Le point Vétérinaire n° 321 du 01/12/2011
 

HÉMATOLOGIE CANINE

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Julien Bazelle

Queen’s Veterinary
School Hospital,
Cambridge University,
Madingley Road,
Cambridge, CB3 0ES,
Royaume-Uni
jjfb3@cam.ac.uk

La thromboélastographie est plus sensible que la mesure des temps de coagulation classique. Néanmoins, le matériel est encore onéreux, l’analyse des tracés reste difficile et elle nécessite une formation particulière.

Le diagnostic des chiens atteints de troubles de la coagulation est classiquement évalué par l’analyse du taux plaquettaire et la mesure des temps de coagulation (temps de prothrombine, de céphaline activée, etc.). Toutefois, ces valeurs souffrent d’un manque de sensibilité et de spécificité, ce qui rend le diagnostic et le suivi des troubles de la coagulation d’autant plus difficiles [2, 13]. Ces défauts sont probablement dus à la technique d’analyse des temps de coagulation qui évalue la coagulation sur plasma et non sur sang total. Celle-ci ne prend donc pas en compte les interactions complexes entre les facteurs de coagulation et les composants cellulaires de la coagulation.

La thromboélastographie est une méthode développée en médecine humaine en 1948 et qui a récemment connu un regain d’intérêt [7]. Contrairement à l’analyse classique des troubles de la coagulation, ce procédé décrit de façon dynamique l’ensemble des phases de la formation du caillot sanguin (agrégation, propagation, fibrinolyse) et donne également des informations utiles sur la fonction plaquettaire.

Il existe actuellement deux principales techniques d’évaluation des propriétés viscoélastiques du sang : la thromboélastographie (TEG®) et la thromboélastométrie (Rotem®). Ces deux méthodes ne diffèrent pas sur le principe, mais présentent de subtiles différences techniques entraînant des résultats non comparables [8, 11]. Dans les deux cas, du sang citraté non centrifugé est placé dans une coupelle préchauffée à 37 °C dans laquelle se trouve un produit activateur de la coagulation (dont la composition varie selon la méthode utilisée et le test effectué). Une tige connectée à un capteur est plongée dans la coupelle. Une rotation de la coupelle (Teg®) ou de la tige (Rotem®) est appliquée. Au fur et à mesure que le caillot sanguin se forme dans la coupelle, la viscosité de l’échantillon s’intensifie, entraînant le mouvement de la tige (Teg®) ou une augmentation de la résistance au mouvement (Rotem®). Un capteur détecte les mouvements de la tige et les retranscrit sous forme de graphique (figure 1) [2, 5].

Différentes variables sont mesurées et permettent de définir les phases successives de la coagulation (figure 2). La nomenclature varie entre la Teg® et la Rotem®. Pour des raisons pratiques, cet article n’évoque que la nomenclature de la Teg®. Le temps de formation de thrombine (R), la durée et la vitesse de formation du caillot (K et l’angle α), la solidité du caillot (MA) et la lyse du caillot (Ly) sont les variables les plus fréquemment analysées grâce à cette technique. L’évaluation des tracés permet de définir des profils des animaux sans trouble apparent de la coagulation, d’autres souffrant d’hypercoagulabilité et prédisposés aux épisodes thromboemboliques. D’autres sont atteints d’hypocoagulabilité, par exemple lors de troubles de la fonction plaquettaire, ou présentent une hyperfibrinolyse (figure 3).

Les techniques de mesure thromboélastographiques ont été intensivement étudiées en médecine humaine pour l’évaluation des complications thromboemboliques après une chirurgie cardiaque ou hépatique, des troubles de coagulation post-traumatiques ou encore lors de saignements importants, afin de déterminer la nature et la quantité des fluides à administrer. Les études comparatives ont démontré la supériorité de la thromboélastographie sur les temps de coagulation dans ces contextes et dans la détermination de l’efficacité d’un traitement anticoagulant, bien que les résultats soient variables entre les différentes études [1, 10].

En médecine vétérinaire, plusieurs études se sont intéressées à l’application de la thromboélastographie (Teg®) chez le chien. Ces études ont permis de confirmer la présence d’un état d’hypercoagulabilité dans des maladies telles que l’anémie hémolytique à médiation immune, les entéropathies exsudatives, les endotoxémies, certains cancers, la coagulation intravasculaire disséminée ou encore la parvovirose [3, 4, 6, 9, 12, 14, 16]. La présence d’un état d’hypercoagulabilité défini par thrombo-élastographie est généralement associée à une diminution du taux de survie des chiens testés, en comparaison avec ceux présentant une coagulation normale [3, 9]. Un diagnostic précoce permet de prévenir des complications de thrombo-embolie en optimisant le traitement. Un état d’hypocoagulabilité a aussi été détecté, mais moins fréquemment chez des animaux cancéreux ou atteint de coagulation intravasculaire disséminée [9, 16]. Enfin, comme en médecine humaine, la thromboélastographie s’est montrée supérieure dans l’évaluation des traitements à l’héparine ou autres anticoagulants en comparaison avec les temps de coagulation classiques [13].

