Le point Vétérinaire n° 228 du 01/09/2002
 

ARBORICKETTSIOSES SANGUINES

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Emmanuelle Voldoire*, Norbert Giraud**, Nathalie Vassallo***, Théodore Alogninouwa****


*Unité de clinique rurale, ENVL, 1, avenue Bourgelat, BP 83, 69280 Marcy-l’Etoile
**Unité de clinique rurale, ENVL, 1, avenue Bourgelat, BP 83, 69280 Marcy-l’Etoile
***Laboratoire d’analyse et de développement, 7, rue du Sabot, BP 54, 22440 Ploufragan
****Unité de clinique rurale, ENVL, 1, avenue Bourgelat, BP 83, 69280 Marcy-l’Etoile

Des signes cliniques très évocateurs et les éléments épidémiologiques (biotope à tiques) devraient faciliter le diagnostic clinique de l’ehrlichiose, ou “fièvre des pâtures”, dans sa forme typique chez les bovins.

Résumé

Dans un troupeau laitier du département du Rhône, quatre vaches présentent, au mois de septembre 2001, des symptômes similaires : hyperthermie à plus de 40 °C, chute drastique de la production laitière, trachéobronchite sèche. L’une d’elles souffre en outre d’un engorgement des boulets. Ces symptômes sont interprétés en fonction d’autres événements survenus antérieurement dans le troupeau : l’existence de plusieurs cas de babésiose, qui témoignent de la présence d’un biotope à tiques, et un épisode de toux d’été sans cause parasitaire au cours des mois précédents. Malgré les résultats négatifs d’examens directs de frottis sanguins, un diagnostic d’ehrlichiose est établi. Le traitement à base d’oxytétracycline et d’anti-inflammatoire non stéroïdien permet la récupération des animaux. Une séroconversion observée un mois plus tard confirme a posteriori le diagnostic d’ehrlichiose.

L’ehrlichiose est une arborickettsiose des bovins, aussi connue sous le nom de “fièvre des pâturages” due à Anaplasma phagocytophilum (ex-Ehrlichia phagocytophilia). Cette bactérie, à coloration Gram, infectelescellulesde la lignée myéloblastique (granulocytes neutrophiles). Le vecteur en Europe est la tique Ixodes ricinus. Il existe chez celle-ci une transmission transstadiale et la rickettsie se localise dans les glandes salivaires [4]. L’inoculation, lors d’un repas sanguin, est donc très rapide : moins de trente heures après l’attachement de la tique sur son hôte.

Un syndrome pseudogrippal ainsi qu’une chute de la production laitière sont les signes d’alerte détectés par l’éleveur. Leur caractère non spécifique explique que le diagnostic de cette affection n’est pas courant.

Nous relatons ici un épisode d’ehrlichiose dans un troupeau de vaches laitières de race prim’Holstein, premier cas identifié dans le département du Rhône, selon la bibliographie. Cette affection a été diagnostiquée plusieurs fois dans l’ouest de la France [2, 6] et fait l’objet d’une étude menée actuellement par l’union régionale des Groupements techniques vétérinaires de Bretagne.

Cas clinique

1. Présentation de l’exploitation

L’exploitation se situe sur la colline du Mont-d’Arjoux, dans le département du Rhône, à une altitude moyenne de 300 à 450 m. Quelques pâtures, en lisière de bois, constituent un biotope favorable aux tiques (PHOTO 1).

L’élevage se compose de vingt-huit vaches laitières de race prim’Holstein et de quinze génisses de renouvellement qui présentent un état d’entretien très satisfaisant. Le niveau de production moyen est de 7 800 litres de lait par vache et par an, pour un quota de 167 000 litres. Le troupeau est conduit de manière traditionnelle avec un logement en étable entravée et une sortie quotidienne au pâturage de mars à octobre.

2. Présentation des cas

Le 3 septembre 2001, l’éleveur nous présente un animal (la vache Orange) avec une hyperthermie à 40,5 °C ainsi qu’une diminution nette de la production laitière, d’environ 80 % par rapport à la dernière traite. L’état général est bon : appétit et rumination sont conservés. La fréquence cardiaque est de 80 battements par minute. L’auscultation pulmonaire fait apparaître un râle sifflant expiratoire avec une atteinte élective du lobe pulmonaire cranial droit. Elle est subnormale à gauche. Une toux sèche, subaiguë, quinteuse et exacerbée par la manipulation des animaux est facilement déclenchée par palpation de la trachée. Elle s’accompagne d’un jetage séreux, sans dyspnée.

