Le point Vétérinaire n° 226 du 01/06/2002
 

PATHOLOGIE DIGESTIVE DES CARNIVORES DOMESTIQUES

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CONDUITE À TENIR

Eric de Madron

Alta Vista Animal Hospital
2616 Bank Street
Ottawa, ON Canada

Chez le chat, la diarrhée est une manifestation clinique fréquemment associée aux affections digestives, mais dont les causes sont multiples. Le diagnostic étiologique fait appel à une démarche méthodique et rigoureuse.

Résumé

Les étapes essentielles

Étape 1 : anamnèse

 •L’âge, le statut vaccinal, le régime alimentaire, le mode de vie, les autres affections.

Étape 2 : examen clinique

 •Examen clinique général, buccal, rétinien.

 •Palpation abdominale, et de la glande thyroïde.

Étape 3 : procédures diagnostiques simples

 •Bilan hématobiochimique, tests FeLV/FIV, dosages de la T4, TLI, vit. B12 et folates.

 •Examens coprologiques.

 •Modifications du régime alimentaire.

 •Culture bactériologique ou recherche d’ADN bactérien dans les selles.

Étape 4 : procédures diagnostiques plus complexes

 •Radiographies abdominale.

 •Echographie abdominale.

 •Biopsies par endoscopie ou laparotomie.

Il est en premier lieu essentiel de distinguer les diarrhées aiguës des diarrhées chroniques.

Les diarrhées aiguës surviennent généralement chez un chat en bonne santé et ont souvent des causes parasitaires, infectieuses, toxiques, iatrogéniques (effets secondaires de médicaments) ou alimentaires.

La diarrhée est chronique lorsqu’elle évolue depuis plus de trois semaines. Elle peut être soit constante, soit épisodique.

Ces diarrhées récidivent après un traitement symptomatique et nécessitent un traitement spécifique qui dépend du diagnostic étiologique. En outre, les diarrhées peuvent résulter de différents processus pathologiques (voir l’ENCADRÉ “Pathogénie des diarrhées chez le chat”).

Première étape : anamnèse

La première étape consiste à déterminer s’il s’agit d’une diarrhée de l’intestin grêle ou du gros intestin (voir le TABLEAU “Symptômes permettant de distinguer les diarrhées du grêle des diarrhées du gros intestin”). Il est toutefois fréquent d’observer des diarrhées mixtes (intestin grêle et gros intestin). Les entérites inflammatoires chroniques sont en effet souvent multifocales. Les toxines qui proviennent de l’intestin grêle peuvent en outre endommager le côlon.

1. L’âge

Chez les jeunes chats, les diarrhées virales sont généralement d’origine parasitaire (protozoaires), bactérienne ou font suite à des abus alimentaires.

Les affections inflammatoires chroniques et les néoplasmes sont plutôt décrits chez les animaux plus âgés.

2. Le statut vaccinal

Il convient de déterminer le statut vaccinal (leucémie féline, panleucopénie).

3. Le régime alimentaire

Près de 50 % des chats qui manifestent une entérite inflammatoire chronique sont atteints d’une allergie ou d’une sensibilité alimentaire et peuvent être traités avec succès grâce à un régime d’exclusion ou à un changement de la source de protéines [2].

4. Mode de vie et environnement

Le mode de vie peut orienter le diagnostic. Les chats qui sortent à l’extérieur sont davantage susceptibles de présenter des diarrhées infectieuses, parasitaires ou toxiques.

La présence de plantes toxiques à la maison doit en outre être considérée.

5. Autres affections

Il convient de noter les affections médicales antérieures et leur réponse aux traitements. Un chat qui a présenté une cholangiohépatite ou une pancréatite suppurée peut ainsi être atteint d’une entérite inflammatoire chronique occulte.

Une réponse positive à l’administration de métronidazole ou de tylosine peut indiquer une étiologie parasitaire (Giardia) ou bactérienne (clostridies). Il convient de se rappeler que certains cas de giardioses peuvent ne pas répondre au métronidazole (dose classique : 25 mg/kg deux fois par jour pendant cinq jours). Si une giardiose est diagnostiquée, l’administration d’albendazole (25 mg/kg deux fois par jour pendant deux jours) ou de fenbendazole (50 mg/kg une fois par jour pendant trois jours) peut être envisagée. En outre, le métronidazole possède une activité antibactérienne contre les anaérobies, ainsi que des propriétés immunomodulatrices.

