Le point Vétérinaire n° 227 du 01/07/2002
 

MALADIES INFECTIEUSES SANGUINES

Se former

COURS

Jean-Pierre Ganière

Pathologie infectieuse, ENVN, Atlanpôle la Chantrerie,
BP 40706,
44307 Nantes Cedex 03

L’anaplasmose s’exprime cliniquement chez les bovins par un syndrome fébrile accompagné d’anémie sans hémoglobinurie. Des cas ont été décrits récemment dans différentes régions françaises.

Résumé

L’anaplasmose est une maladie des ruminants causée par des bactéries du genre Anaplasma, qui se multiplient dans les hématies. Ces bactéries sont transmises exclusivement par des arthropodes piqueurs, des tiques en particulier. Dans sa forme la plus grave, observée chez les bovins, la maladie se caractérise cliniquement par une atteinte fébrile de l’état général associée à une anémie et un ictère, évoluant fréquemment vers la mort en l’absence de traitement. Le diagnostic peut être confirmé par mise en évidence du parasite sous forme d’inclusions intra-érythrocytaires périphériques sur frottis sanguin coloré au MGG. Le traitement fait appel à l’oxytétracycline ou à l’imidocarbe, à une dose supérieure à la posologie piroplasmicide.

L’anaplasmose affecte les bovins et de nombreux grands ruminants (zébu, buffle, bison, antilope, daim, cerf, chameau, etc.). Les moutons et les chèvres développent une infection inapparente. Elle n’affecte pas l’homme.

C’est une maladie cosmopolite. En Europe, elle est surtout rencontrée dans les pays du pourtour méditerranéen, en particulier au Portugal. Elle existe aussi en France, où des cas sont décrits de plus en plus souvent dans différentes régions, mais son importance y reste limitée(1). Elle est présente dans les départements d’Outre-Mer (Martinique, Guadeloupe, Réunion).

Sa fréquence et sa gravité en région tropicale ou subtropicale (infections par A. marginale subsp. marginale) justifient son inscription dans la liste B de l’OIE (Office international des épizooties). En France, l’anaplasmose bovine figure dans la liste des maladies réputées contagieuses depuis 1986. Sa déclaration est obligatoire, mais aucune mesure spécifique de police sanitaire n’est réglementairement définie.

Étiologie

L’anaplasmose est due à Anaplasma marginale subspecies marginale ou Anaplasma marginale subspecies centrale(2). Ces agents pathogènes, autrefois assimilés à des protozoaires parasites, sont classés dans la famille des Anaplasmataceae(3) au sein de l’ordre des Rickettsiales. Ces deux sous-espèces possèdent des fractions antigéniques communes.

Anaplasma marginale subspecies marginale est la plus pathogène. Elle cause une maladie sévère des bovins en particulier. Les moutons et les chèvres développent une infection inapparente. Anaplasma marginale subspecies centrale est peu pathogène. Elle provoque une infection bénigne chez les bovins.

Parasites obligatoires des ruminants, les anaplasmes se multiplient dans les hématies. Ils n’infectent pas les rongeurs de laboratoire.

Étude clinique

1. Symptômes

Les symptômes apparaissent après une incubation de 25 à 50 jours.

• La forme grave (infection par A. marginale subspecies marginale) se manifeste par une forte poussée thermique (40 - 41 °C) pendant 24 à 48 heures, une baisse d’appétit, une chute de la production laitière, un affaiblissement et un amaigrissement rapides, associés à de la constipation.

Une anémie nette se développe, suivie d’un ictère sans hémoglobinurie (d’où le nom de « piroplasmose blanche » parfois donnée à l’anaplasmose en raison des similitudes qu’elle peut présenter, malgré l’absence d’hémoglobinurie et de diarrhée, avec la babésiose).

Des symptômes nerveux (irritabilité, incoordination motrice) et des avortements, secondaires à l’hypoxie d’origine anémique, peuvent également être observés.

L’évolution se fait plus ou moins rapidement vers la mort. Des guérisons sont possibles, marqués par une longue convalescence.

La forme bénigne se manifeste par une fièvre discrète pendant deux à trois jours et par une anémie modérée.

2. Lésions

Les principales lésions macroscopiques décrites dans cette maladie sont l’anémie, la cachexie, l’ictère et la splénomégalie. On note également une hypertrophie des nœuds lymphatiques, une dégénérescence hépatique et des épanchements séreux. Des pétéchies peuvent être observées sur l’épicarde, le péricarde et la plèvre.

Épidémiologie

La source de germes est représentée par les ruminants infectés, chez lesquels la rickettsie se multiplie dans les hématies. Ils sont porteurs à vie. Le rôle de réservoir est également joué par certaines tiques chez lesquelles les anaplasmes peuvent se multiplier et se transmettre par voie ovarienne.

Les anaplasmes sont en revanche très fragiles dans le milieu extérieur.

L’anaplasmose est une maladie transmissible mais non contagieuse. La transmission est essentiellement assurée dans les conditions naturelles par les tiques. Les tiques vectrices appartiennent selon le pays à des genres variés, telsque Argas, Amblyoma, Boophilus, Dermacentor, Ixodes, Rhipicephalus, etc.

La transmission peut également être assurée par d’autres arthropodes piqueurs (stomoxes, tabanidés, etc.), qui jouent uniquement un rôle mécanique, par l’aiguille d’une seringue lors d’injections en série ou par des instruments.

L’infection est grave sur les adultes (surtout après l’âge de trois ans), bénigne chez les veaux. Elle est enzootique dans certaines régions. La mortalité est parfois importante.

