Le point Vétérinaire n° 222 du 01/01/2002
 

CANCÉROLOGIE BOVINE

Pratiquer

CAS CLINIQUE

David Francoz

Faculté de médecine vétérinaire,
Saint-Hyacinthe J257C6 (Québec)

La rareté apparente des mésothéliomes chez les bovins pourrait être due à la difficulté de leur diagnostic, comme le suggère ce cas, confondu initialement avec une réticulopéritonite traumatique.

Résumé

Une vache holstein de sept ans est référée à la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe (Québec) pour anorexie, dépérissement progressif, chute de la production lactée et douleur abdominale. La présence des épanchements abdominal et thoracique, la douleur abdominale et la tachycardie avec pouls jugulaire, orientent le diagnostic en première analyse vers une réticulopéritonite traumatique avec péricardite, mais la radiographie et l’échographie permettent d’éliminer cette hypothèse. Lors d’une laparotomie exploratrice, de nombreux nodules de 1 à 50 mm de diamètre sont observés sur le péritoine et l’ensemble des séreuses abdominales. Suite à la constatation d’un phénomène tumoral généralisé, l’animal est euthanasié. Les examens histopathologiques permettent d’établir un diagnostic de mésothéliome. Le mésothéliome est un cancer rarement diagnostiqué chez les bovins, mais il n’est pas possible de savoir si cela est dû à sa rareté ou bien au fait qu’il peut être facilement confondu avec d’autres entités pathologiques et que son diagnostic histologique reste difficile.

Le mésothéliome est une tumeur maligne primaire des cellules mésothéliales. Ces cellules recouvrent les trois principales cavités cœlomiques que sont la cavité pleurale, la cavité péricardique et la cavité péritonéale. Des mésothéliomes sont observés chez l’homme et chez de nombreuses espèces animales, comme les bovins, les chevaux, les carnivores domestiques, et chez certaines espèces sauvages. Chez les bovins, des cas de mésothéliome sont rarement décrits. Le tableau clinique de cette tumeur peut être très variable et facilement confondu avec de nombreuses autres maladies, notamment avec une réticulopéritonite traumatique, comme dans ce cas clinique. L’évolution est toujours fatale ; aucun traitement ne peut être mis en place.

Cas clinique

1. Anamnèse

Une vache holstein de sept ans est référée à la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe (Québec) pour anorexie, dépérissement progressif, chute de la production lactée et douleur abdominale. Elle était séronégative vis-à-vis de la leucose bovine enzootique lors de son dernier contrôle. Aucun traitement spécifique n’a été mis en place avant son hospitalisation.

2. Examen clinique et première hypothèse diagnostique

A l’examen à distance, l’abdomen de l’animal a une forme dite “en pomme-poire”(1). Une tachycardie de 100 bat./min et la présence d’un pouls jugulaire sont notées. La température est normale (39,1 °C). L’examen attentif de l’animal suggère l’existence d’un épanchement abdominal (succussion positive dans le flanc droit et gauche) et d’un épanchement thoracique (présence d’une ligne de liquide à l’auscultation pulmonaire). L’animal présente une douleur abdominale. Le rumen est atone, les fèces sont mucoïdes.

La présence des épanchements abdominal et thoracique, la douleur abdominale et la tachycardie avec pouls jugulaire orientent le diagnostic en première analyse vers une hypothèse de réticulopéritonite traumatique avec péricardite. L’existence d’épanchements abdominal et thoracique peut cependant évoquer d’autres affections : des atteintes cardiaques, rénales ou hépatiques, des tumeurs (adénocarcinome, mésothéliome) (voir le TABLEAU “Diagnostic différentiel des épanchements abdominaux et/ou pleuraux chez les bovins”).

