Le point Vétérinaire n° 229 du 01/10/2002
 

TOXICOLOGIE VÉGÉTALE DES RUMINANTS

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EN QUESTIONS-RÉPONSES

Elise Lebeau

Centre antipoison animal
de l'Ouest, ENVN, Atlanpôle
La Chantrerie, BP 40706,
44307 Nantes Cedex 03

L’apparition d’urines foncées chez des bovins au pré en automne peut être un signe d’appel de deux intoxications d’origine végétale : l’intoxication par les glands ou l’intoxication par la mercuriale.

Résumé

Parmi les causes d’hémoglobinurie et/ou d’hématurie des bovins, deux intoxications végétales peuvent être rencontrées lorsque les animaux pâturent en automne : l’intoxication par les glands et l’intoxication par la mercuriale. L’anamnèse et les éléments épidémiologiques (circonstances d’apparition, aspect pseudo-enzootique, examen des pâtures) orientent la suspicion. Dans les deux cas, des symptômes digestifs sont associés à une atteinte rénale, avec une oligo-anurie marquée. La mercuriale provoque également une anémie ou un subictère. Les analyses de laboratoire (numération-formule sanguine et biochimie rénale) permettent d’établir un pronostic et d’orienter vers un traitement adapté. La distinction entre ces deux intoxications permet de mettre en place les mesures immédiates nécessaires.

L’hémoglobinurie ou l’hématurie chez les bovins, quand elles prennent un caractère pseudo-enzootique, peuvent s’avérer déroutantes pour le praticien. La mise en évidence d’urines foncées chez des bovins au pré en automne doit le conduire à cibler ses questions vers l’alimentation et les conditions de pâturage des bovins, afin de ne pas passer à côté de deux intoxications végétales au tableau symptomatique parfois proche, mais au pronostic bien différent : l’intoxication par les glands et l’intoxication par la mercuriale.

Dans les deux cas, le tableau clinique souligne l’atteinte des appareils digestifs et rénaux, mais certaines différences aux niveaux épidémiologique, symptomatologique et biochimique permettent cependant de les différencier, d’évaluer l’atteinte du troupeau et de juger des mesures immédiates et du traitement à mettre en œuvre.

Urines foncées : quand suspecter une intoxication végétale ?

1. Anamnèse et données épidémiologiques

Les principales causes possibles d’hémoglobinurie et/ou d’hématurie chez les bovins sont d’origine parasitaire (babésiose, leptospirose), infectieuses (hémoglobinurie bacillaire, pyélonéphrite) ou toxiques (intoxications végétales, intoxication chronique par le cuivre). L’anamnèse et l’examen de la pâture dès la première visite sont essentiels. Il convient d’examiner le champ, mais aussi les talus et chemins d’accès (dans le cas des bovins laitiers), les bordures de champs et les bois limitrophes) (PHOTO 1).

Forme épidémiologique

Les taux de morbidité et de létalité permettent d’orienter soit vers une affection individuelle (piroplasmose, leptospirose), soit vers une affection de groupe. Les intoxications végétales revêtent parfois un aspect pseudo-enzootique, à cause des circonstances de consommation de la plante.

Âge

Exceptés quelques cas particuliers chez le veau (ictère hémolytique du nouveau-né, intoxication par l’eau), la leptospirose et l’intoxication par les glands atteignent plus souvent les jeunes individus, alors que la babésiose affecte plus généralement les adultes.

Les individus les plus âgés ou ayant eu des antécédents hépatiques et/ou rénaux sont plus sensibles aux intoxications végétales responsables de néphrotoxité.

Stade physiologique

La période péripartum est un élément à prendre en compte. Une hémoglobinurie puerpérale, ou les premiers signes visibles d’une intoxication chronique par le cuivre peuvent survenir dans le premier mois après le vêlage.

L’incidence sur la gestation (à quatre mois) d’une intoxication sévère par la mercuriale a été suivie par le CAPA-Ouest en septembre 2001. Aucun avortement n’a été observé même si des veaux chétifs sont nés à terme.