Diagnostic

1. Diagnostic épidémio-clinique

Le diagnostic se fonde sur des arguments épidémiologiques (maladie déjà identifiée dans le cheptel ou dans la région, présence de tiques, atteinte plus marquée des adultes) et sur les symptômes (fièvre, abattement des sujets, anémie précoce avec ou sans ictère, amaigrissement). Le diagnostic différentiel doit éliminer en particulier la babésiose (hémoglobinurie, diarrhée), l’ehrlichiose (absence d’anémie) et les autres causes d’anémie et ictère. Une infection mixte des animaux, (anaplasmose et babésiose, ou anaplasmose et ehrlichiose) est possible.

2. Diagnostic de laboratoire

Les anaplasmes peuvent être mis en évidence sur frottis sanguins (sang prélevé dans la veine jugulaire par exemple) ou d’organes (foie, rein, cœur, poumon) colorés au MGG (coloration de May-Grünwald-Giemsa. A. marginale apparaît sous la forme de corps denses et arrondis de 0,3 à 1 mm de diamètre, au nombre de un à huit, localisés près du bord des hématies (PHOTO 1 et PHOTO 2), alors que A. centrale, d’apparence similaire, est localisé en position plus centrale. Des possibilités de confusion existent avec d’autres parasites intra-érythrocytaires, tels que Babesia ou Eperythrozoon, ainsi qu’avec des restes nucléaires (corps de Howell-Jolly).

La recherche sur le sang doit être réalisée dans les quinze premiers jours de la maladie. Après un mois, il y a trop peu d’hématies parasitées et l’infection ne peut plus être détectée. L’infection des animaux peut-être décelable deux à six semaines après la transmission.

Des tests PCR ont été développés et peuvent permettre d’identifier les animaux porteurs présentant une rickett sémie faible.

Un diagnostic sérologique est possible par fixation du complément, agglutination, ELISA ou immunofluorescence indirecte. Les anticorps sont détectables respectivement trois à dix semaines après la contamination des animaux par fixation du complément ou par agglutination. Le diagnostic sérologique a essentiellement un intérêt rétrospectif . Il est surtout indiqué pour la recherche des porteurs.

Moyens de lutte

1. Traitement

Le traitement des formes aiguës d’anaplasmose repose sur l’administration de tétracyclines (par exemple l’oxytétracycline à la dose de 5 à 10 mg/kg par voie intramusculaire ou intraveineuse pendant trois à quatre jours ou une formulation d’oxytétracycline longue action à la dose de 20 mg/kg par voie intramusculaire profonde en administration unique). L’imidocarde (Carbésia®) à dose élevée (4 à 5 mg/kg par voie intramusculaire profonde, éventuellement répétée deux fois à quinze jours d’intervalle) a été également utilisé avec succès. Il est inefficace à la dose piroplasmicide.

Un traitement symptomatique (transfusion sanguine) est également indiqué en cas d’anémie sévère.

La sensibilité des anaplasmes aux tétracyclines offre la possibilité de supprimer le portage chronique, en réalisant deux injections d’oxytétracycline longue action à la dose de 20 mg/kg par voie intramusculaire à sept jours d’intervalle.

2. Prophylaxie

La prophylaxie sanitaire est fondée sur le contrôle des arthropodes vecteurs (tiques vectrices en particulier). Elle est insuffisante dans les régions très infestées.

Le dépistage sérologique des porteurs et leur traitement peut permettre d’éliminer la maladie à condition que l’élevage soit maintenu à l’abri des vecteurs.

Une prémunition est possible par l’administration d’A. centrale (souches de virulence réduite). Entraînant une infection bénigne, A. centrale provoque une immunité croisée efficace en général contre A. marginale. Des vaccins préparés à partir de souches atténuées d’A. marginale sont également utilisables, mais peuvent conserver un pouvoir pathogène résiduel.

  • (1) » Des cas d’anaplasmose bovine ont été décrits ponctuellement dans plusieurs départements : Gironde, Loire, Nièvre, Haute-Saône, etc., et plus récemment dans les Côtes-d’Armor et en Aveyron.

  • (2) » Noter aussi l’existence de Anaplasma ovis : cette rickettsie peu pathogène affecte les ovins et les caprins, mais peut produire aussi une infection inapparente des bovins.

  • (3) » Cette famille comprend trois genres : Anaplasma, Aegyptianella, Haemobartonella et Eperythrozoon.

Points forts

L’anaplasmose est provoquée par des rickettsies, parasites des hématies.

La transmission des anaplasmes est réalisée par des tiques (vecteur biologique, rôle de réservoir) ou par des diptères (vecteur mécanique uniquement).

Une anémie sans hémoglobinurie associée à un syndrome fébrile chez un bovin adulte doit entraîner une suspicion d’anaplasmose.

Le diagnostic est obtenu par mise en évidence des rickettsies en position marginale dans les hématies, sur un frottis sanguin coloré au MGG.

Le traitement peut faire appel à l’oxytétracycline et/ou à l’imidocarbe.

Un animal infecté reste porteur pendant toute sa vie.

À lire également

– Collin E. Anaplasmose bovine : une observation clinique en Bretagne. Point Vét. 1998 ; 29(194): 841-842.

– Denis G, Savary P. Une enzootie d’anaplasmose chez de jeunes bovins. Point Vét. 2000 ; 31(209): 429-431.

PHOTO 1. Frottis sanguin coloré au MGG. Les anaplasmes se présentent sous forme de petites inclusions de couleur plus foncée, à la périphérie des globules rouges.

PHOTO 2. Frottis sanguin de bovin. Présence de nombreuses hématies parasitées par A. marginale.