3. Premiers examens complémentaires

Hématologie-biochimie

Afin de rechercher les signes d’une inflammation importante et d’évaluer les fonctions et l’intégrité tissulaire du foie et des reins, des examens hémato-biochimiques sont réalisés (voir les TABLEAUX “Résultats hématologiques” et “Résultats biochimiques”). Si ce n’est une légère neutrophilie et une légère lymphopénie, l’hématologie ne révèle aucune anomalie. La biochimie est elle aussi parfaitement normale, les indicateurs d’atteintes hépatiques ou rénales sont normaux.

Échographie

Afin de confirmer la présence de liquide dans les cavités péritonéale et pleurale, et de vérifier l’intégrité du réseau, du foie, du rein droit et du cœur, une échographie abdominale et thoracique est effectuée. Une importante quantité de liquide est observée dans la cavité abdominale (PHOTO 1). Aucune anomalie n’est remarquée au niveau du réseau, du rein et du foie. Les contractions du réseau sont normales en fréquence et en amplitude. L’échogénécité du rein droit et du foie est parfaitement normale. L’échographie thoracique montre une quantité importante de liquide dans la cavité pleurale (PHOTO 2). Les structures cardiaques semblent parfaitement normales.

Paracentèse

Des paracentèses abdominale et thoracique sont réalisées. Les liquides recueillis ont un aspect séro-sanguinolent. Leur analyse cytologique révèle des transsudats modifiés, avec présence de cellules mésothéliales réactives, pouvant faire suspecter une péritonite et une pleurésie. La bactériologie est négative.

Radiographie

La radiographie du réseau ne permet de mettre en évidence aucun corps étranger traumatique, ni aucun signe de réticulite. Le réseau n’est néanmoins pas à sa place anatomique habituelle, puisqu’il apparaît fortement décollé de la paroi abdominale.

Les radiographies thoraciques ne permettent pas de distinguer la silhouette cardiaque ni les lobes pulmonaires ventraux, en raison d’une importante masse de densité liquidienne. Les lobes pulmonaires caudo-dorsaux sont normaux. De nouvelles radiographies sont réalisées après un drainage thoracique, mais aucune amélioration de l’image n’est notée.

Interprétation des résultats des examens complémentaires

La radiographie et l’échographie permettent d’éliminer avec certitude l’éventualité d’une réticulopéritonite traumatique. Les analyses sanguines et les échographies rénale, hépatique et cardiaque éliminent la possibilité d’atteinte rénale, hépatique ou cardiaque. A la suite de ces premiers examens complémentaires, les premières hypothèses diagnostiques peuvent être pratiquement toutes éliminées. Il reste à confirmer ou à infirmer la possibilité de péritonite et de pleurésie, et d’explorer la possibilité d’un phénomène tumoral : mésothéliome ou carcinome généralisé. A cause de leur pronostic et de conséquences thérapeutiques très différentes, la distinction entre un processus de nature inflammatoire et un processus tumoral est importante à faire. Pour cela, une laparotomie exploratrice et une pleuroscopie sont réalisées.

4. Laparotomie exploratrice et pleuroscopie

La laparotomie exploratrice est réalisée par le flanc droit. A l’ouverture de l’abdomen, une grande quantité de liquide séro-sanguinolent s’écoule. Le péritoine apparaît épaissi. Il est recouvert de nombreux nodules de 1 à 50 mm de diamètre. Ces derniers se retrouvent sur l’ensemble des séreuses abdominales, sur l’omentun (PHOTO 3). Après une exploration attentive, aucune autre anomalie ne peut être mise en évidence dans la cavité abdominale. Aucune masse tumorale primaire n’est détectable.

Un grattage et une biopsie des nodules sont effectués. Ils sont envoyés au service de pathologie clinique pour une analyse cytologique et histologique. Le grattage conclut à la présence de cellules mésothéliales réactives ou néoplasiques bien différenciées. L’histologie de la biopsie conclut quant à elle à un phénomène néoplasique abdominal, sans toutefois pouvoir en déterminer la cause. La distinction entre mésothéliome et carcinome ne peut être effectuée.

La pleuroscopie révèle, elle aussi, la présence de nombreux nodules sur les plèvres viscérales et pariétales.

