cavité buccale. Un abcès orbitaire est suspecté et confirmé grâce à une intervention chirurgicale exploratrice. L'exérèse d'un corps étranger végétal orbitaire, complétée par un traitement antibiotique par voie générale, entraîne une disparition rapide des symptômes.

Dans le diagnostic différentiel de “l'œil rouge”, outre les classiques conjonctivite, uvéite et glaucome, les affections du contenu orbitaire (cellulite, abcès) sont à envisager.

Une chatte européenne stérilisée âgée de six ans est présentée à la consultation au mois de juillet pour un écoulement récidivant au niveau de l’œil gauche. Cet écoulement est apparu trois semaines auparavant, de manière soudaine aux dires des propriétaires.

Cas clinique

1. Anamnèse

Un traitement a été prescrit quinze jours auparavant : collyre à base de framycétine et de phosphate de dexaméthasone (Fradexam®, quatre fois par jour pendant huit jours) et enrofloxacine (Baytril® 15 mg, un comprimé par jour par voie orale pendant huit jours, soit 5 mg/kg). Une amélioration a été notée, mais une rechute à l’arrêt du traitement s’est ensuivie.

2. Commémoratifs

La chatte est stérilisée et vaccinée. Elle vit dans une maison et sort dans un jardin. Elle a présenté des épisodes de dermatite allergique (dermatite miliaire) les années précédentes.

3. Examen clinique

• L’examen général montre une hyperthermie (température rectale de 40,3 °C) et de l’abattement. La propriétaire de l’animal rapporte une anorexie depuis quelques jours. La douleur est de degré 9 selon la grille d’évaluation de 4AVet [a] : douleur modérée, de palier 2.

• L’examen ophtalmologique à distance (PHOTO 1) montre des anomalies qui sont toutes localisées au niveau de l’œil gauche : procidence de la membrane nictitante, chassie, chémosis, hémorragie sous-conjonctivale bulbaire. La position du globe est normale, mais sa palpation est douloureuse. L’examen des masses musculaires annexes est normal.

• Le test de Schirmer montre une sécrétion lacrymale plus élevée à gauche (18 mm) qu’à droite (12 mm).

• L’examen rapproché au biomicroscope ne permet pas de déceler de lésions cornéennes, d’anomalies des annexes ou de signe de Tyndall (turbidité de la chambre antérieure évocatrice d’une uvéite).

• L’étude de la face interne de la membrane nictitante est impossible en raison de la réticence de l’animal.

La tonométrie par aplanissement au Tonopen® montre une pression intra-oculaire de 20 mmHg à droite et de 15 mmHg à gauche, signe de douleur et/ou d’inflammation (norme avec cet instrument : 20 +/-5 mmHg).

• L’examen de la cavité buccale est difficile : l’ouverture de la bouche est douloureuse mais laisse entrevoir une masse rosée sur le maxillaire, en arrière de la carnassière supérieure gauche.

4. Examens complémentaires

À l’examen sous sédation (médétomidine, Domitor®), la face interne de la membrane nictitante est normale (en particulier, absence de corps étranger). L’inspection de la cavité buccale montre la présence d’une fistule en arrière de la carnassière supérieure gauche, d’où s’écoule du pus (PHOTO 2).

La dentition est en bon état (pas de tartre ni de parodontite).

5. Diagnostic

La principale hypothèse diagnostique est donc celle d’un abcès rétrobulbaire qui draine dans la cavité buccale.

6. Traitement

Traitement chirurgical

• Après induction de l’anesthésie (chlorhydrate de kétamine, 5 mg/kg par voie intraveineuse), la chatte est intubée. Des compresses sont placées autour de la sonde, de manière à éviter l’inhalation de liquides (sang ou pus) lors de l’intervention chirurgicale. L’animal est placé en décubitus dorsal ; un pas d’âne permet de maintenir ouverte la cavité buccale.

• Celle-ci est rincée à la povidone iodée (Vétédine®, solution diluée à 10 % dans du sérum physiologique), puis la muqueuse buccale est incisée en arrière de la dernière molaire supérieure avec une lame de bistouri n° 15 de manière à permettre le passage d’une pince hémostatique fermée, qui est alors doucement avancée à travers le muscle ptérygoïde. La pince est ensuite légèrement ouverte et retirée, ce qui permet au sang et au pus de s’écouler de la cavité orbitaire.

• L’exploration de la fistule permet d’extraire un fragment végétal d’environ 3 cm de long (PHOTO 3). Un rinçage au sérum physiologique tiédi est pratiqué jusqu’à la récupération d’un liquide clair.

Traitement médical

• L’analgésie peropératoire fait appel au méloxicam (Métacam® solution injectable, 5 mg/ml, 0,3 mg/kg par voie intraveineuse lente).

