Le point Vétérinaire n° 300 du 01/11/2009
 

ALIMENTATION DES VACHES LAITIÈRES

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FOCUS

Béatrice Bouquet

Cabinet vétérinaire, 8, rue des Déportés, 80220 Gamaches

La balance électrolytique et le bilan anion/cation alimentaires permettent d’adapter la ration à des problématiques de production modernes.

Pas simple le rationnement des vaches laitières ? Et encore moins depuis que s’y ajoute la problématique des électrolytes des rations. Ces vieilles notions ont été remises au goût du jour et sont actuellement utilisées en pratique pour prévenir ou corriger des situations à risque modernes en termes de production et de santé, avec en premier lieu l’acidose. Les techniciens de l’alimentation animale, dont quelques vétérinaires, ont planché sur le sujet lors de la session de formation proposée par l’Association française des techniciens de l’alimentation et des productions animales (Aftaa) le 1er octobre dernier à Paris. Enseignants et chercheurs, agronomes et vétérinaires (Henri Brugère, à l’École nationale vétérinaire d’Alfort) ont éclairé ce domaine que notre esprit de praticien aborde souvent avec réticence (trop complexe ?, effet de mode ?). Si cette notion renvoie aux grands principes d’équilibre et de régulation acido-basique des différents secteurs de l’organisme, elle n’est pas que théorique. Travailler sur l’équilibre électrolytique d’une ration améliore la qualité de la coquille de l’œuf, la survie des porcelets ou encore le taux butyreux du lait de la vache soumise à une ration acidogène. Cela permet surtout de composer avec des contextes de production donnés : besoin de produire beaucoup, de diminuer l’impact du stress thermique estival, de réduire les déchets métaboliques azotés polluants, etc. Le regain d’intérêt sur le pouvoir acidogène des aliments vient aussi de l’évolution des prix des matières premières : les tourteaux de soja, capables de stabiliser les rations à la hausse d’un point de vue électrolytique, sont devenus chers.

Une “nouvelle” préoccupation

« Tes vaches sont en acidose, d’où leurs problèmes de santé : baisse le niveau d’apport, ou bien vérifie l’équilibre azote énergie de ta ration », nous entendions-nous dire, en simplifiant… À l’avenir, il va être nécessaire d’ajouter : « Corrige les électrolytes. »

Les réponses des vaches aux variations de la balance électrolytique alimentaire (BEA) sont régies par des lois, donc il est possible de modifier la production en qualité, voire en quantité (ingestion, production, taux butyreux) (encadré). Toutefois, les lois de réponse ne sont pas si simples. Divers autres facteurs de composition de la ration entrent en jeu : « L’effet de l’accroissement de la BEA sur les réponses zootechniques dépend de la nature de la ration (glucides rapides, teneur en protéines) et du statut de l’acidose métabolique ou ruminale de l’animal à BEA faible », explique notamment Emmanuelle Apper Bossard, de l’École supérieure d’agronomie (ESA) d’Angers, s’appuyant sur la bibliographie et les essais de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). Accroître la BEA permet de sécuriser une ration à risque d’acidose (riche en glucides à dégradation rapide), mais cela est inutile si la ration est riche en protéines (risque d’alcalose ?). La forte variabilité individuelle de réponse aux variations de la BEA vient aussi compliquer la donne. Ainsi, si l’usine à produire qu’est la vache laitière va pouvoir être poussée encore un peu plus loin grâce à ce concept de BEA, des failles restent possibles chez quelques-unes de ces belles mécaniques. Mieux comprendre le lien entre le pH ruminal et le pH systémique permettrait d’affiner les lois de réponse. À ce titre, le rôle de la salivation et de la mastication mérite d’être approfondi.