Suite à la constatation d’un phénomène tumoral généralisé, l’animal est euthanasié.

5. Autopsie

Examen macroscopique

Environ vingt litres d’épanchement rosé clair sont trouvés dans la cavité abdominale. On note la présence de nombreux nodules blanc gris fermes, de 1 à 20 mm de diamètre, sur le péritoine viscéral et pariétal (PHOTO 4). On observe également la présence d’environ cinq litres d’épanchement jaunâtre clair dans la cavité thoracique et un litre dans le sac péricardique. Les plèvres viscérale et pariétale, ainsi que les feuillets viscéral et pariétal du péricarde, présentent aussi de nombreux nodules (PHOTO 5). Certains nœuds lymphatiques sont hypertrophiés. Aucune masse tumorale primaire n’est trouvée.

Examen microscopique

L’examen microscopique et l’immuno-histochimie sont nécessaires pour pouvoir établir un diagnostic de certitude et différencier un carcinome d’un mésothéliome. L’examen histologique montre des cellules néoplasiques avec de grosses vacuoles PAS-positives. On retrouve de nombreuses cellules néoplasiques dans les sinus des nœuds lymphatiques hypertrophiés, ainsi que dans quelques vaisseaux pulmonaires et plusieurs vaisseaux lymphatiques du péritoine. A l’examen immuno-histochimique, ces cellules néoplasiques sont pancytokératine-positives et variablement vimentin-positives.

6. Diagnostic

L’ensemble de ces observations permet de poser un diagnostic de mésothéliome mixte touchant les trois cavités cœlomiques.

Discussion

1. Épidémiologie et étiologie des mésothéliomes

Les mésothéliomes constitueraient 1,6 % des tumeurs rencontrées chez les bovins. Dans cette espèce, contrairement à l’homme, ils atteignent essentiellement la cavité péritonéale. Il existe chez les bovins une forme dite congénitale, qui touche les fœtus et les nouveau-nés, et une forme classique que l’on retrouve chez les animaux âgés. Dans les autres espèces animales comme chez l’homme, seule la dernière forme est décrite.

Alors que pour l’homme un rapport avec l’exposition aux fibres d’amiante a pu être mis en évidence, aucun facteur prédisposant n’a été décrit chez les bovins.

2. Pathogénie

Le mésothéliome est une tumeur maligne, mais sa capacité métastatique est très faible. Sa propagation se fait essentiellement par continuité. Ainsi, le mésothéliome chez les bovins débute principalement au niveau abdominal, pour s’étendre progressivement jusqu’au diaphragme et atteindre la cavité pleurale, et par extension progressive la cavité péricardique.

Trois mécanismes différents sont avancés pour expliquer les épanchements abondants associés à ce cancer :

- une augmentation de la perméabilité vas-culaire suite à l’inflammation des séreuses associée à la présence des cellules mésothéliales néoplasiques ;

- une production abondante de liquide par les cellules mésothéliales néoplasiques ;

- le blocage du drainage lymphatique consécutif à une obstruction des canaux lymphatiques par les cellules tumorales.

3. Morphologie et histologie

Aspect macroscopique

De nombreux nodules de 1 à 20 mm de diamètre, de couleur grisâtre, sont visibles sur l’ensemble des séreuses pariétales et viscérales de la cavité cœlomique atteinte.

Aspect histologique

Les cellules mésothéliales peuvent se développer soit comme des cellules mésenchymateuses, soit comme des cellules épithéliales. Cette caractéristique est à l’origine de trois types de mésothéliomes :

- lorsque les cellules néoplasiques se développent comme des cellules mésenchymateuses, le mésothéliome est de type sarcomoïde. Il peut être confondu histologiquement avec un fibrosarcome (à l’examen immuno-histochimique, ces cellules sont vimentin-positives) ;

- lorsque les cellules néoplasiques se dévelop-pent comme des cellules épithéliales, le mésothéliome est de type épithélial. Ce type est le plus fréquent ; il peut être confondu avec un adénocarcinome (à l’examen immuno-histochimique, ces cellules sont cytokératine-positives) ;

- lorsque les deux types cellulaires se développent, le mésothéliome est de type mixte (des cellules sont vimentin-positives, d’autres sont cytokératine-positives).

