Le point Vétérinaire n° 228 du 01/09/2002
 

DERMATOLOGIE DES RONGEURS ET DES LAGOMORPHES DE COMPAGNIE

Éclairer

NOUVEAUTÉS

Carole Finck*, Jacques Guillot**


*Équipe de mycologie,
biologie moléculaire
et immunologie parasitaires
et fongiques, ENVA

En raison des contraintes liées aux traitements habituels contre la teigne, l’administration de lufénuron(1) par voie orale est une alternative chez les NAC.

L'intensification de l’activité des animaleries et des élevages de rongeurs et de lagomorphes n’est pas sans impact sur l’incidence des maladies contagieuses par simple contact, comme les dermatophytoses (ou teignes). Une récente enquête conduite en animalerie [2] a confirmé qu’une proportion élevée des animaux est porteuse de dermatophytes : 38 %des lapins, 43 % des cobayes, 29,5 % des chinchillas et jusqu’à 72 % des souris ! Les dermatophytoses sont d’un excellent pronostic pour les animaux, mais ces affections sont facilement transmissibles à l’homme. A ce titre, un diagnostic de dermatophytose doit systématiquement justifier la mise en place d’un traitement efficace et précoce. Le traitement des teignes des carnivores domestiques par la forme orale du lufénuron(1) (Program F®) a donné des résultats encourageants [1]. Compte tenu du caractère contraignant des traitements habituellement recommandés lors de dermatophytose des rongeurs et des lagomorphes [3], il a paru intéressant d’évaluer l’efficacité du lufénuron(1) chez ces autres animaux de compagnie.

Cinq espèces de NAC

Vingt nouveaux animaux de compagnie (dix lapins, quatre cobayes, trois chinchillas, deux chiens de prairie et un écureuil de Corée) suspects clinique de teigne ont été sélectionnés au cours des consultations dans cinq cliniques vétérinaires à Lyon (69), Valence (26), Laon (02), Nancy (54) et aux Herbiers (85). Le diagnostic de dermatophytose a été établi par l’examen clinique et par une culture mycologique positive (technique du carré de moquette).

Deux à trois administrations de lufénuron(1)

Le traitement a consisté en l’administration orale de lufénuron(1) à des doses comprises entre 66 et 140mg/kg, deux fois à J0 et J15 (douze animaux), deux fois à J0 et J30 (trois animaux) et trois fois à J0, J15 et J30 (cinq animaux). Aucun autre traitement antifongique n’a été autorisé. Aucun contact avec des animaux non traités selon le même protocole n’a été toléré. Les animaux ont été examinés à J0 (jour de la première consultation), J15, J30 et J60. Une culture mycologique de contrôle a été réalisée à J60.

Données épidémiologiques

La moyenne d’âge des animaux est de 8,1 mois. La répartition mâle/femelle est respectivement de 41 % et 59 %. L’écureuil de Corée et un cobaye ont présenté une affection concomitante (une gale diagnostiquée par raclage cutané et examen direct). Les lésions de teigne sont des alopécies nummulaires chez dix-sept animaux, des alopécies associées à des croûtes chez deux animaux (l’écureuil de Corée et le cobaye atteints de gale concomitante) et une alopécie diffuse pour un animal (chien de prairie). Elles sont le plus souvent situées sur la tête, les oreilles et les membres. Le pourcentage de surface corporelle atteinte est inférieur à 25 % chez dix-huit animaux et compris entre 25 et 50 % chez deux animaux. Les dermatophytes isolés à J0 sont Trichophyton mentagrophytes (huit lapins, quatre cobayes, un chinchilla, deux chiens de prairie et un écureuil de Corée), Microsporum canis (deux lapins) et Microsporum gypseum (deux chinchillas).

Évaluation de l’efficacité du lufénuron(1)

La guérison clinique est obtenue chez dix-huit animaux : huit guérisons dès J30, neuf guérisons à J60 et une guérison à J90 chez un animal qui a fait l’objet d’un contrôle supplémentaire (PHOTOS 1 et 2). Les deux animaux qui n’ont pas guéri cliniquement sont deux lapins âgés de deux mois vivant ensemble et atteints d’une dermatophytose à Trichophyton mentagrophytes. Trois chinchillas et une femelle cobaye gestante, d’une moyenne d’âge de 3,5 mois, ont eu une guérison clinique différée : le suivi clinique a mis en évidence une aggravation des lésions initiales ou l’apparition de nouvelles lésions avant la guérison complète. Une culture mycologique de contrôle à J60 a été effectuée chez dix-sept animaux (y compris les deux lapins non guéris cliniquement à J60) : elle s’est révélée négative pour tous. La guérison mycologique est donc de 100 %.

