Le point Vétérinaire n° 229 du 01/10/2002
 

NOUVEAUX ANIMAUX DE COMPAGNIE

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Véronique Vienet

9, rue du Docteur Daurat
06800 Cagnes-sur-Mer

Un adénocarcinome mammaire, commun chez le cobaye femelle, est décrit ici chez un mâle. La rareté du cas oblige à un bilan d’extension soigné et à un suivi postopératoire attentif.

Résumé

Un cochon d’Inde mâle non castré est présenté en consultation pour une tuméfaction abdominale. L’examen clinique ne révèle pas d’autre anomalie. Les hypothèses de traumatisme et de hernie inguinale sont écartées. Une origine tumorale est suspectée. Une radiographie est réalisée. L’exérèse chirurgicale totale et l’analyse histologique de la masse sont entreprises. La masse s’avère vascularisée, ferme, bien circonscrite et peu adhérente, mais nettement nécrosée. L’histologie révèle une tumeur mammaire maligne : adénocarcinome ulcéré avec métaplasie malpighienne et nécrose secondaire.

Chez le cochon d’Inde femelle, les tumeurs mammaires sont le plus souvent malignes, mais facilement opérables en début d’évolution. Chez le mâle, aucune donnée n’est disponible. La localisation et la fréquence des métastases n’étant pas connues, un bilan d’extension complet est nécessaire. Une surveillance attentive de la région inguinale et un contrôle semestriel sont conseillés.

Un cochon d’Inde abyssinien bicolore mâle, pesant 1 200 g et âgé de quatre ans, est présenté en consultation pour l’apparition d’une tuméfaction au niveau abdominal depuis environ une semaine. Aucune modification de l’état général n’est notée. Depuis la veille, un écoulement sanguin est observé.

Cas clinique

1. Anamnèse

Cet animal n’a pas d’antécédents pathologiques connus. Les conditions d’entretien et d’alimentation, vérifiées auprès des propriétaires, sont correctes. Le cochon d’Inde vit à l’intérieur, dans une cage dont une litière est constituée de copeaux. Il n’a jamais eu d’activité de reproducteur. Aucun trouble de la libido n’est rapporté.

2. Examen clinique

L’examen clinique général décrit un animal en bonne santé. Le comportement, la vigilance et la locomotion sont normaux. Le regard est vif et éveillé, les yeux sont bien ouverts et brillants. L’état d’embonpoint est correct. La température rectale est de 39,5 °C. Les muqueuses ont une coloration rosée normale. Les examens cardiopulmonaires, ophtalmiques et de la cavité buccale ne révèlent aucune anomalie. L’examen du pelage montre une fourrure lustrée sans présence de parasites.

Aucun trouble digestif (diarrhée, vomissements) n’est signalé. La palpation abdominale est normale et non douloureuse.

L’examen de la région abdominale ventrale droite montre la présence d’une néoformation ferme, ulcéro-nécrotique, de la taille d’une grosse noix adhérente aux tissus sous-cutanés et, apparemment, au plan musculaire sous-jacent. Elle n’est pas mobilisable et est située dans la région inguinale (PHOTO 1).

Cette masse est sans rapport avec une atteinte testiculaire, contrairement à ce que pensaient les propriétaires de l’animal. Les testicules sont normaux et en place (PHOTO 2). Le pénis est extériorisé par une pression au-dessus de l’anus : aucune anomalie n’est observée.

Aucune adénomégalie n’est relevée. Les ganglions mandibulaires ne sont pas palpables.

3. Hypothèses diagnostiques

Une origine traumatique (blessure ou piqûre d’insecte) est écartée compte tenu du mode de vie du cochon d’Inde. Une cause tumorale est suspectée. L’hypothèse d’une hernie inguinale n’est pas retenue en raison de l’état général satisfaisant de l’animal. Une radiographie est cependant effectuée et ne révèle rien d’anormal (PHOTO 3).

En raison de l’aspect ulcéro-nécrotique marqué de la masse et de l’état général satisfaisant de l’animal, une exérèse chirurgicale et une analyse histologique sont préconisées.

4. Traitement

L’intervention chirurgicale est réalisée sous anesthésie générale après une diète préalable de douze heures pour limiter les risques de vomissements, possibles chez cette espèce. Une anesthésie fixe est réalisée au moyen d’un mélange Domitor®-Imalgène®, à la posologie de 0,5 ml/kg (0,5 mg/kg) de métédomidine et de 0,4 ml/kg (40 mg/kg) de kétamine, par voie sous-cutanée dans le flanc (PHOTO 4). L’hypothermie et l’hypoventilation sont étroitement surveillées.

