Le point Vétérinaire n° 224 du 01/04/2002

TRAUMATOLOGIE DES RUMINANTS

Pratiquer

CAS CLINIQUE

Simon Bouisset

15, allée de la Garonnette
31770 Colomiers

Le pronostic des traumatismes de la colonne vertébrale n'est pas toujours défavorable chez les bovins. Les lésions osseuses ne s'accompagnent pas systématiquement d'une atteinte nerveuse sévère.

Résumé

Plusieurs cas cliniques concernant des lésions rachidiennes chez des bovins sont brièvement présentés. Une entorse cervicale chez un veau naissant, des contusions costovertébrales en région thoracique chez une génisse et une entorse lombaire chez un taurillon se sont révélées compatibles avec la conservation de l'animal pendant une durée suffisamment longue pour lui assurer une certaine valorisation. Même si elles peuvent apparaître specta-culaires, les lésions de la colonne vertébrale chez les bovins s'accompagnent rarement d'atteintes nerveuses centrales et l'euthanasie immédiate n'est pas toujours justifiée. Dans le cas d'une vache victime d'une fracture du sacrum, les atteintes nerveuses périphériques ont cependant assombri le pronostic.

Les signes cliniques qui accompagnent les lésions rachidiennes traumatiques chez les bovins varient selon leur nature, leur localisation et la présence ou l'absence d'une lésion nerveuse concomitante (compression médullaire notamment) [3]. L'examen clinique, voire radiographique, permet généralement d'établir un diagnostic, mais le pronostic exige la prise en compte d'autres facteurs individuels, comme l'âge, le poids de l'animal et son avenir zootechnique [2]. Des examens répétés, ainsi que l'évaluation objective de la douleur et des troubles fonctionnels, sont nécessaires pour choisir à bon escient entre la conservation de l'animal en vue d'un abattage différé ou le recours à une euthanasie rapide.

Cette série de cas cliniques démontre que l'évolution de traumatismes de la colonne vertébrale peut, dans certains cas, être favorable, lorsque les lésions nerveuses sont peu importantes et réversibles, ou absentes.

Entorse cervicale chez un veau naissant

Un veau âgé de quelques jours, maintenu à l'attache à l'extrémité d'une longue corde, est victime d'une chute sur la tête, sans perte de conscience. Seuls sont observés une déviation permanente de la tête vers la droite et un œdème sous-cutané en face latérale gauche du cou (PHOTO 1). La douleur à la manipulation est manifeste. Tenant compte de la faible valeur économique de l'animal, il est décidé de l'élever pendant deux mois en vue d'un abattage pour la consommation familiale. Un traitement anti-inflammatoire par voie parentérale est mis en place.

Un mois plus tard, le comportement du veau est normal, l'appétit bon, le gain de poids correct. Les déplacements sont normaux, bien que l'animal ait tendance à tourner en rond sur la droite. Aucune ataxie n'est notée. La déviation de la tête à droite est permanente, la déformation du cou conservée, mais aucune réaction douloureuse n'est déclenchée en se saisissant de la tête. L'abattage à la fin de l'engraissement, soit deux mois après la chute, et l'examen nécropsique permettent de constater une rotation de l'ensemble atlas-axis de 40° dans le sens des aiguilles d'une montre. Elle s'est accompagnée de déchirures des ligaments et des muscles intervertébraux (PHOTO 2), ainsi que de lésions osseuses bénignes, n'entraînant aucune compression de la moelle épinière.

Contusions costovertébrales en région thoracique chez une génisse

Une génisse normande, âgée de deux ans, présente depuis plusieurs mois une raideur importante dans sa démarche. Les membres antérieurs sont serrés, l'amplitude du pas diminuée, mais l'état général demeure satisfaisant. L'absence d'amélioration conduit à une décision d'abattage pour l'autoconsommation.

Dès l'ouverture de la carcasse, des lésions vertébrales et costales différentes apparaissent. Alors qu'à gauche (PHOTO 3), trois côtes (n° III, IV et V) sont déplacées dorsalement et semblaient se rejoindre, à droite aucun déplacement n'est observé : les côtes sont parallèles (PHOTO 4). Les corps des vertèbres correspondant aux côtes déplacées paraissent, à la section, fortement détériorés (PHOTO 5) : elles ont manifestement été percutées par les têtes des côtes lors du traumatisme.