• Une antibiothérapie par voie orale, à base de céfalexine (Thérios® 60, 15 mg/kg matin et soir) est mise en place pendant douze jours et complète l’injection de céfalexine (Rilexine® injectable, 30 mg/kg par voie sous-cutanée) pratiquée avant l’intervention.

7. Évolution

Dès le lendemain, la chatte retrouve son appétit et son entrain. Sa température rectale est normale et aucun signe de douleur n’est noté. Une semaine plus tard, l’œil gauche a retrouvé un aspect quasi normal (PHOTO 4).

Discussion

1. Pathogénie

• Le “phlegmon orbitaire” est une inflammation diffuse, d’origine septique, du contenu orbitaire. Son évolution vers la suppuration est l’“abcès orbitaire”.

Les deux seraient relativement fréquents chez le chat [4, 6], même si aucune étude épidémiologique n’analyse précisément leur incidence.

• Chez les carnivores, l’orbite n’est pas totalement délimitée par des parois osseuses (PHOTO 5). Outre le ligament temporal qui la délimite dorso-temporalement, son plancher est en effet entièrement constitué de tissus mous : le fascia orbitaire, la graisse périorbitaire, la glande zygomatique et le muscle ptérigoïde [1]. Cette absence de barrière osseuse facilite le drainage d’une infection orbitaire dans la cavité buccale.

• Le fascia orbitaire, qui enveloppe l’ensemble du contenu orbitaire, se prolonge en avant par la capsule de Ténon qui entoure la sclère : l’inflammation du contenu orbitaire peut ainsi s’étendre jusqu’à l’espace sous-conjonctival. Elle se manifeste alors par des symptômes proches de ceux de la conjonctivite [5, 7].

2. Étiologie

Souvent difficile à déterminer [3, 6], l’origine de l’affection semble le plus généralement bactérienne [2]. Les germes peuvent pénétrer dans l’espace orbitaire par différentes voies :

- perforation des paupières, des conjonctives, du palais mou (morsure, plomb de chasse, épillets) [2, 4]. Les corps étrangers peuvent pénétrer par la cavité buccale ou à travers le cul-de-sac conjonctival, mais le point d’entrée exact reste difficile à déterminer [8] ;

- fracture des os de l’orbite [4] ;

- inflammation de la glande zygomatique proche [3] ;

- diffusion hématogène ou extension directe d’un foyer infectieux en provenance du sinus frontal [4] ou maxillaire [3], de la bouche ou des racines dentaires, en particulier des carnassières [2, 4].

De rares cas de cellulite bilatérale (inflammation du contenu orbitaire) faisant suite à une sinusite à Penicillum sp. [4] ou à Aspergillum sp. [6] ont été rapportés chez le chat.

3. Diagnostic

Symptômes cliniques

Les symptômes de la cellulite et de l’abcès orbitaires diffèrent par leur intensité, ce qui rend le diagnostic de la première plus difficile [6].

• Les signes cardinaux de l’inflammation sont associés à divers degrés d’intensité :

- rougeur (hyperhémie conjonctivale) ;

- chaleur ;

- tuméfaction (chémosis pouvant contribuer à l’illusion que le globe a augmenté de volume [3]) ;

- douleur, notamment à l’ouverture de la bouche qui compresse l’espace orbitaire [2, 3] et lors de pression au-dessus de la fosse temporale [4].

• L’exophtalmie est fréquente. Elle s’accompagne d’une procidence de la membrane nictitante avec ou sans déviation du globe [4, 5, 7]. Son absence dans le cas décrit peut s’expliquer par le caractère assez récent de l’affection et/ou par le drainage spontané du pus dans la bouche.

• De l’emphysème est rarement rencontré lors d’infection par des bactéries productrices de gaz [4].

• Des symptômes généraux sont le plus souvent observés : fièvre, anorexie, leucocytose [2, 3, 4].

Examen clinique

• L’inspection de la cavité buccale montre parfois, en arrière de la dernière molaire supérieure, une inflammation localisée ou, comme dans ce cas, un drainage spontané [3].

• Des radiographies sans préparation peuvent montrer un corps étranger radiodense, une infection dentaire ou une sinusite [2].

• L’échographie est un examen de choix pour l’exploration de la cavité orbitaire. Elle est en général facile à mettre en œuvre et intéressante pour explorer les tissus mous.

• Le scanner ou, éventuellement, l’imagerie par résonance magnétique (IRM) sont des examens complémentaires utiles pour réaliser un bilan d’extension aux structures adjacentes (nasales, dentaires ou cérébrales).

• La fistulographie est également envisageable, mais cette technique ne permet de conclure que dans 20 % des cas environ.

• Dans le cas décrit, les symptômes très évocateurs rencontrés (fistule) ont conduit à écarter ces examens complémentaires en première intention. La démarche diagnostique a été de pratiquer une intervention exploratrice de la lésion, même si la présence d’un corps étranger n’était pas une certitude.

Diagnostic différentiel

Certaines affections sont à prendre en considération dans le diagnostic différentiel.