La présence d’autres signes cliniques associés peut traduire une maladie généralisée ou extra-intestinale. Une polyuro-polydipsie peut ainsi évoquer une insuffisance rénale. Un amaigrissement marqué et une polyphagie peuvent indiquer une hyperthyroïdie. Des signes d’encéphalose hépatique peuvent suggérer la présence d’un shunt porto-systémique.

Deuxième étape : examen clinique

 •L’examen clinique général peut révéler une déshydratation ou une anémie (maladie inflammatoire chronique ou saignements gastro-intestinaux).

Une hyperthermie peut indiquer une infection, un néoplasme ou une inflammation sévère qui atteint toute l’épaisseur de la paroi intestinale. La présence de méléna, de mucus ou de sang en nature dans les selles permet de mieux cerner l’origine de la diarrhée.

Un ictère oriente les examens complémentaires vers des causes hépatiques ou préhépatiques (anémie hémolytique auto-immune ou due à une hémobartonellose).

 •L’examen buccal peut mettre en évidence la présence d’un fil sous la langue (corps étranger linéaire), d’ulcères buccaux (urémie) ou d’une stomatite (infection avec le virus de la leucose ou de l’immunodéficience féline).

 •La palpation abdominale peut révéler des anses intestinales épaissies en raison d’une inflammation chronique ou d’une infiltration tumorale diffuse. Une masse abdominale peut ainsi être décelée.

La présence d’une douleur abdominale peut traduire une inflammation gastro-intestinale, une obstruction, une pancréatite ou une péritonite.

 •Une palpation de la glande thyroïde doit être effectuée chez tous les chats âgés.

 •Un examen rétinien peut révéler des lésions inflammatoires compatibles avec une infection chronique.

Troisième étape : procédures diagnostiques simples

La rapidité et le choix des moyens diagnostiques plus ou moins invasifs à mettre en œuvre dépendent de l’état clinique de l’animal et des symptômes. Il est possible de procéder étape par étape si l’animal ne présente qu’une diarrhée, sans signes systémiques. En revanche, il convient de procéder plus rapidement si le chat montre des signes graves tels qu’une fièvre, un amaigrissement, une diarrhée sévère, en présence de méléna, une douleur abdominale ou une hypo-albuminémie (signe majeur d’affection avancée chez le chat), et d’envisager d’emblée des examens comme une échographie, une endoscopie ou une laparotomie exploratoire.

1. Examens de laboratoire

Lorsque le type de diarrhée est identifié et que la présence (ou non) de signes systémiques est établie, les premières étapes diagnostiques comprennent :

- un bilan hématobiochimique ;

- un dosage de la T4 (l’hyperthyroïdie est plus fréquente chez les chats adultes, mais peut se rencontrer chez des jeunes animaux) ;

- une vérification du statut viral (FelV, FIV) ;

- plusieurs examens coprologiques par flottaison (méthode de Baerman pour la recherche de nématodes et de cestodes, sulfate de zinc pour mettre en évidence des Giardia) ;

- des examens coprologiques directs (coccidies, Cryptosporidium) et éventuellement, une recherche d’antigènes de Giardia et de Cryptosporidium ;

- le dosage de la TLI féline peut être utile en cas de suspicion d’insuffisance pancréatique exocrine. Un taux de TLI élevé est parfois constaté lors d’entérite inflammatoire, ainsi que dans les cas de pancréatites aiguës ;

- le dosage de la vitamine B12 et des folates, mis en œuvre chez le chien pour le diagnostic des proliférations bactériennes intestinales, n’est en revanche pas bien codifié chez le chat.

2. Régime alimentaire

Si aucun diagnostic n’est établi à ce stade, des modifications du régime alimentaire peuvent être entreprises [6]. Une simple modification de la source de protéines peut suffire. Dans certains cas, l’intolérance alimentaire peut être liée aux céréales, voire aux agents conservateurs [6].