Facteurs alimentaires et environnementaux

Il est essentiel de déterminer si un changement a eu lieu dans la conduite du troupeau :

- nouvelle alimentation des bovins : en septembre 2001, un cas d’intoxication par la mercuriale, fauchée et distribuée volontairement par l’éleveur comme un ensilage d’herbe dans la ration de vaches laitières, a été rapporté au CAPA-Ouest) ;

- accès à une nouvelle zone de pâturage, surpâturage ou situation de disette : ce même mois, un troupeau de 23 vaches allaitantes en situation de disette a été sérieusement décimé en consommant une petite zone de repousses de colza et de mercuriale (PHOTO 2) ;

- traitement herbicide : un tel traitement peut diminuer l’amertume de la mercuriale ;

- particularité climatique : le grand vent provoque une chute importante de glands, encore plus nombreux les années sèches.

2. Étude clinique

Lors d’une intoxication par la mercuriale ou par les glands, à moins d’une ingestion massive, les symptômes mettent environ une semaine à s’installer, en raison de l’atteinte progressive de la fonction rénale.

Atteinte digestive

Le tableau symptomatique, toujours apyrétique, débute par une constipation.

Lors d’intoxication par les glands, la paroi et le contenu du rumen apparaissent durs à la palpation transrectale et une météorisation peut parfois s’installer. Les rares selles, noirâtres, parfois marquées de sang et surtout fétides peuvent laisser place à une diarrhée qui a les mêmes caractéristiques.

Lors d’intoxication par la mercuriale, une légère météorisation et un arrêt du transit sont observés au début, évoluant vers une diarrhée très liquide, en jet, avec ténesme et épreintes, qui sont absents lors d’une intoxication par les glands.

L’observation de l’ensemble du troupeau au champ est souvent riche de renseignements, tous les bovins n’étant pas forcément au même stade d’évolution.

Atteinte rénale

L’atteinte rénale, plus discrète en début d’évolution, est toujours présente. Elle est souvent plus sévère lors d’une intoxication par les glands, dans laquelle la palpation lombaire et transrectale des reins est douloureuse et témoigne de l’installation d’une néphrite aiguë. L’intoxication par la mercuriale est souvent accompagnée d’une pollakiurie et d’une strangurie précoce. L’intoxication par les glands semble débuter par une polyurie, puis évolue vers le même tableau clinique que celui de l’intoxication par la mercuriale.

Dans les deux intoxications, les urines demeurent de couleur rouge-marron (PHOTO 3), même après centrifugation, traduisant une hémoglobinurie et une hématurie, accentuées par la présence du colorant, l’hermidine, dans le cas de la mercuriale. Les urines peuvent demeurer simplement ambrées lors d’intoxication par les glands avec quelques traces d’hématurie.

Autres symptômes

La diminution de la production laitière est fréquente. La présence de tanins rend le lait amer, tandis que celle de l’hermidine lui confère une coloration rose.

Lors d’intoxications par les glands, des avortements ainsi qu’un tableau clinique proche du coryza gangreneux ont été décrits.

Formes sévères

Des formes graves existent. Une intoxication grave par les glands se traduit par une anorexie, un dos voussé, un poil piqué, un affaiblissement sans hyperthermie, sauf si une « crise d’urémie » déclenche une forme épileptique dans laquelle l’avant de l’animal est agité de tremblements.

Une intoxication sévère par la mercuriale est dominée par un même affaiblissement associé à une pâleur des muqueuses et parfois à un subictère.

Comment évaluer le pronostic ?

Les analyses de laboratoire (numération formule et biochimie rénale) permettent d’établir un pronostic et d’orienter vers un traitement adapté.

Lors d’intoxication par les glands, compte tenu de la découverte souvent tardive des animaux malades au champ, abattus, le poil piqué et atteints de diarrhée noirâtre, le pronostic est souvent défavorable et la rémission longue quand elle survient. L’évolution vers la parésie est toujours d’un mauvais pronostic.

Le pronostic d’une intoxication par la mercuriale est souvent plus favorable. Même en cas d’anémie très sévère (< 1 million de globules rouges), une réponse au traitement peut être obtenue.