Actuellement, aucune étude qui évalue la thromboélastométrie en médecine vétérinaire n’a été publiée et la comparaison entre ces deux méthodes de mesure de viscoélasticité sanguine n’est donc pas encore réalisable. De même, aucune étude similaire en médecine féline n’a été réalisée.

Il existe toutefois des limites à l’utilisation de la thromboélastographie en médecine vétérinaire. Le matériel reste peu disponible, donc onéreux. De même, l’analyse des tracés thromboélastographiques reste difficile et nécessite une certaine expérience. De plus, aucun réel consensus n’existe sur l’établissement de valeurs de référence. Ainsi, bien que la thromboélastographie prenne en compte les composants cellulaires et plasmatiques de la coagulation, ce test ne reflète pas complètement la situation in vivo (température fixée généralement à 37 °C, effet de l’endothélium vasculaire non pris en compte, utilisation d’activateurs de la coagulation, etc.). Les valeurs de thromboélastographie doivent s’interpréter dans un contexte clinique. De plus, un tracé normal n’exclut pas la présence de trouble de la coagulation.

La thromboélastographie est une méthode plus sensible que la mesure des temps de coagulation classique, permettant une analyse plus spécifique des différentes phases de la coagulation. Son principal intérêt réside dans la possibilité de diagnostiquer, de prévenir et de suivre les chiens en état d’hypercoagulabilité. Davantage d’études sont nécessaires pour définir les valeurs de référence et les indications de cette technique.

Références

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  • 2. Donahue SM, Otto CM. Thromboelastography: a tool for measuring hypercoagulability, hypocoagulability, and fibrinolysis. J. Vet. Emerg. Crit. Care. 2005; 15(1): 9-16.
  • 3. Elrap O, Yilmaz Z, Failing K et coll. Effect of experimental endotoxemia on thromboelastography parameters, secondary and tertiary hemostasis in dogs. J. Vet. Intern. Med. 2011; 25(3): 524-531.
  • 4. Fenty RK, DeLaforcade AM, Shaw SP et coll. Identification of hypercoagulability in dogs with primary immune-mediated haemolytic anemia by means of thromboelastography. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2011; 238(4): 463-467.
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  • 8. Johansson PI, Stissing T, Bochsen L et coll. Thromboelastography and thromboelastometry in assessing coagulopathy in trauma. Scand. J. Trauma. Resuscitation and Emerg. Med. 2009; 17(1): 45-52.
  • 9. Kristensen AT, Wiinberg B, Jessen LR et coll. Evaluation of human recombinant tissue factor-activated thromboelastography in 49 dogs with neoplasia. J. Vet. Intern. Med. 2008; 22: 140-147.
  • 10. Martini WZ, Cortez DS, Dubick MA et coll. Thromboelastography is better than PT, aPTT, and activated clotting time in detecting clinically relevant clotting abnormalities after hypothermia, hemorrhagic shock and ressuscitation in pigs. J. Trauma. 2008; 65: 535-543.
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  • 12. Otto CM, Rieser TM, Brooks M B et coll. Evidence of hypercoagulability in dogs with parvoviral enteritis. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2000; 217(10): 1500-1504.
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  • 14. Sinnott VB, Otto CM. Use of thromboelastography in dogs with immune-mediated haemolytic anemia: 39 cases (2000-2008). J. Vet. Emerg. Crit. Care. 2009; 19(5): 484-488.
  • 15. Vilar P, Couto CG, Westendorf N et coll. Thromboelastographic tracings in retired racing greyhounds and in non-greyhound dogs. J. Vet. Intern. Med. 2008; 22: 374-379.
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FIGURE 1
Principe du mécanisme de la thrombo-élastographie

1 : coupelle contenant un activateur de la coagulation. 2 : sang prélevé dans un tube citraté. 3 : tige. 4 : analyseur et retranscription graphique. 5 : mouvement rotationnel de la coupelle (Teg®) ou de la tige (Rotem®).

FIGURE 2
Tracé thrombo-élastographique indiquant les variables les plus communément utilisées

R : temps de réaction, temps de latence avant la synthèse de thrombine ; alpha : angle α, définissant la vitesse de formation du caillot ; K : temps de formation du caillot ; MA : amplitude maximale de mouvement, définissant la solidité du caillot ; Ly30 : ratio entre l’amplitude à 30 minutes et l’amplitude maximale, permettant de caractériser la fibrinolyse. Un Ly60 peut également être calculé.

FIGURE 3
Exemples de tracés thrombo-élastographiques

A : Tracé normal. B : Hypercoagulabilité. C : Hypocoagulabilité. D : Hyperfibrinolyse.

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