3. Recherche d’une cause infectieuse

La présence de signes d’infection (fièvre, lymphadénopathie, neutrophilie ou neutro-pénie, abattement) ou la mise en évidence de neutrophiles sur le frottis rectal et/ou l’identification de clostridies en grand nombre ou de Campylobacter, peuvent justifier une culture bactériologique des selles ou une recherche d’ADN bactérien dans les selles. L’identification de clostridies ou de salmonelles dans les selles ne signifie toutefois pas forcément que ces bactéries sont responsables de la diarrhée. Dans le cas des clostridies, il serait idéalement nécessaire de mettre également en évidence les toxines entérotoxiques par la méthode ELISA. L’évaluation clinique et une éventuelle réponse aux antibiotiques (amoxicilline, tylosine, métronidazole lors de clostridiose ; érythromycine en présence de Campylobacter ; fluoroquinolones en cas d’infection par des salmonelles ou par d’autres entérobactéries Gram négatif) sont nécessaires.

Si le diagnostic n’est toujours pas établi à ce stade, ou si des signes alarmants sont présents, il convient d’étendre les démarches diagnostiques.

Procédures diagnostiques plus complexes

1. Radiographies abdominales

Les radiographies abdominales sont parfois utiles pour visualiser des masses intestinales ou des distensions gazeuses qui suggèrent des obstructions intestinales. Un transit baryté ou une étude avec des billes radio-opaques (BIPS, voir l’encadré “Principe des BIPS”) peuvent parfois les compléter.

2. Échographie abdominale

L’échographie abdominale permet de détecter d’éventuelles masses, un épaississement des parois gastriques ou intestinales, ou des nœuds lymphatiques hypertrophiés. Elle permet aussi d’apprécier le transit intestinal et peut mettre en évidence des signes d’appel d’obstruction intestinale partielle (parfois associée à des diarrhées comme lors de carcinomes ou de lymphomes annulaires de la jonction iléo-cæcale). La taille et la texture du foie, de la rate et du pancréas, sont également visualisables. Si une anomalie est découverte, une cytoponction échoguidée permet la réalisation d’une analyse cytologique.

Dans la plupart des cas cependant, le diagnostic est établi par l’histopathologie et nécessite l’obtention de biopsies. Celles-ci sont possibles par endoscopie ou par laparotomie exploratoire.

3. Endoscopie et biopsies

L’endoscopie permet d’évaluer l’œsophage, l’estomac et le duodénum, ainsi que le rectum et le côlon. Parfois, il est possible de visualiser ainsi des ulcères, des masses endoluminales, des plaques lymphoïdes hypertrophiées, mais souvent, aucune anomalie visuelle n’est observée. Il est essentiel d’obtenir systématiquement de nombreuses biopsies à tous les niveaux (environ dix biopsies par segment du tractus gastro-intestinal exploré par l’endoscope), car les lésions peuvent être multifocales. Ces biopsies doivent inclure la sous-muqueuse pour être fiables. En effet, l’un des critères histopathologiques majeurs qui permet de différencier une affection inflammatoire sévère d’un lymphome est l’oblitération de l’architecture de la sous-muqueuse lors d’un lymphome. Si la biopsie est trop superficielle, le diagnostic définitif peut se révéler difficile, voire impossible.

Des biopsies endoscopiques correctes permettent de caractériser le type d’entéropathie, mais rarement de déterminer son étiologie, excepté lors d’entérocolite granulomateuse focale (en général au niveau de la valvule iléocæcale), alors souvent associée à une PIF.

4. Laparotomie exploratoire

Dans quelques cas, les biopsies endoscopiques ne permettent pas d’obtenir de résultat, lorsque les lésions sont situées dans le jéjunum ou dans l’iléon (régions qui ne peuvent être explorées par endoscopie chez le chat), ou lorsque le diagnostic de certitude nécessite des biopsies transpariétales (comme dans certains cas de lymphome). Il convient alors de recourir à une laparotomie exploratoire pour obtenir ces biopsies. La laparotomie offre en outre l’avantage de permettre de visualiser tous les organes abdominaux et d’obtenir des biopsies d’organes comme le pancréas.

Conclusion

Le traitement des diarrhées chroniques est étiologique.

L’administration de corticoïdes et d’autres immunosuppresseurs, tels que le chlorambucil(1) est discutée. En effet, il est fréquent que le diagnostic histopathologique d’entérite inflammatoire chronique, établi trop rapidement, après la lecture des résultats de biopsies endoscopiques, induise une “paralysie” de la démarche diagnostique. Un grand nombre de ces cas correspondent en réalité à des cas d’allergie ou d’hypersensibilité alimentaire [6]. Il est donc souhaitable de réserver l’administration de corticoïdes aux entérites inflammatoires chroniques réellement idiopathiques, qui ne répondent pas à des changements de régimes alimentaires.

