Le point Vétérinaire n° 367 du 01/07/2016
 

CONDUITE D’ÉLEVAGE

Technique

Ségolène Minster

Mammites et infertilité sont les premières causes de réforme des vaches laitières. Or celles-ci sont liées. Quelles perspectives envisager pour la prise en charge thérapeutique ?

En France, seule une vache sur deux atteint le troisième vêlage. Un agriculteur réforme en moyenne un tiers de son troupeau annuellement. À la réforme, les vaches ont en moyenne 2,5 lactations. Or les vaches laitières expriment leur plein potentiel laitier à la troisième lactation, et avant l’âge de 2 ans elles n’ont rien produit (photo). Ainsi une vache réformée trop tôt a passé plus de temps sans produire qu’en production. L’allongement de la carrière d’une vache permet davantage d’augmenter sa marge nette que la réduction de l’âge au premier vêlage. Dans le contexte économique actuel du prix bas du lait, il convient de promouvoir au maximum la longévité des vaches, afin de bénéficier d’un meilleur retour sur investissement. Les paramètres de reproduction constituent un des facteurs de la rentabilité des élevages. Mammites et infertilité représentent les premières causes de réforme en élevage laitier. Il convient donc d’apprendre à gérer simultanément ces affections.

Quelques chiffres

Différentes études ont analysé l’effet délétère des mammites sur les paramètres de la reproduction. Une étude rétrospective américaine sur 752 vaches laitières a montré que l’intervalle vêlage-première insémination artificielle (IV-IA) est plus long chez les vaches ayant présenté une mammite clinique (77,3 jours versus 67,8 jours chez les vaches saines) [2]. Une étude rétrospective menée sur 967 vaches laitières a indiqué que le nombre de jours non gestants (IV-IA fécondante), le nombre d’inséminations réalisées pour une insémination fécondante, et le taux de vaches vides à 224 jours post-partum étaient plus élevés chez les vaches à mammites cliniques par rapport aux vaches saines [1]. Si les infections à germes gram positif sont généralement considérées comme plus banales, des études montrent que le germe n’est pas obligatoirement déterminant sur la dégradation des paramètres de fertilité. Des vaches infectées expérimentalement par Streptococcus uberis ne répondent pas à un traitement lutéolytique à base de prostaglandines F2a, et ne vont pas exprimer de chaleurs. Davantage d’inséminations sont nécessaires pour remplir une vache qui a subi une mammite. Des études révèlent aussi qu’il n’existe aucune corrélation entre la gravité de la mammite (clinique versus subclinique) et la dégradation des paramètres de reproduction. De plus, quel que soit le moment de survenue d’une mammite, celle-ci va dégrader la reproduction. Ainsi, même si une vache est touchée en début de lactation, la mammite pourrait dégrader les performances de reproduction ultérieurement.

Mécanismes physiopathologiques

Les bactéries détectées dans la mamelle induisent une réaction inflammatoire de défense et la sécrétion par le tissu mammaire de cytokines (facteur de nécrose tumorale α [TNFα], interleukine-1 [IL-1]), qui localement entraînent une vasodilatation afin de favoriser l’afflux de cellules immunitaires sur le site d’infection. L’inflammation et la libération de thromboxanes et de prostaglandines, en particulier la PGF2α, vont provoquer, en l’absence de gestation, la lyse précoce du corps jaune, entraînant un retour en chaleurs plus rapide. Si une gestation est en cours, cela cause une mortalité embryonnaire précoce. Les IL-1 et TNFα ont également un effet négatif sur les follicules en phase de croissance folliculaire et, en particulier, sur leur acquisition de récepteurs à l’hormone lutéinisante (LH). Par ailleurs, la douleur fait synthétiser davantage de cortisol et le taux de LH diminue. La synthèse d’œstradiol est réduite, l’expression des chaleurs est diminuée. Le corps jaune résultant est plus petit, produit moins de progestérone. L’hyper­thermie peut aussi provoquer des mortalités embryonnaires précoces, et augmenter l’IV-IA fécondante. De plus, la douleur réduit l’ingestion et le bilan énergétique est déficitaire. L’inflammation agit négativement à plusieurs niveaux, se traduisant par des paramètres de reproduction altérés.