Deux jours plus tard, l’éleveur nous contacte pour la vache Névada. Les symptômes sont identiques à ceux de la précédente : une hyperthermie à 41,3 °C, une diminution de la production de lait de plus de 80 %, une trachéobronchite sèche. Son appétit est diminué.

Le 11 septembre, la vache Opérette présente les mêmes symptômes (dont une hyperthermie à 41,2 °C) avec, en plus, un engorgement des boulets, symétrique, sans plaie visible (PHOTO 2).

Quinze jours plus tard, la vache Orchidée développe une affection comparable (hyperthermie à 40,7 °C, sifflements respiratoires, agalactie et stase intestinale).

Les quatre femelles atteintes de l’affection avaient été inséminées deux à trois semaines auparavant. Toutes avaient été déclarées gravides par examen échographique à 37 jours.

Un traitement à base d’anti-inflammatoires et d’anti-infectieux est mis en place le jour de la visite pour chaque animal (cf. infra).

3. Démarche diagnostique

Les symptômes décrits chez les quatre animaux sont interprétés en tenant compte d’événements survenus dans le troupeau depuis le printemps de l’année 2001 (voir la FIGURE “Succession des événements observés dans le troupeau”).

En effet, fin mai, les vaches Joyeuse et Navette ont présenté des symptômes classiques de babésiose : hyperthermie à 40 °C, urines brunâtres, émission de diarrhée en jet. Le traitement à base d’imidocarbe (85 mg/100 kg par voie intramusculaire) a permis une récupération en 48 heures.

Le 25 août, un autre cas de piroplasmose (Lisette) apporte des éléments supplémentaires. En effet, lors de l’examen clinique, plusieurs tiques gorgées sont découvertes à la base de la mamelle. Cette observation confirme la présence, dans les pâtures, de tiques de l’espèce Ixodes ricinus.

D’autre part, du 15 juin au 15 août, un épisode de toux (syndrome toux d’été) est apparu dans le troupeau. Il s’agissait d’une toux sèche, quinteuse, rare. Un traitement strongylicide à base de benzimidazole a été mis en œuvre par l’éleveur. Les résultats ont été décevants et une coproscopie par la méthode de Baermann réalisée en sondage sur cinq bovins, lors d’une visite le 25 août, a permis d’exclure une bronchite vermineuse.

Lors de la visite du 3 septembre (vache Orange), nous nous trouvons face à un tableau clinique peu spécifique : hyperthermie, chute importante de la production de lait et syndrome respiratoire. Nous avons donc émis deux hypothèses qui pouvaient intervenir de façon indépendante ou agir concomitamment : l’implication d’une virose respiratoire ou de l’ehrlichiose.

• L’hypothèse d’une virose respiratoire impliquant le BRSV ou le virus PI3 était la plus rapidement explorable par les méthodes de laboratoire dont nous pouvions disposer sur le site.

A cet effet, nous avons réalisé, le 16 septembre, un prélèvement sanguin sur tube sec sur cinq bovins ayant manifesté des symptômes respiratoires dans les semaines précédentes (dont Orange et Névada). Opérette a été écartée car elle n’avait présenté des symptômes que cinq jours auparavant, ce qui est insuffisant pour mettre en évidence une séroconversion.

La sérologie anti-BRSV d’Orange reste négative deux semaines après l’épisode clinique et les quatre autres sont positives à des niveaux différents (voir le TABLEAU “Résultats des sérologies relatives aux viroses respiratoires”), ce qui permet d’exclure l’implication du BRSV dans l’enzootie rencontrée. De même les résultats sérologiques anti-PI 3 ne sont pas significatifs.

• Il nous reste donc notre seconde hypothèse, celle qui a d’ailleurs fondé le schéma thérapeutique initial : l’ehrlichiose.

Des frottis sanguins avaient été réalisés lors de chaque visite, mais aucun parasite sanguin n’avait pu être mis en évidence.