La tolérance au traitement a été excellente : aucun effet secondaire, même à des doses élevées (140 mg/kg) ou chez de jeunes animaux (jusqu’à deux mois d’âge) n’a été signalé.

Guérison clinique dans 90 % de cas

Conformément aux résultats de multiples études épidé-miologiques antérieures, Trichophytonmentagrophytes apparaît comme l’espèce responsable de la plupart des cas de teigne chez les rongeurs et les lagomorphes (80 % des cas dans notre étude). Bien que l’effectif examiné soit réduit, la moitié des animaux inclus dans l’étude sont des lapins, espèce traditionnellement décrite comme très réceptive et sensible aux dermatophytoses. Certaines espèces comme le hamster, la souris, le rat ou la gerbille ne sont pas représentées. Les jeunes animaux paraissent plus sensibles (moyenne d’âge de 8,1 mois).

Bien qu’une guérison spontanée soit toujours possible lors de dermatophytose, une guérison clinique a été obtenue dans 90 % des cas (et une guérison mycologique pour tous les animaux) à la suite de la seule administration de lufénuron(1). Il semble que la guérison clinique ait été (précoce à J30) lorsque les deux traitements oraux de lufénuron(1) ont été administrés à quinze jours d’intervalle (huit animaux guéris à J30 sur douze animaux traités à J0 et J15). Toutefois, les quatre cas de guérison clinique différée et les deux cas de persistance de lésions à J60 traduisent une certaine résistance au traitement qui semble être en relation avec différents facteurs : cohabitation entre animaux, jeune âge, espèce (le chinchilla est particulièrement sensible) et événement physiologique favorisant une rechute, comme la mise bas.

66 à 140 mg/kg de lufénuron(1)

Un protocole thérapeutique se dégage de cette étude (voir le TABLEAU “Quantité de ProgramF® à administrer par voie orale”). La dose de 66 à 140 mg/kg est proche de celle utilisée dans l’étude initiale des vétérinaires israéliens [1]. Chez les rongeurs et les lagomorphes, la fréquence des administrations a été rapprochée (deux ou trois fois à quinze jours d’intervalle) par rapport à celle des carnivores (deux fois à trente jours) : leur faible poids s’accompagne en effet d’un métabolisme plus rapide et d’une vitesse d’élimination des médicaments plus élevée. Un traitement local (type énilconazole), ainsi qu’une décontamination de l’environnement peuvent être associés à l’administration de lufénuron(1).

Le mode d’action du lufénuron(1) est bien décrit dans le cadre de la lutte contre l’infestation par les puces. Il pourrait agir sur les dermatophytes en inhibant la synthèse de la chitine contenue dans la paroi des cellules fongiques. Toutefois, son mode d’action antifongique n’est pas encore connu.

L’efficacité apparente, la facilité d’usage et la bonne tolérance du lufénuron rendent son emploi intéressant dans le cadre du traitement des dermatophytoses des rongeurs et des lagomorphes de compagnie. Des études sur un groupe témoin ou sur un groupe d’animaux traité par un médicament de référence devront cependant être réalisées pour confirmer ces résultats préliminaires.

  • Ben-Ziony Y, Arzi B. Use of lufenuron for treating fungal infections of dogs and cats : 297 cases (1997-1999). J. Amer. Vet. Med. Assn. 2000 ; 217(10):1510-1513.
  • Boucher S. Teignes des rongeurs et lagomorphes de compagnie. Point Vét. 2001 ; 220 : 2-7.
  • Deveze M. Enquête clinique et épidémiologique sur les dermatophytoses rencontrées chez le lapin, le chinchilla et les autres principaux petits rongeurs (souris, cobaye, hamster, gerbille, rat) en animalerie. Vet. Derm. A paraître, 2002.

(1) Médicament dont l’AMM n’est pas validée dans ces espèces et pour cette indication.

En savoir plus

- Vandaële É. Le Lufénuron contre les teignes des chiens et des chats. Point Vét. 2001 32(212) : 12-13

Remerciements : D. Boussarie, M. Bellangeon, F. Rival, R. Cavignaux, S. Boucher, A. Tetu, M. Deville et F. Jankowski.

PHOTO 1. Lésion nummulaire localisée sur la tête d’un chinchilla à J0.

PHOTO 2. Guérison d’une lésion nummulaire localisée sur la tête d’un chinchilla à J60.

Quantité de Program F® à administrer par voie orale