Améliorer la BEA en conditions de stress estival

La notion de BEA est intéressante en situations de stress de production modernes. Par exemple, le consultant italien Paolo Colturato l’utilise pour (faire) comprendre et améliorer la réponse de la vache au stress thermique. Il s’agit d’une problématique vive en Italie du Nord, où la forte chaleur estivale couplée à une forte humidité (un peu comme dans le sud-ouest de la France) est particulièrement mal tolérée par les vaches hautes productrices. Sont alors observées des “acidoses estivales”, parce que la vache augmente sa sudation, son rythme respiratoire (halètement), sa diurèse, et qu’elle diminue sa salivation et son ingestion, sans compter les adaptations hormonales induites (GH, thyroïde, surrénales). Après avoir quantifié les pertes de revenu induites et traduit les troubles observés lors de variation de la BEA, les travaux italiens s’orientent désormais vers l’objectivation directe des défauts électrolytiques/acido-basiques en élevage par le recours à des appareils portables de mesure des gaz du sang (Emogas®). Des correcteurs de BEA “spécial été” sont d’ores et déjà proposés sur le marché. La BEA estivale minimale en situation de stress thermique doit être revue à la hausse à 400 mEq/kg MSI. Certains sels présentent alors un intérêt particulier (le carbonate de potassium permet aussi de compenser les pertes en K+ par la sueur, mais il sera bientôt interdit).

Des tables pour composer avec les électrolytes

Les formulateurs d’aliment savent “manipuler” la BEA pour s’adapter aux différentes espèces/stades/conditions de production (présentation par Sébastien Douet, à l’Aftaa).

Par exemple, chez les laitières, une balance électrolytique (BE) minimale de 300 à 350 mEq/kg de matière sèche ingérée (MSI) en production est recherché, alors que, chez les vaches taries, la BE est maintenue entre 50 et 150 mEq/kg MSI, pour prévenir la fièvre vitulaire. Les valeurs analytiques en K, Na et Cl sont disponibles pour divers ingrédients, par exemple dans les tables Inra en France, récemment enrichies à partir d’analyses effectuées sur de multiples échantillons (maïs, herbe, pulpe de betterave). Des équations de conversion ont été établies pour passer de la BEA du fourrage frais à celle du fourrage conservé et de la BEA au BACA (BEA = 1,05 BACA [bilan anion/cation alimentaire] + 37 pour l’ensilage de maïs, par exemple). Il reste à enrichir les bases de données (légumineuses ?) et à établir davantage de ponts, explique J.-L. Peyraud de l’Inra Rennes. Pour optimiser la balance électrolytique, les matières premières végétales seules ne permettent pas toujours de répondre aux exigences de formulation, d’où le recours à des ingrédients atypiques (mélasse de betterave pour alcaliniser), à des additifs de synthèse (chlorure de choline, de lysine) ou à des sels (certains sont considérés comme des additifs, d’autres non) (figure 1). Le bicarbonate de sodium et, mieux encore, le sulfate de sodium sont d’intéressants alcalinisants en lactation. À l’inverse, le chlorure de magnésium ou de calcium acidifie les rations au tarissement (figure 2 complémentaire sur www.WK-Vet.fr). Les apports sont donc raisonnés non seulement pour les minéraux pris indépendamment (Na, etc.), mais aussi en termes de BEA (tableau complémentaire sur www.WK-Vet.fr). Le recours au sel pur NaCl est inutile sur le plan acido-basique (BE = 0 : des sels de sodium sans chlore sont nécessaires), mais celui-ci reste une source économique d’apport en sodium en amont des considérations acido-basiques.

Certains minéraux font problème. Ils ont un effet électrolytique avec le BACA, et non avec la BEA en raison de leur richesse en soufre, non prise en compte dans la formule de la BEA (par exemple, le sulfate de magnésium). Autre difficulté, la BE peut varier, notamment, selon les procédés de fabrication, comme pour le tourteau de colza ou les drèches. Or ces matières premières sont abondamment disponibles (sous-produits de la filière biocarburants) et possèdent potentiellement un fort pouvoir alcalinisant. Il est donc tentant d’y recourir dans les contextes actuels d’acidose latente et de prix élevé du tourteau de soja.

