Le point Vétérinaire n° 222 du 01/01/2002
 

CARBÉSIA® INTRAVEINEUX MORTEL CHEZ UNE VACHE

Pratiquer

LÉGISLATION

Philippe Tartera

Un vétérinaire confond deux flacons et injecte par erreur du Carbésia® par voie intraveineuse. La vache meurt. L’inattention du praticien est reconnue comme faute professionnelle.

1. Les faits : Une confusion fatale

Le Dr Véto est appelé le 25 septembre à 9 h chez M. Eleveur pour y examiner une vache laitière prim’holstein âgée de huit ans, qui « ne mange pas et urine marron ». L’animal a vêlé sans difficultés le 14 septembre et sa lactation a convenablement commencé. Constatant une hyperthermie (40 °C), un léger ictère, une diarrhée “en corde” et une hémoglobinurie, le Dr Véto diagnostique une babésiose et met en œuvre le traitement suivant :

- perfusion intraveineuse d’un soluté énergétique (500 ml d’Energidex®) ;

- injection intramusculaire d’un piroplasmicide, l’imidocarbe (5 ml de Carbésia®) ;

- injection intraveineuse d’un protecteur hépatique (60 ml d’Ornipural®). Lors de cette dernière injection, alors que la moitié du flacon environ est injectée, la vache tousse, se met à trembler, s’écroule en décubitus sterno-abdominal. La vessie se vide, la vache meurt en quelques instants après plusieurs soubresauts. Le Dr Véto se rend compte alors qu’il a confondu et inversé les flacons d’Ornipural® et de Carbésia®. Il déclare l’accident à son assurance en responsabilité civile professionnelle (RCP).

2. Le jugement : C’est bien l’injection qui a tué la vache !

Le Dr Expert, vétérinaire mandaté par la compagnie d’assurances, se rend sur place le jour même et procède à l’autopsie de l’animal, en présence de M. Eleveur et du Dr Véto. Selon ses constatations, « la vache, non déplacée depuis l’accident, se trouve en décubitus sterno-latéral, les membres postérieurs étendus vers l’arrière ». Cette position est jugée compatible avec une mort accompagnée de convulsions. « L’état général est bon, les muqueuses sont légèrement cyanosées, l’animal n’est pas anémié. L’utérus non gravide est totalement involué. La vessie contient une faible quantité d’urine marc de café, signant une hémoglobinurie typique de la piroplasmose bovine. Les intestins sont congestionnés, avec une arborisation massive. Aucune autre lésion n’est observée. »

Le Dr Expert conclut que « l’examen nécropsique est compatible avec une mort brutale iatrogène et incompatible avec un processus infectieux de type piroplasmose ancienne ». En tenant compte de son âge et de sa production moyenne au cours des lactations précédentes, il estime la valeur de l’animal à 8 000 F HT (1 219,60 €).

Sur la base de ce rapport, la compagnie d’assurances reconnaît l’engagement de la RCP du Dr Véto et propose une indemnisation de 7 200 F HT (1 097,63 €) à M. Eleveur.

3. Pédagogie du jugement : L’assurance indemnise la perte de chance de guérison

Dans son appréciation du dossier, la compagnie d’assurances a retenu que les constatations étaient compatibles avec une mort brutale iatrogène. La relation de causalité entre la mort de l’animal et l’inversion des médicaments ne fait, en effet, aucun doute. Carbésia®, piroplasmicide à base d’imidocarbe, se révèle être très choquant par voie intraveineuse. Cette voie d’administration est d’ailleurs formellement interdite par la notice du produit. La toxicité est bien connue et aurait dû engager le praticien à être particulièrement attentif lors de la préparation de ses injections. Il est vrai, à sa décharge, qu’il intervenait dans une étable entravée sombre, et que les conditionnements des flacons sont assez similaires. Néanmoins, ces circonstances auraient dû l’inciter à une prudence accrue. Ainsi, les soins délivrés par le Dr Véto ont bien été jugés « consciencieux et conformes aux données acquises de la science », mais ils n’ont pas été jugés « attentifs ». C’est sur cette base que la faute professionnelle a été admise. La compagnie d’assurances a également retenu le fait que l’autopsie a confirmé le diagnostic de babésiose. Cependant, comme aucune lésion hépatique ou rénale ni aucun état d’anémie ou d’ictère n’ont été mis en évidence, il a été admis que le bovin devait être en tout début d’évolution de cette maladie. La babésiose est certes une maladie grave chez les bovins, régulièrement mortelle sans traitement, et très difficile à guérir si elle a évolué sur plus de vingtquatre à quarante-huit heures. Toutefois, lorsque l’intervention a lieu en tout début d’évolution, les probabilités de guérison à la suite d’un traitement adapté sont bonnes. Il a donc été estimé que la faute professionnelle du Dr Véto était à l’origine d’une perte de chance de guérison de l’ordre de 90 %. C’est pourquoi le préjudice a été évalué à 8 000 (valeur de la vache) x 0,9 = 7 200 F HT. Il va sans dire que si la même mésaventure était arrivée au Dr Véto en traitant une vache atteinte de babésiose à un stade avancé, l’indemnisation proposée à l’éleveur aurait été plus réduite. Dans un dossier similaire, l’autopsie a révélé des lésions installées et jugées irréversibles. Il a alors été estimé que les chances de survie de la vache étaient quasi nulles : aucune indemnisation n’a été proposée à l’éleveur, bien que la faute professionnelle ait été reconnue.