Dans les deux cas, une mesure de l’urémie et de la créatininémie permet d’évaluer l’atteinte rénale et de préciser le pronostic (le pronostic est sombre si l’urémie est supérieure à 3 g/l et la créatininémie à 180 mg/l).

Quelles mesures prendre ?

1. Mesures préventives immédiates

En premier lieu, il est indispensable de supprimer la source d’intoxication, c’est-à-dire de changer les bovins de pâture ou de procéder à l’enfouissement des végétaux incriminés, les veaux pouvant par exemple passer sous les clôtures.

2. Traitement

Le traitement se fonde essentiellement sur un soutien des fonctions vitales : administration de purgatif doux (paraffine), de stimulants de la rumination, réhydratation orale massive et fréquente, réhydratation parentérale accompagnée d’un diurétique.

Lors d’intoxication par les glands, de l’oxyde de calcium peut être distribué aux animaux moins atteints afin de diminuer l’action des tanins.

Lors d’intoxication par la mercuriale, une anémie sévère ne doit pas décourager le praticien même si la mise en œuvre de transfusions sanguines s’avère complexe quand une forte proportion du troupeau est atteinte. Là encore une évaluation de l’atteinte rénale et de la gravité de l’anémie est intéressante. Les sujets les plus atteints peuvent être transfusés à raison de 3 à 5 litres de sang citraté par animal (prélèvement de sang dilué à 10 % dans une solution de citrate de soude concentrée à 10 %). Les autres sujets seront réhydratés et la diurèse sera forcée (furosémide ou pose d’une sonde). L’utilisation de protecteurs hépatiques et d’antispasmodiques semble également soulager les animaux.

Les glands : principes toxiques et mécanisme d’action

L’espèce de chêne la plus toxique est le chêne pédonculé, de surcroît lorsqu’il est jeune et vert. Il est recommandé de ne pas dépasser 1,5 kg de glands secs par jour chez un bovin non laitier.

La production de glands est plus importante les années sèches et les glands tombent en grande quantité suite à des vents violents en automne

Les polygastriques, notamment les jeunes (un à trois ans), sont les plus sensibles, et les bovins plus particulièrement. Une véritable “toxicomanie” est rencontrée chez les adultes.

Les principes toxiques sont les tanins et leurs dérivés. Les tanins sont majoritairement présents dans la cupule du gland, mais aussi dans les jeunes pousses de chêne. Ils sont transformés dans le rumen en acide gallique et en pyrogallol et autres polyphénols, eux-mêmes toxiques.

Leur mécanisme d’action comporte trois aspects :

- une action tannante et astringente sur la muqueuse digestive, responsable de la constipation opiniâtre évoluant parfois vers une diarrhée fétide et noirâtre ;

- la formation d’albuminate, qui provoque le tarissement des sécrétions digestives, le ralentissement du transit digestif, perturbe le microbisme digestif et la multiplication bactérienne en fin d’évolution, aggravant ainsi la diarrhée ;

- la production de polyphénols dans le milieu ruminal, qui, passant dans le sang, sont responsables de l’hémolyse et de l’action néphrotoxique.

La mercuriale : principes toxiques et mécanisme d’action

Il existe deux espèces de mercuriales : la mercuriale annuelle et la mercuriale vivace, plantes adventices colonisant les bords de champ et les friches.

Les caractéristiques botaniques de cette euphorbiacée dioïque sont :

- tige quadrangulaire et sans latex ;

- hauteur 10 à 50 cm et appareil racinaire simple (pivot) ;

- feuilles dentées, entières, opposées et alternes ;

- fruit composé de deux coques hérissées de poils (3 mm de diamètre) à l’aisselle des feuilles des plants femelles.

La toxicité débute à la floraison et dure jusqu’à la formation des graines (de la fin de l’été au début de l’automne). Toute la plante est toxique et le demeure partiellement une fois séchée.

Les doses toxiques sont variables : soit une prise unique de 3 à 10 kg ou, le plus souvent, plusieurs prises de 1 à 3 kg par jour et par bovin pendant plusieurs jours (200 à 300 g pour un ovin).