• Le glaucome provoque une augmentation de la taille du globe et se manifeste par une augmentation de la pression intra-oculaire.

• Le complexe granulome éosinophilique félin peut, quoique rarement, affecter les tissus de l’espace orbitaire [2] et provoquer des symptômes analogues à la cellulite orbitaire.

• Les tumeurs orbitaires évoluent généralement de manière progressive et sans douleur.

• Des panniculites, inflammations du tissu adipeux, d’origine nutritionnelle [4] (carence en vitamine E chez des chats nourris avec des conserves de poisson de mauvaise qualité), peuvent impliquer la graisse orbitaire.

4. Traitement

• Selon certains auteurs, une antibiothérapie à large spectre peut être suffisante [4] lorsqu’aucun corps étranger ne persiste dans l’orbite. Cependant, le traitement chirurgical par drainage et l’exérèse des éventuels corps étrangers s’avère le plus souvent nécessaire [2]. Cette ponction permet un drainage du pus et la régression rapide des symptômes locaux et généraux [4].

• En cas d’exophtalmie (non rencontrée ici), la cornée peut éventuellement être protégée d’une exposition artificielle à l’air libre au moyen d’un gel oculaire.

Les affections dues à un corps étranger végétal semblent plus rares chez le chat que chez le chien. Ce cas illustre qu’un examen ophtalmologique n’est pas complet sans l’inspection rigoureuse de la cavité buccale, notamment lors de violents symptômes unilatéraux.

Lors du diagnostic différentiel de l’œil rouge, les inflammations du contenu orbitaire devraient être plus systématiquement prises en considération. Elle ne s’accompagne pas nécessairement d’une exophtalmie.

Points forts

En complément d’un examen ophtalmologique, il convient d’effectuer une inspection de la cavité buccale.

L’échographie est un examen complémentaire facile à mettre en œuvre pour explorer les tissus mous de la cavité orbitaire.

Le scanner est un examen complémentaire de choix pour explorer les structures adjacentes et réaliser un bilan d’extension.

À lire également

a - Coppens P. Gestion de la douleur (I). Cahier clinique de l’Action vétérinaire n° 1569; p. 21.

En savoir plus

- Arnold-Tavernier H, Jongh O. Les voies d’abord chirurgical de l’orbite. Point Vét. 1996;28(178):313-320.

- Chamba J-P. Orbite et nouvelles techniques d’imagerie : intérêt de l’IRM. Point Vét. 1996;28(179):636.

- Jongh O, Clerc B. Conduite à tenir devant une exophtalmie. Point Vét. 1996;28(178):305-312.

- Marescaux L. La radiographie de l’orbite. Point Vét. 1996;28(178):325-326.

Remerciements

L’auteur tient à remercier Loïc Larguier pour le prêt du squelette de chat.

  • 1 - Anderson BG, Martin CL. Ocular anatomy. In : Gelatt KN. Veterinary ophtalmology. Lea and Febiger, Philadelphia. 1981:19.
  • 2 - Clerc B. Pathologie orbitaire. In : Clerc B. Ophtalmologie vétérinaire. 2e ed. Ed. Point Vét. Maisons-Alfort. 1997:474-475.
  • 3 - Cook SC. Orbital or ocular pain. In : Pfeiffer RL. Small animal ophtalmology : a problem-oriented approach, WB Saunders Co, Philadelphia. 1997:195-196.
  • 4 - Gelatt KN. Feline ophtalmology. In : Gelatt KN. Veterinary ophtalmology. Lea and Febiger, Philadelphia. 1981 : 529.
  • 5 - Régnier A. Pathologie de l’orbite. Cours CES d’ophtalmologie vétérinaire. ENVT Toulouse. 1999.
  • 6 - Slatter D. Fundamentals of veterinary ophtalmology. 2e ed. WB Saunders Co, Philadelphia, 1990:490-493.
  • 7 - Spiess B. Pathologie orbitaire. Cours CES d’ophtalmologie vétérinaire. ENVT Toulouse. 1999.
  • 8 - Spiess B, Wallin-Hakanson N. Diseases of the canine orbit. In : Gelatt KN. Veterinary ophtalmology. Lea and Febiger, Philadelphia. 1991:522.

PHOTO 1. Aspect de l’œil du chat avant l’intervention. Plusieurs anomalies sont observées : procidence de la membrane nictitante, chassie, chémosis et hémorragie sous-conjonctivale bulbaire.

PHOTO 2. Fistule ouverte dans la cavité buccale du chat en arrière de la carnassière supérieure gauche et en regard de la cavité orbitaire.

PHOTO 3. Corps étranger végétal après extraction.

PHOTO 4. Aspect de l’œil du chat quarante-huit heures après le retrait du corps étranger.

PHOTO 5. Vue latérale de la cavité orbitaire du chat. Celle-ci n’est qu’en partie limitée par la paroi osseuse.