De façon à observer la région lésée, la fente de la colonne vertébrale a été pratiquée dans un plan paramédian gauche. La moelle épinière, qui se retrouve alors intégralement dans la partie droite du canal vertébral, n'apparaît pas lésée. Les lésions osseuses, limitées, ont eu pour conséquence dans ce cas une simple raideur compatible avec la survie de l'animal.

Entorse lombaire chez un taurillon

Un jeune taurillon charolais âgé de six mois présente subitement une difficulté à se relever. Il ne peut se mettre en position debout sans aide (PHOTO 6). La présence d'une déformation de la ligne du dos au niveau de la première vertèbre lombaire est constatée (PHOTO 7). À la palpation, une formation dure, de consistance osseuse, est perceptible. En l'absence d'examen radio-logique, l'hypothèse d'une entorse vertébrale est formulée.

La récupération a lieu en un mois (PHOTO 8). Seule une légère déformation de la ligne du dos demeure, sans conséquences sur l'avenir de l'animal.

Fracture du sacrum chez une génisse

Une génisse croisée blonde d'Aquitaine, âgée de deux ans, est présentée au service de pathologie du bétail de l'école vétérinaire de Toulouse pour des troubles urinaires anciens, accompagnés d'un amaigrissement.

L'animal est dans un état d'extrême maigreur (PHOTO 9). L'amyotrophie accentuée des muscles glutéaux souligne une déformation de la ligne dorsale du sacrum (PHOTO 10). Au cours des déplacements, une légère boiterie du membre postérieur droit se manifeste, accompagnée d'une augmentation de l'amplitude du pas (PHOTO 11). La queue, pendante en permanence, est souillée de déjections semi-liquides (PHOTO 12).

L'examen transrectal permet de constater une réplétion de la vessie. Celle-ci a une dimension voisine de la taille de la tête d'un homme, ses parois sont minces. Elle n'adhère toutefois pas aux organes voisins. L'examen vaginal n'apporte aucun renseignement supplémentaire. Un cathétérisme de la vessie, réalisé sans difficulté, permet d'éliminer une grande partie de l'urine contenue dans la vessie, mais ce geste doit être renouvelé matin et soir. Devant l'absence d'amélioration, l'euthanasie est décidée.

L'autopsie révèle les lésions suivantes :

• Sacrum : deuxième vertèbre sacrale totalement fracturée (PHOTO 13) ; déplacement du plancher du sacrum (PHOTO 14).

• Vessie : cystite subaiguë (PHOTO 15).

• Reins : néphrite bilatérale chronique (PHOTO 16).

La génisse avait donc été victime d'une fracture du corps de la deuxième vertèbre sacrale, avec un déplacement du plancher osseux du sacrum. Cette lésion s'est traduite par une atteinte des nerfs de la queue de cheval, en particulier des racines des derniers nerfs sacrés et des nerfs caudaux, qui constituent le plexus caudal. Les conséquences d'une telle fracture sont superposables aux effets d'une anesthésie épidurale basse. La paralysie de la queue peut être rapportée à des lésions irréversibles des nerfs coccygiens, la paralysie de la vessie avec persistance de la contractilité du sphincter à des lésions des nerfs rectaux moyens, issus des nerfs rectaux caudaux. L'ancienneté de l'atteinte explique le remodelage partiel subi par la trame osseuse (PHOTO 17).

La rétention permanente d'urine dans la vessie explique d'une part les lésions de cystite, qui ont pu être aggravées par les cathétérismes vésicaux répétés matin et soir pendant plusieurs jours, d'autre part les lésions rénales (néphrite ascendante).

Discussion

La fréquence et la localisation des lésions rachidiennes varient selon l'âge des animaux. Les jeunes veaux présentent surtout des atteintes cervicales, favorisées parfois par des carences minérales ou vitaminiques. Les entorses, luxations ou fractures du rachis cervical provoquent chez les bovins une déformation du cou et un port de tête dévié, analogue à celui que l'on observe dans des affections aussi différentes que le tétanos, la nécrose du cortex cérébral, la sinusite frontale ou la listériose. La rigidité de l'encolure est de règle. Elle est souvent accompagnée d'une déformation unilatérale correspondant à l'articulation ou au corps vertébral touché. La douleur peut être assez vive pour occasionner un état de choc dans les premières heures qui suivent l'installation de la lésion. Dans ce cas, seuls les signes d'amélioration de l'habitus peuvent servir à établir un pronostic.