  • (1) Voir l’article du même auteur dans ce numéro.

Encadré 1 : Du BACA à la BEA

Pourquoi travailler à réguler le pH de l’organisme ? Parce que celui-ci affecte de nombreux mécanismes physiologiques (nerfs, muscles, hormones). Il agit sur la dissociation des sels, l’ionisation des macromolécules, la conformation des protéines, la fixation/défixation d’ions et de molécules organiques, l’activité des enzymes et la sensibilité des récepteurs, d’où probablement son impact sur les productions zootechniques, explique Henri Brugère de l’ENVA. L’absorption des cations et anions (électrolytes) est déterminante pour l’équilibre acido-basique de l’organisme, d’où l’idée d’aborder l’équilibre acido-basique en étudiant le “contenu” en électrolytes de la ration, en particulier ceux qui sont déterminants. Différents modes d’expression sont utilisés, avec une grande confusion dans les publications.

Le bilan anion/cation alimentaire (BACA, DCAB en anglais) répond par exemple à différentes formules, intégrant ou non les ions à effet minoritaire, et avec ou sans coefficients :

BACA = (Na+ + K+ + Mg2+ +Ca2+ ) - (Cl-+P-+ S2-inorganiques)

ou = (Na+ + K+ + Mg2+) - Cl-

ou = (Na+ + K+ + 0,3Mg2+ + 0,38Ca2+) - (Cl-+ 0,6S2-)

Il est possible de ne tenir compte “que” des ions forts (à effet acido-basique déterminants car ces ions sont totalement absorbables quelle que soit la source alimentaire et sont largement impliqués dans la régulation de l’équilibre acido-basique). Cela est pratique car l’analyse de la teneur en soufre coûte cher et est peu fiable, d’où la formule simplifiée :

Balance (ou bilan) électrolytique alimentaire BEA (strong ion difference en anglais) = (Na+ + K+) - Cl-

ce qui donne, avec les taux d’anions cations en g/kg de matière sèche :

BEA = 1000 (Na+/23 + K+/39 - Cl-/35,5) mEq/kg Le pH n’est pas seulement influencé par les apports alimentaires d’électrolytes : il l’est aussi par la fonction respiratoire (perte de CO2), par l’activité musculaire, par les métabolites alimentaire (glucides, matière azotée, etc.), par des maladies (vomissements, diarrhées, affections rénales), et dans le cas particulier des ruminants, par l’intensité de la rumination et de la mastication. Le calcul de la balance électrolytique alimentaire (ou du BACA) ne “garantit” donc pas un état d’équilibre acido-basique optimal pour toutes les vaches du troupeau et il reste intéressant d’aborder cette problématique aussi par le biais de mesures sur l’animal (mesure des gaz du sang, ou plus simplement du pH urinaire(1)).

EN SAVOIR PLUS

– Gelfert CC. Importance pratique du bilan anion/cation alimentaire chez les vaches laitières. Conférence au prochain Forum buiatrie européen, Marseille, 1-3 décembre 2009. http://www.buiatricsforum.com/frebf2009 infosgene.html

– Gruenberg W. Effets de rations à bas BACA en période sèche sur l’ingestion et le métabolisme de la vache laitière en péripartum. Conférence au prochain Forum buiatrie européen, Marseille, 1-3 décembre 2009. http://www.buiatricsforum.com/frebf2009 infosgene.html

– Sauvant et coll. Tables de composition et de valeur nutritive des matières premières destinées aux animaux d’élevage. Ed. Inra, 2002.

Figure 1 : Comparaison BE/BACA pour les principales matières premières

tx = tourteaux ; bette = betterave ; CGF : corn gluten feed. Source : S. Douet Techna (Aftaa 1/10/2009) d’après Ia base IO7.

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