4. Signes cliniques

Les signes cliniques dépendent de la cavité cœlomique atteinte. Ils peuvent donc être variables. Des symptômes non spécifiques comme le dépérissement, l’anorexie, la chute au lait sont associés à des signes reflétant la cavité atteinte : dyspnée, insuffisance cardiaque, douleur abdominale, distension abdominale, orchite, etc.

5. Diagnostic

Le diagnostic de certitude est difficile à établir. Seuls la biopsie et le grattage des nodules, suivis d’un test immuno-histochimique avec la cyto-kératine et le vimentin, permettent de différencier un carcinome d’un mésothéliome. Même après avoir réalisé ces tests, le diagnostic peut parfois encore être difficile à établir. L’hématologie et la biochimie ne présentent aucune modification particulière. En imagerie médicale, l’échographie pourrait être intéressante car les nodules sont parfois visibles à la surface de certains organes abdominaux.

A cause de la grande variété de tableaux cliniques, le diagnostic différentiel est large. Il explique pourquoi le mésothéliome peut être facilement confondu avec un grand nombre de maladies (voir le TABLEAU “Diagnostic différentiel des épanchements abdominaux et/ou pleuraux chez les bovins”).

6. Traitement

Il n’existe aucun traitement du mésothéliome. Des tentatives de chimiothérapie sont décrites chez les animaux domestiques, mais sans succès.

Un traitement par castration a été entrepris lors d’une atteinte de la tunique vaginale chez quatre taureaux, mais les résultats ont été mitigés (deux rémissions).

Conclusion

Le mésothéliome est un cancer rarement diagnostiqué, mais il n’est pas possible de savoir si cela est dû à sa rareté, ou au fait qu’il peut être facilement confondu avec d’autres entités pathologiques et que son diagnostic histologique reste difficile.

(1) Lorsque l’animal est vu de face, le flanc gauche a une forme de “pomme”(creux du flanc et partieinférieure du flanc arrondis),et le flanc droit a une formede “poire” (partie inférieure du flanc arrondie).Cette apparence est à relier avec la forme en L que prend le rumen lors de syndrome vagal.

Points forts

Le tableau clinique du mésothéliome peut être très variable chez les bovins. Ce cancer peut facilement être confondu avec de nombreuses autres maladies.

L’évolution du mésothéliome est toujours fatale. Il n’existe aucun traitement.

Le mésothéliome est une tumeur maligne, à faible capacité métastatique, dont la propagation s’effectue essentiellement par continuité.

Contrairement à ce que l’on observe chez l’homme, les mésothéliomes atteignent essentiellement la cavité péritonéale chez les bovins.

Les bovins sont la seule espèce chez qui une forme congénitale de mésothéliome est décrite.

À lire également

- Perre D. Les mésothéliomes des bovins adultes. Point Vét. 1989 ; 21(125): 829-830.

PHOTO 1. Echographie abdominale au niveau de l’abdomen cranial gauche. Noter l’abondante quantité de liquide séparant le réseau de la paroi abdominale.

PHOTO 2. Echographie thoracique à la limite entre la cavité thoracique et abdominale. Noter l’importante quantité de liquide séparant la plèvre pariétale et viscérale, ainsi que la présence de fibrine.

PHOTO 3. Aspect de l’omentun et de la caillette lors de la laparotomie exploratrice. Noter les nombreux nodules à leur surface.

PHOTO 4. Aspect du foie.

PHOTO 5. Aspect des poumons.

Diagnostic différentiel des épanchements abdominaux et/ou pleuraux chez les bovins

(1) RPT : réticulopéritonite traumatique.

Résultats hématologiques

Résultats biochimiques