Les substances toxiques sont :

- des amines (mono et triméthylamine), qui fragilisent les membranes cellulaires ;

- des saponosides, responsables d'hémolyse ;

- l’hermidine, qui possède une activité purgative et chromogène (pigment rose colorant éventuellement le lait et accentuant la coloration rouge-brun de l’urine initiée par l’hémoglobinurie.

D’autres intoxications végétales possibles

Il existe d’autres intoxications végétales qui entraînent à la fois une hémoglobinurie et des troubles digestifs : les intoxications par les crucifères (chou, colza), la nielle des blés, la vesce, la betterave sucrière ou les oignons. Néanmoins, ces intoxications sont moins fréquentes et leur tableau symptomatique moins proche.

Un tableau symptomatique associant hématurie et perturbation digestive est rencontré aussi dans deux cas d’intoxication par les végétaux, de fréquence moindre :

- la fougère aigle entraîne une diarrhée hémorragique et des hémorragies cutanées ainsi qu’une hyperthermie sans ictère ;

le mélilot blanc (anti-vitamine K) provoque une anémie parfois marquée, des hématomes sous-cutanés et de l’épistaxis sans ictère.

Points forts

Lors de suspicion d’intoxication végétale, il convient d’examiner le champ et ses bordures, les talus et les chemins d’accès et les bois limitrophes.

Un traitement herbicide peut diminuer l’amertume de la mercuriale et favoriser sa consommation par les bovins.

Lors d’une intoxication par la mercuriale ou par les glands, à moins d’une ingestion massive, les symptômes mettent environ une semaine à s’installer, en raison de l’atteinte progressive de la fonction rénale.

L’atteinte rénale est présente dans les deux intoxications, souvent plus sévère dans le cas des glands (néphrite aiguë).

L’intoxication par la mercuriale est souvent accompagnée d’une pollakiurie et d’une strangurie précoce.

Dans les deux intoxications, les urines demeurent de couleur rouge-marron même après centrifugation.

Contacts

Centres antipoison animaux ouverts 24h/24 et toute l’année

CAPA-Ouest

ENVN, Atlanpôle - La Chantrerie, BP 40706,

44307 Nantes Cedex 03

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Fax : 02 40 68 77 42

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ENVL, 1, avenue Bourgelat,

BP 83, 69280 Marcy-l’Etoile

Tél : 04 78 87 10 40

Fax : 04 78 87 80 12

En savoir plus

1 - Alzieu JP, Alzieu C, Dorchies P. L’intoxication par la mercuriale chez les bovins - intérêt des études hématologiques dans le diagnostic différentiel de la babésiose bovine. Bull. GTV 1993 ; 3(445) : 29-36.

2 - Bruneton J. Plantes toxiques : végétaux dangereux pour l’homme et les animaux. Paris, Ed. Lavoisier 1996 : 262.

3 - Buronfosse F. Gland. Point Vét. 1998 ; 29 (n° spécial “Toxicologie des ruminants”) : 1227-1228.

4 - Costard S. Intoxication par les glands chez les bovins. L’Action Vétérinaire 1993 ; 1268 : 9-14.

5 - Jean-Blain C, Grisvard M. Les plantes vénéneuses : toxicologie. Paris, Ed. La Maison Rustique 1973 : 72.

6 - Pouliquen H, Jean-Blain C. Mercuriale annuelle. Point Vét. 1998 ; 29 (n° spécial “Toxicologie des ruminants”) : 1211-1212.

7 - Remy D, Millemann Y, Enriquez B. Conduite diagnostique en face d’une anémie, un ictère ou d’un défaut d’hémostase chez les bovins. Point Vét. 1998 ; 29 (n° spécial “Toxicologie des ruminants”) : 1317-1322.

8 - Thior F. Contribution à l’étude de l’intoxication par les glands. Thèse de doctorat vétérinaire Toulouse 1967.

PHOTO 1. Bovins dans une pâture bordée de chênes.

PHOTO 2. Repousses de colza et de mercuriale mêlés.

PHOTO 3. Mise en évidence de l’hématurie.

PHOTO 4. Jeunes glands de chêne pédonculé.

PHOTO 5. Pieds mâle et femelle de mercuriale annuelle.

Tableau comparatif mercuriale / glands