Le point Vétérinaire n° 292 du 01/01/2009
 

FIÈVRE CATARRHALE OVINE

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FOCUS

Béatrice Bouquet

25, rue Poireauville, 80230 Vaudricourt

Le virus blue tongue et ses vecteurs, qui mobilisent actuellement les praticiens ruraux, ont fait l’objet de diverses communications et tables rondes en décembre 2008 à Paris.

En ce qui concerne la fièvre catarrhale ovine (FCO), « il y a la polémique et des choses plus importantes », souligne Pierre Mathevet de Merial avant de tendre le micro à Étienne Thiry, professeur de virologie à Liège, dans le cadre d’un symposium en marge des dernières Journées européennes de la buiatrie à Paris, les 15 et 16 décembre 2008.

Premiers résultats d’une infection expérimentale

Étienne Thiry illustre en images les tout premiers résultats d’une infection expérimentale avec le sérotype 8 accompagnés de signes cliniques chez les bovins [1]. L’originalité du profil pathologique observé sur le terrain chez les bovins avec ce sérotype se confirme. L’expérimentation gomme la diversité et l’intensité des profils rapportés. L’état sanitaire des élevages influerait donc sur l’impact clinique de la maladie. « Il va être possible de mettre au point la reproduction la plus fidèle possible de la maladie. Cela aidera au développement des vaccins », explique Étienne Thiry d’autant plus que l’infection a été réalisée avec du virus titré, produit en culture de cellules. Certes, certains éléments notés dans la reproduction expérimentale restent sujets à caution, comme l’aspect biphasique des lésions orales (à 2 jours puis à 14 jours). Cette observation est peut être à relier à la double voie d’infection expérimentale, sous-cutanée et intraveineuse. Les travaux exposés en fin de symposium par Claude Hamers, responsable de recherches chez Merial, dans le cadre du développement vaccinal, semblent aller dans ce sens (lorsqu’une seule voie d’infection est utilisée, aucun profil biphasique n’est observé).

Les avortements, le “passage” pulmonaire ou encore la propension du virus à passer la barrière placentaire ont été exposés comme acquis, alors que l’efficacité de la transmission vénérienne est à relativiser.

Contamination in utero

Si les spectaculaires veaux hydranencéphales issus d’une contamination in utero entre 70 et 130 jours de gestation commencent à être bien connus sur le terrain [1], la survenue d’encéphalites moins sévères en cas d’infection près du terme est à prendre en compte [3].

La possibilité de voir apparaître des IPI (infectés permanents immunotolérants) en cas d’infection in utero, comme pour la BVD (bovine viral diarrhea), est incertaine : « Les orbivirus ne sont pas des pestivirus », rappelle Étienne Thiry [6].

Un petit frère et un cousin

Le nouvel invité européen dans la famille des virus de la blue tongue, le BTV-6, a fait l’objet de longs développements. Son incidence sur le cheptel semble faible d’emblée : jamais plus de 1 cas pour 50 bovins dans la cinquantaine de foyers rapportés. Ce sérotype a été découvert grâce à la vigilance de praticiens hollandais qui ont observé des inflammations des bourrelets coronaires dans des élevages vaccinés contre le BTV-8.

Bien qu’en Afrique du Sud il soit facile de se procurer un vaccin FCO vivant atténué « au choix du sérotype », il n’est pas établi de façon certaine que ce BTV-6 soit d’origine vaccinale, d’après Stéphan Zientara, virologue et épidémiologiste à l’Afssa-Lerpaz Alfort, et deuxième intervenant du symposium Merial. 110 000 bovins bulgares ont toutefois été vaccinés avec un vaccin polyvalent atténué africain en Europe. Le chercheur trouve étrange que le lieu d’émergence du sérotype 6 en Europe soit identique à celui du BTV-8. Des mouvements de bovins non maîtrisés entre la Turquie et l’Europe de l’Est sont-ils en cause ?

Autre nouvel orbivirus, frère ou cousin du BTV-8, le virus Toggenburg tient son nom de la vallée suisse où il a été mis en évidence chez des chèvres plusieurs mois auparavant, un peu en catimini. « Il est trop tôt pour le baptiser vingt-cinquième sérotype de BTV, insiste Stéphan Zientara, qui attend que les amorces virales traversent la frontière jusqu’à son laboratoire pour en savoir plus. Asymptomatique ? « Pas sûr. »

Laisser faire la nature ?