En région thoracique, les lésions résultent généralement de traumatismes violents, qui intéressent surtout les côtes, plus rarement les vertèbres.

Les femelles adultes sont le plus souvent victimes de lésions lombaires faisant suite à des glissades sur les aires bétonnées. La déminéralisation peut là aussi jouer un rôle, surtout chez les vaches laitières en période peripartum.

Toutes les catégories de bovins peuvent être victimes de lésions lombaires (accident de mise au pré par exemple) ou de fractures du sacrum. Ces dernières sont d'origine traumatique et surviennent généralement lors d'un chevauchement par un congénère. Elles peuvent s'accompagner de lésions nerveuses périphériques, dont les conséquences varient selon le lieu de fracture.

Contrairement au cas des équidés, la colonne vertébrale des bovins est courte et maintenue par des masses musculaires volumineuses, dès le jeune âge. Malgré leur aspect spectaculaire, renforcé par la soudaineté d'apparition des symptômes, les fractures, entorses et luxations des segments cervical, thoracique et lombaire du rachis peuvent avoir une évolution favorable. Les atteintes médullaires sont rares, en dehors des accidents qui surviennent chez les vaches laitières adultes déminéralisées ou de ceux qui sont enregistrés à l'occasion de la mise en lot ou de la mise au pré après une période de stabulation entravée prolongée.

ATTENTION

En cas de lésions rachidiennes traumatiques, la conduite à tenir dépend souvent des résultats d'examens cliniques répétés, de l'âge et du poids de l'animal, et de son avenir zootechnique possible.

Points forts

→ Des examens répétés et l'évaluation objective de la douleur et des troubles fonctionnels sont nécessaires pour choisir entre la conservation de l'animal en vue d'un abattage différé ou le recours à une euthanasie rapide.

→ Dans les cas d'entorses,de luxations ou de fractures du rachis cervical, seuls les signes d'amélioration de l'habitus peuvent servir à établir un pronostic.

→ Les traumatismes en région thoracique s'accompagnent rarement de lésions vertébrales.

→ Les fractures du sacrum sont fréquentes. Elles sont d'origine traumatique et surviennent généralement lors d'un chevauchement par un congénère.

ATTENTION

Les troubles observés lors d'une fracture du sacrum peuvent simuler les effets d'une anesthésie épidurale basse.

PHOTO 1. Veau. Entorse cervicale. Port de tête dévié.

PHOTO 10. Génisse. Fracture du sacrum. Déformation de la ligne dorsale de la croupe.

PHOTO 11. Génisse. Fracture du sacrum. Augmentation de l'amplitude du pas.

PHOTO 12. Génisse. Fracture du sacrum. Queue flasque et souillée.

PHOTO 13. Génisse. Fracture du sacrum. Le trait de fracture est nettement visible après la préparation de la pièce anatomique.

PHOTO 14. Génisse. Fracture du sacrum. Déplacement du plancher du sacrum.

PHOTO 15. Génisse. Fracture du sacrum. Cystite.

PHOTO 16. Génisse. Fracture du sacrum. Néphrite.

PHOTO 17. Génisse. Fracture du sacrum. Remodelage de la trame osseuse du sacrum (après la préparation de la pièce anatomique).

PHOTO 2. Veau. Entorse cervicale. Lésions des ligaments et muscles intervertébraux en région cervicale.

PHOTO 3. Génisse. Traumatisme costovertébral. Hémi-carcasse gauche : déplacement des côtes n° III, IV et V.

PHOTO 4. Génisse. Traumatisme costovertébral. Hémi-carcasse droite : absence de lésions costales.

PHOTO 5. Génisse. Traumatisme costovertébral. Lésions des vertèbres thoraciques.

PHOTO 6. Taurillon. Entorse lombaire. Difficultés de relever.

PHOTO 7. Taurillon. Entorse lombaire. Déformation de la ligne du dos.

PHOTO 8. Taurillon. Entorse lombaire. Récupération fonctionnelle un mois après le traumatisme.

PHOTO 9. Génisse. Fracture du sacrum. État d'extrême maigreur.

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