La masse retirée est vascularisée par un gros vaisseau central. Elle est ferme, bien circonscrite et peu adhérente à la paroi musculaire abdominale ventrale. La partie externe est cependant nettement nécrosée. L’exérèse est totale. Une suture en deux plans est réalisée : surjet sous-cutané et points cutanés non résorbables (PHOTO 5), laissés en place douze jours. Une antibiothérapie postopératoire (5 mg/kg de marbofloxacine) est associée à une injection sous-cutanée d’acide tolfénamique (Tolfédine®).

L’animal est réveillé à l’aide d’Antisedan® à la posologie de 0,5 ml/kg (2,5 mg/kg) par voie intramusculaire dans la cuisse.

Le cochon d’Inde est rendu à ses propriétaires sans traitement spécifique. Cependant, ces derniers doivent surveiller la plaie opératoire et empêcher que l’animal n’arrache ses points. Il leur est conseillé de retirer toute litière pendant quinze jours, et d’utiliser du papier journal ou une alèse comme fond de cage.

Une diète postopératoire de vingt-quatre heures est recommandée pour faciliter la reprise du transit intestinal. Le contrôle lors du retrait des points est satisfaisant.

5. Résultats

L’analyse histologique effectuée concerne une prolifération tumorale légèrement plurilobée, pseudokystique par nécrose centrale massive, hémorragique et suppurée, anfractueuse, en continuité avec la surface cutanée (PHOTO 6). Celle-ci et le derme sont focalement ulcérés et remplacés par un épais magma nécrotico-suppuré hématique. D’apparence générale nodulaire et hypodermique, la prolifération est bien circonscrite en profondeur.

Les cellules tumorales sont de nature épithéliale et d’origine glandulaire, variablement différenciées, cylindriques à cuboïdes ou même polyédriques, légèrement basophiles. Une métaplasie squameuse et une kératinisation centripète intraluminale avec nécrose suppurée secondaire sont notées.

Les critères de malignité sont nets : large noyau contenant un ou plusieurs nucléoles proéminents, anisocaryose avec fréquentes atypies nucléaires, cellules plurinucléées et dyskératoses. Les images de mitose sont nombreuses. Quelques images équivoques évocatrices d’effractions vasculaires sont observées.

Il s’agit donc d’une tumeur mammaire maligne : adénocarcinome ulcéré avec métaplasie malpighienne et nécrose secondaire.

Discussion

Chez le cochon d’Inde, contrairement aux autres rongeurs et au lapin, les glandes mammaires, au nombre de deux (une paire), sont en position inguinale, allongées et finement lobulées. Elles débouchent, à travers un grand nombre de canaux, dans un conduit unique [1, 3, 4]. Les tumeurs mammaires qui peuvent survenir sont donc localisées dans la région inguinale.

Le diagnostic différentiel doit être fait avec :

- un abcès ;

- une mammite ;

- une hernie inguinale ;

- une tumeur cutanée.

Les testicules sont volumineux pour la taille de l’animal (2,5 à 4,5 g pour une longueur de 2,5 cm) et en position variable (scrotale, inguinale ou intra-abdominale) [2, 5]. Une tumeur testiculaire doit aussi être évoquée dans le diagnostic différentiel chez les mâles.

Les mammites se rencontrent essentiellement chez les femelles reproductrices, en relation avec une mise bas [6, 7], et plus fréquemment chez les rongeurs que chez les lapins. Elles se produisent une semaine après le part ou sont consécutives à des pseudogestations assez courantes chez les cobayes femelles. Les germes en cause sont surtout Staphylococcus aureus et Yersinia sp. [6].

Les abcès peuvent être volumineux et fermes comme chez le lapin. Ils sont rarement ulcéro-nécrotiques comme c’est le cas ici. Les abcès sous-cutanés sont très souvent dus à des pasteurelles ou à des staphylocoques, et apparaissent fréquemment dans les élevages où des micro-lésions sont consécutives à des batailles entre animaux et s’infectent.

Les tumeurs cutanées sont rares chez cette espèce [a]. Le tricho-épithélioma est le plus fréquent, mais des adénomes sébacés ou des follicules pileux, des fibromes, des fibrosarcomes, des lipomes, des lymphomes et des épithéliomas spinocellulaires sont aussi observés. Le seul moyen de diagnostic différentiel avec une tumeur mammaire, surtout chez le mâle, est l’histologie, soit après biopsie, soit après exérèse chirurgicale [5].

Quant aux tumeurs mammaires (adénocarcinomes essentiellement), elles sont assez régulièrement observées chez les cochons d’Inde femelles, mais beaucoup plus rarement que chez la souris ou le hamster. Chez le mâle, à notre connaissance, elles n’ont jamais été décrites. Chez la souris, les tumeurs mammaires sont caractérisées par une atteinte nodulaire, mobile et liée à un virus (MTV). Des lésions prétumorales ou d’hyperplasie sont fréquentes [b].