De retour dans l’élevage le 16 septembre, pour un suivi clinique des animaux et au vu d’un signe supplémentaire spécifique, l’engorgement des boulets sur Opérette, nous décidons d’effectuer une prise de sang sur tube sec sur les trois premières vaches malades. L’analyse sérologique (recherche d’anticorps par immunofluorescence indirecte), effectuée par le laboratoire d’analyses et de développement des Côtes-d’Armor (LDA 22), s’est révélée positive pour les trois animaux (voir le TABLEAU “Résultats des analyses relatives à l’ehrlichiose”).

Orchidée, qui développe des symptômes identiques le 26 septembre, reçoit le même traitement que les autres vaches : son état général s’améliore rapidement. Aucune analyse spécifique n’est effectuée sur cet individu, l’éleveur souhaitant limiter les frais engagés à ce stade.

La synthèse des symptômes observés associée aux indices épidémiologiques, la réponse thérapeutique immédiate ainsi que la sérologie nous ont donc permis de confirmer la suspicion d’ehrlichiose dans cet élevage.

4. Traitements et résultats

Les traitements mis en œuvre associent une injection unique d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (acide tolfénamique 30 ml, 2 mg/kg) et une administration d’oxytétracycline (10 mg/kg par voie intraveineuse avec un relais par voie intramusculaire pendant quatre jours consécutifs).

Les résultats obtenus ont été satisfaisants, avec une récupération complète de la production laitière en huit à dix jours. L’éleveur remarque que plus le traitement est mis en place précocement, plus la récupération est rapide.

Discussion

1. Incidence et diagnostic clinique de l’ehrlichiose

Bien que la maladie ait été décrite à plusieurs reprises en Bretagne, l’incidence de l’ehrlichiose à Anaplasma phagocytophilum, dans les troupeaux laitiers français, est vraisemblablement sous-estimée. Les symptômes évocateurs de la “fièvre des pâtures” (voir l’encadré “Approche clinique de l’ehrlichiose à Anaplasma phagocytophilum chez les bovins”) sont l’hyperthermie (> 40 °C) ainsi que la chute brutale de la production de lait depuis la dernière traite. Si l’engorgement des boulets observé n’est pas systématique, il peut être un signe d’appel pour le diagnostic, ainsi que le contexte épidémiologique (biotope à tiques confirmé par l’existence de cas de piroplasmose dans l’élevage).

Il est important de noter que les tiques ne seront pas systématiquement retrouvées sur les animaux puisqu’un repas sanguin d’une trentaine d’heures suffit à contaminer un bovin, qui n’exprimera la maladie qu’après les 48 à 72 heures nécessaires à la multiplication d’Anaplasma dans le cytoplasme des polynucléaires neutrophiles.

Il serait intéressant de pouvoir étudier l’implication de l’ehrlichiose dans les syndromes pseudogrippaux chez la vache laitière. L’hypothèse d’une immunodépression induite par cet agent est avancée par plusieurs auteurs [3, 6, 8] sans que la preuve n’ait pu en être apportée à ce jour. Néanmoins, la fièvre à tiques semble prédisposer les animaux à d’autres infections bactériennes ou virales telles que les affections respiratoires (pasteurellose, BRSV, etc.).

Il n’est également pas rare d’observer des infestations mixtes Babesia-Anaplasma phagocytophilum ou Anaplasma phagocytophilum-Borrelia burgdorferi [7].

2. Utilisation des examens complémentaires dans le diagnostic de l’ehrlichiose (voir le TABLEAU “Diagnostic de l’ehrlichiose. Examens complémentaires”)

Hématologie

Dans le cas d’une hémoparasitose, la formule sanguine est indiquée pour rechercher des variations quantitatives et qualitatives des lignées cellulaires (anémie, pancytopénie, leucopénie, éosinophilie, etc.). Il s’agit toutefois de données non spécifiques dont l’interprétation reste toujours délicate.

La mise en évidence d’A. phagocytophilum sur frottis sanguin, après coloration de May-Grümwald-Giemsa (MGG), permet de confirmer le diagnostic. On visualise alors la rickettsie sous forme de morulas dans le cytoplasme des granulocytes neutrophiles, plus rarement dans les polynucléaires éosinophiles (PHOTO 3a, PHOTO 3b).

Toutefois, cette méthode, peu sensible, ne peut donner une réponse positive qu’au stade aigu de l’infection (c’est-à-dire pendant le pic d’hyperthermie)

Sérologie

L’infestation peut être confirmée a posteriori par une séroconversion sur sérum couplé quinze jours à trois semaines après l’épisode clinique, par une technique d’immunofluorescence indirecte (IFI), permettant ainsi de conforter l’hypothèse diagnostique.