Pathogénie des diarrhées chez le chat

Les diarrhées peuvent résulter de divers processus physiopathologiques. Quatre types principaux de mécanismes sont ainsi distingués.

Diarrhée osmotique

Des substances osmotiquement actives, comme les hydrates de carbone mal digérés ou le lactulose (utilisé dans le traitement des constipations), retiennent l’eau dans la lumière intestinale. Les villosités sont responsables de l’absorption : les infiltrations intestinales (inflammation ou lymphome) diffuses peuvent ainsi entraîner des diarrhées osmotiques.

Diarrhée sécrétoire

La sécrétion de fluides et d’électrolytes dans la lumière intestinale est augmentée, indépendamment du gradient osmotique. Ces diarrhées résultent en général de la sécrétion d’entérotoxines bactériennes qui stimulent la sécrétion des cellules des cryptes. Les acides biliaires mal dégradés ou les acides gras hydroxylés peuvent également entraîner ce type de diarrhée.

Diarrhée due à une augmentation de la perméabilité intestinale

Un phénomène inflammatoire peut altérer les espaces entre les cellules interstitielles et provoquer initialement une fuite de liquide et d’ions puis, dans les cas plus graves, une fuite de protéines, de sang ou de mucus.

Les entéropathies avec perte de protéines sont toutefois rares chez le chat.

Diarrhée liée à une motilité intestinale altérée

Une réduction du péristaltisme peut entraîner une prolifération bactérienne.

Une accélération du péristaltisme (comme lors d’hyperthyroïdie) peut réduire le temps de contact des aliments avec la paroi intestinale et entraîner une diarrhée osmotique.

Principe des BIPS

Les BIPS sont des capsules qui contiennent des billes radio-opaques de différents diamètres (1,5 ou 5 mm). Après administration orale, des radiographies séquentielles permettent d’en étudier le transit intestinal.

Un délai dans le transit associé à une dispersion des billesindiqueuniléus fonctionnel.

En revanche, une interruption du transit associé à un amoncellement des billes signale une obstruction [1].

En savoir plus

- Gamet Y. Conduite à tenir devant des troubles digestifs aigus. Point Vét. 1998 ; 29 (n° spécial “Les urgences chez les carnivores domestiques”) : 647-652.

- Gautier P. Le syndrome de rétention gastrique et les agents gastrocinétiques. Point Vét. 1997 ; 28(184) : 1365-1372.

- Guilbaud L, Cadoré J-L. Conduite diagnostique et thérapeutique face à une diarrhée chronique chez le chat. Point Vét. 1997 ; 28(186) : 1719-1726.

- Wolter R. Alimentation et troubles digestifs chez les carnivores. Point Vét. 1992 ; 24(144) : 153-164.

Congrès

6 - Willard MD. Alimentary biopsies : pitfalls, mistakes and fallacies. Proceedings of the 19th Annual Veterinary Medical Forum, Denver, 2001 : 541.

Bibliographie

  • 1 - Gilford GW, Strombeck DR. Intestinal obstruction, pseudo-obstruction and foreign bodies. In : Strombeck’s Small Animal Gastroenterology, 3e éd ; Guilford WG, Center-SA, Strombeck DR et coll. Philadelphia, WB Saunders Co. 1996 : 487-502.
  • 2 - Guilford WG. Approach to clinical problems in gastro-enterology. In : Guilford WG, Center SA, Strombeck DR et coll. Strombeck’s Small Animal Gastroenterology. Philadelphia, WB Saunders. 1996 : 50-76.
  • 3 - Guilford WG, Jones BR, Markwell PJ et coll. Food sensitivity in cats with chronic idiopathic gastro-intestinal problems. J. Vet. Intern. Med. 2001 ; 15 : 7-13.
  • 4 - Hall JA. Clinical approach to chronic diarrhea. In : August JR. Consultations in Feline Internal Medicine. Philadelphia, WB Saunders. 4e éd. 2001 : 127-135.
  • 5 - Spain CV, Scarlett JM, Wade SE et coll. Prevalence of enteric zoonotic agents in cats less than 1 year old in Central New York State. J. Vet. Intern. Med. 2001 ; 15 : 33-38.

Symptômes permettant de distinguer les diarrhées du grêle des diarrhées du gros intestin