Chez le cochon d’Inde femelle, les tumeurs mammaires sont le plus souvent malignes, mais facilement opérables en début d’évolution. Chez le mâle, aucune donnée n’est disponible. La référence à l’espèce canine est possible ; chez le mâle, ces tumeurs sont rares et toujours malignes. Il nous est donc difficile de donner un pronostic dans ce cas. Le bilan d’extension réalisé ici (examen des nœuds lymphatiques et radiographie de l’animal) semble plutôt favorable. Du point de vue thérapeutique, beaucoup de données sont encore méconnues [7]. À notre connaissance, aucun protocole de chimiothérapie ou de radiothérapie n’a été décrit dans cette espèce. S’il est possible de se référer aux carnivores, la radiothérapie et la chimiothérapie n’ont qu’une faible efficacité sur ce type de tumeur [7].

Conclusion

L’attitude à adopter face aux tumeurs mammaires chez les rongeurs consiste à apprécier les critères de malignité histologique et à pratiquer un bilan d’extension le plus complet possible, en sachant que la localisation et la fréquence des métastases ne sont pas connues. Une surveillance attentive de la région inguinale et de l’évolution de la cicatrice, ainsi qu’un contrôle semestriel sont conseillés.

Points forts

Chez le cochon d’Inde, contrairement aux autres rongeurs et au lapin, les glandes mammaires, au nombre de deux (une paire), sont en position inguinale, allongées et finement lobulées.

Lors de masse abdominale chez un cobaye, le diagnostic différentiel doit être fait entre un abcès, une mammite, une hernie inguinale et une tumeur (cutanée, mammaire, testiculaire, etc).

Des tumeurs mammaires (adénocarcinomes essentiellement) sont assez régulièrement observées chez les cochons d’Inde femelles, mais beaucoup plus rarement que chez la souris ou le hamster.

À lire également

- Boussarie D. La consultation du cobaye domestique. Point Vét. 1996 ; 28(177) : 205-213.

- Boussarie D. Le cobaye. Point Vét. 1999 ; 30 (n° spécial “Nouveaux animaux de compagnie”) : 557-558.

- Boussarie D. Affections cutanées du cobaye. Point Vét. 1999 ; 30 (n° spécial “Nouveaux animaux de compagnie”) : 559-560.

Congrès

a - Gaguère E. Dermatologie des rongeurs et lagomorphes de compagnie. Congrès CNVSPA Nord, Lille. 18 octobre 1998 : 11-21.

b - Guittin P. Anesthésie et réanimation des lapins et rongeurs. Congrès CNVSPA. Paris. 1993.

Bibliographie

  • 1 - Boussarie D. La consultation du cobaye domestique. Point Vét. 1996 ; 28(177) : 13-21.
  • 2 - Gabrish K, Zwart P. La consultation des nouveaux animaux de compagnie. Ed. Point Vétérinaire, Maisons-Alfort. 1992 : 402 p.
  • 3 - Guittin P. Médecine des lapins et rongeurs de compagnie. Rec. Méd. Vét. 1986 ; 162(3) : 363-378.
  • 4 - Jornet-Boullery M. Le cobaye. I - Physiologie et aspects pratiques de l’entretien. Point Vét. 1986 ; 18(95) : 59-67.
  • 5 - Pichard A. Le cobaye animal de compagnie, comportement, entretien et pathologie. Thèse Médecine vétérinaire, Nantes. 1990 : 215 p.
  • 6 - Vaudescal D. Contribution à l’étude de la pathologie spontanée du cobaye. Thèse Médecine vétérinaire, Toulouse. 1993 : 146 p.
  • 7 - Withrow SJ, Maceven EG. Clinical veterinary oncology. Lippincot ed., Philadelphia. 1989.

PHOTO 1. Tuméfaction abdominale chez un cochon d’Inde abyssinien bicolore mâle non castré : vue rapprochée. Noter la zone de nécrose (couleur noirâtre de la peau).

PHOTO 2. Cochon d’Inde placé en décubitus dorsal. Noter la position inguinale de la tumeur. Les testicules sont normaux et en place.

PHOTO 3. Cliché radiographique de profil en vue d’un bilan d’extension général. Aucune anomalie n’est observée.

PHOTO 4. Injection sous-cutanée de l’anesthésique au niveau du flanc. L’injection sous la peau du cou est à éviter chez le cobaye.

PHOTO 5. Aspect de la suture après exérèse totale de la masse abdominale.

PHOTO 6. Aspect histologique de la tumeur (grossissement x 40).