Techniques biomoléculaires

Une sonde PCR (Polymerase chain reaction) spécifique d’Anaplasma phagocytophilum permet un diagnostic de certitude pendant la phase d’hyperthermie et avant tout traitement antibiotique, étant entendu qu’il apparaît délicat de lancer une recherche antérieure à l’apparition des symptômes. La PCR peut également être utilisée sur des broyats de vecteurs.

3. Traitement de l’ehrlichiose bovine

L’administration d’oxytétracycline à la dose de 10 mg/kg, par voie intraveineuse le premier jour, puis par voie intramusculaire pendant les quatre jours suivants donne des résultats satisfaisants. L’utilisation d’anti-inflammatoires permet un retour plus rapide de l’appétit, donc de la production laitière tout en améliorant le confort de l’animal. Nous avons choisi ici d’injecter un anti-inflammatoire non stéroïdien, car toutes les vaches malades étaient gravides.

4. Prévention

La lutte contre les tiques est indispensable puisque les anticorps ne persistent dans l’organisme que trois à quatre mois après l’infestation. Les vaches sont donc susceptibles de développer de nouveau l’affection au printemps suivant. De toute façon, d’après les données bibliographiques actuelles, nous ne pouvons pas affirmer que les anticorps synthétisés par l’animal sont protecteurs.

Deux actions conjointes visent à éliminer les tiques :

- sur l’animal, application d’un antiparasitaire par voie externe (pyréthrinoïde) ;

- sur le terrain : écobuage, débroussaillage ou limitation de l’accès aux prés à tiques.

Par ailleurs, les écosystèmes favorables aux tiques sont aussi ceux qui abritent les hôtes intermédiaires : cervidés [1] et petits mammifères.

Conclusion

L’ehrlichiose ou “fièvre des pâturages” est d’un diagnostic aisé si l’on tient compte à la fois des symptômes très évocateurs tels que l’hyperthermie, la chute brutale de la production de lait jusqu’à 80 %, les signes respiratoires, ainsi que de l’épidémiologie de l’affection (biotope à tiques).

Des avancées dans les techniques de diagnostic (amplification génique, sérologie par immunofluorescence indirecte) devraient permettre de vulgariser le dépistage de l’ehrlichiose et la connaissance de l’épidémiologie de cette rickettsiose en France.

Approche clinique de l’ehrlichiose à Anaplasma phagocytophilum chez les bovins

- Hyperthermie (39,5 °C à 41 °C)

- Apathie

- Anorexie

- Diminution nette de la production de lait (80 à 95 %)

- Symptômes respiratoires : trachéobronchite sèche, jetage

- Œdème des paturons (élément d’orientation intéressant mais inconstant)

- Avortements (entre deux et six mois de gestation)

- Prédisposition à d’autres affections

D’après [2, 3, 4, 6].

Points forts

Anaplasma phagocytophilum (ex-Ehrlichia phagocytophilia) est un parasite des granulocytes neutrophiles.

des granulocytes neutrophiles.

La transmission de l’ehrlichiose est assurée en Europe par la tique Ixodes ricinus.

La mise en évidence d’A. phagocytophilum sur frottis sanguin coloré au MGG n’est positive qu’au stade aigu de la maladie (pic fébrile).

La séroconversion permet un diagnostic de certitude, mais a posteriori (quinze jours à trois semaines après la phase clinique).

Le traitement est réalisé par injections d’oxytétracycline et d’anti-inflammatoires.

PHOTO 1. Les pâtures de l’exploitation, entourées de haies et de bois et parsemées de bosquets, forment un biotope à tiques caractéristique.

Succession des événements observés dans le troupeau

PHOTO 2. L’engorgement des boulets, observé ici chez la vache Opérette, est un signe d’appel intéressant, mais inconstant, de l’ehrlichiose.

PHOTO 3a. Frottis sanguin de bovin. Présence d'un polynucléaire neutrophile parasité par A. phagocytophilum.

PHOTO 3b. Frottis sanguin de bovin. Présence d'un polynucléaire neutrophile parasité par A. phagocytophilum.

Résultats des sérologies relatives aux viroses respiratoires

Résultats des analyses relatives à l’ehrlichiose

Diagnostic de l’ehrlichiose. Examens complémentaires