Travaux d’une étude paneuropéenne de l’équipe de S. McDougall

Une équipe de vétérinaires a cherché à savoir si la gestion des phénomènes inflammatoires lors de mammites peut améliorer les performances de reproduction, notamment si l’administration de méloxicam (Metacam®) dans le traitement des mammites cliniques améliore les performances de reproduction. Pour cela, une étude multicentrique, randomisée, en double aveugle a été réalisée. Elle a été menée dans six pays européens (France, Italie, Espagne, Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni), au sein de 61 troupeaux laitiers, recrutés par des vétérinaires praticiens.

Objectif

L’objectif de l’étude est de comparer le taux de réussite en première IA, le nombre d’IA réalisées pour une IA fécondante, la probabilité de gestation entre 120 et 200 jours post-partum, le taux de réforme dans les 300 jours après traitement, chez des vaches qui ont présenté une mammite clinique et été traitées avec ou sans traitement inflammatoire non stéroïdien (méloxicam).

Protocole

Dans cette étude, 509 vaches laitières ont été incluses. Les vaches laitières recrutées sont non gestantes, à moins de 120 jours post-­partum. Elles présentent une mammite clinique légère à modérée sur un quartier. Les vaches fortement abattues, couchées, avec une hyperthermie forte n’ont pas été incluses dans l’étude. Les deux lots, méloxicam versus témoin, sont similaires en termes de température rectale, d’aspect macroscopique du lait, de score de Californian Mastitis Test, en comptage cellulaire et en isolements bactériens. Ces critères ont été évalués au moment de l’inclusion, et 14 et 21 jours après la mise en place du traitement.

Traitement médical

Au moment de l’inclusion, un traitement antibiotique intramammaire est réalisé (qui peut être répété jusqu’à trois fois à 24 heures d’intervalle). Les animaux reçoivent aussi soit un traitement placebo, soit un traitement anti-inflammatoire à base de méloxicam.

Résultats

Le taux de réussite en première IA est meilleur dans le lot ayant reçu un anti-inflammatoire que dans le lot témoin (31 % versus 21 % de réussite en première IA). Dans le lot méloxicam, la proportion de vaches gestantes dans les 120 jours post-partum est plus importante que dans le lot témoin (40 % versus 31 %). Enfin, le nombre d’IA nécessaires pour obtenir une IA fécondante est plus faible en moyenne chez les animaux ayant reçu un anti-inflammatoire, 2,43 IA versus 2,92 IA pour le lot témoin. Aucune différence significative n’existe dans la réussite de l’IA dans les 21 jours suivant la période d’attente et le taux de réforme dans les 300 jours après traitement entre les deux lots. Ces résultats sont indépendants de la souche bactérienne mise en cause dans les mammites.

Conclusion

Cette étude suggère le bénéfice d’un traitement anti-inflammatoire lors de la prise en charge de mammites cliniques sur la fertilité des vaches laitières. Lors de mammite modérée, quelle que soit l’espèce bactérienne en cause, l’administration de méloxicam, en plus d’un traitement antibiotique adapté, a amélioré le taux de réussite en première IA, et diminué le nombre d’IA nécessaires. Il n’est pas mis en évidence de bénéfice sur le taux de réforme dans les 300 jours après le traitement.

Seules des vaches avec une mammite modérée, sans lésion sévère des trayons, ont été incluses dans l’étude. Parce que les phénomènes inflammatoires ont des effets délétères à différents niveaux sur la reproduction, l’administration d’un anti-inflammatoire lors de mammite clinique aurait des bénéfices sur la fertilité des vaches laitières. Les autres inflammations (panaris par exemple) présenteraient également un impact négatif sur la reproduction. Il s’agit de la première étude de terrain s’intéressant à l’impact de l’inflammation sur la reproduction. Un chiffrage économique des bénéfices à prévoir n’a pas encore été établi.

  • Article réalisé d’après une conférence de presse Boehringer-Ingelheim et de l’article “Addition of meloxicam to the treatment of clinical mastitis improves subsequent reproductive performances” de S. McDougall et coll. J. Dairy Sci. 2016;99:2026-2042.

Références

  • 1. Fuenzalida MJ et coll. The association between occurrence and severity of subclinical and clinical mastitis on pregnancies per artificial insemination at first service of holstein cows. J. Dairy Sci. 2015;98:1-15.
  • 2. Schrick FN et coll. Influence of subclinical mastitis during early lactation on reproductive parameters. J. Dairy Sci. 2001;84:1407-1412.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Le plein potentiel laitier est exprimé à la troisième lactation.

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