Alors que la multiplication progressive des sérotypes circulants complique les choix vaccinaux, la question de l’immunité à attendre de l’infection naturelle par les BTV est posée. « L’immunité naturelle est durable et solide envers les signes cliniques, admet Étienne Thiry, mais envers la réinfection ? On ne sait pas. » Tous les bovins ne s’immuniseront pas spontanément. « Dès lors, si l’on veut se contenter de vacciner les animaux non infectés, cela impose une vaste opération de contrôle sérologique préalable. D’où l’option de vaccination obligatoire d’emblée généralisée, à certains niveaux de priorité. »

L’immunité naturelle n’est pas éternelle : « environ deux ans a priori, et l’immunité vaccinale semble durer de un an à un an et demi », d’après Stéphan Zientara. Attention toutefois à bien définir l’état d’infection : « Une PCRémie qui reste positive ne veut pas dire une infection virale persistante », martèlent les intervenants. Pour préciser les durées d’immunité, « il faudrait savoir corréler la charge virale et le statut infectieux ». Cela lèverait aussi bien des entraves commerciales (des frontières à l’Est sont fermées aux broutards vaccinés PCR-positifs).

Éradiquer ? À quel prix ?

L’éradication est-elle vraiment envisageable pour une maladie vectorielle comme la FCO, qui n’a pas encore révélé toutes ses modalités de transmission (encadré) ? Les Espagnols y sont parvenus pour le sérotype 4 dans les Baléares, rappelle Stéphan Zientara.

La diversité des voies de transmission pour-rait compliquer la tâche. La transmission verticale de mère à veau est certaine. Encore insuffisamment connue, elle participe au maintien hivernal du virus. Des interrogations sont aussi en cours sur le franchissement de la barrière d’espèce. Un portage par des chevreuils est “remonté” avec les données de l’office de la chasse. Stéphan Zientara et Étienne Thiry citent même l’éventualité d’une transmission orale ; outre la contamination anecdotique du lynx ayant ingéré des fœtus en Belgique, ils rapportent un cas possible de transmission orale à une génisse en Irlande du Nord.

Il faudrait surtout savoir “appuyer rationnellement” la décision de vaccination généralisée, même a posteriori. Une première étude rétrospective d’un impact technico- économique du BTV-8 a été exposée aux Rencontres recherches ruminants à Paris, début décembre, orchestrées par l’Institut de l’élevage (Béatrice Mounaix). Une autre équipe basée à l’école de Nantes (Henri Seegers, Christine Fourichon) a commencé un travail plus élaboré de modélisation de la décision vaccinale, sur le modèle de travaux déjà effectués sur la BVD notamment.

Vers des vaccins “polysérotypes”

Les vaccins semblent tenir leurs promesses d’efficacité et d’innocuité sur le terrain [7]. Dans un avenir proche, « nous nous attendons effectivement à voir apparaître des réassortants sérotypes 8 et 1 », souligne Stéphan Zientara. De plus en plus d’élevages et de bovins co-infectés sont retrouvés. « La fréquence de réassortiment est difficile à quantifier, et il est difficile de prévoir le phénotype qui en découlera. » Le pas de géant du sérotype 1 jusqu’en Bretagne a mis le niveau d’inquiétude épidémiologique à la hausse, alors que la tendance était plutôt à relativiser sa rapidité d’extension. L’impact de l’immunité croisée entre différents sérotypes BTV pourrait entrer en ligne de compte. Celle-ci s’appuie sur les mécanismes cellulaires, mais elle ne suffit pas, insiste l’épidémiologiste belge Claude Saegerman [5].

Des vaccins nouvelle génération “tous sérotypes” ne sont pas à espérer avant cinq ans, au plus tôt. L’objectif est de lutter contre les sérotypes en voie de multiplication, mais aussi de permettre une distinction entre un bovin infecté et vacciné. Les campagnes de vaccination généralisée et les interrogations sur les sérotypes à inclure ont donc encore de beaux jours devant elles. Un vaccin à pseudoparticules “sérotype 2” donne d’excellents résultats, d’après Stéphan Zientara (PCRémie postvaccinale négative). Des vaccins recombinants vectorisés ont aussi été élaborés (avec des canaripox-, des capripox- ou des adénovirus), mais tous ne confèrent pas une protection complète. Les vaccins “reverse génétique sur souches atténuées” sont encore à tester. Des pistes vaccinales encore plus novatrices sont explorées, transposées de la recherche d’antigènes communs par modifications d’épitopes (comme pour la recherche en cancérogenèse).

Références

  • 1 - Bughin J. La fièvre catarrhale ovine perturbe le développement nerveux central in utero. Point Vét. 2008;286:16-17.
  • 2 - Dal Pozzo F, De Clercq K, Guyot H et coll. Experimental reproduction of bluetongue virus serotype 8 clinical disease in calves. Vet. Microbiol. 2008; 28:à paraître.
  • 3 - De Clercq K, Vandenbussche F, Vandemeulebroucke E et coll. Transplacental bluetongue infection in cattle. Vet. Rec. 2008;162:564.
  • 4 - Mathieu B, Borba C, Montagnac D et coll. Efficacité du Butox® pour-on dans la protection des ovins contre Culicoides nubeculosus. Rencontres recherches ruminants. Paris 3-4 décembre 2008:33.
  • 5 - Saegerman C. Fièvre catarrhale ovine : l’Europe au carrefour de l’enzootie. Point Vét. 2008;290:41-47.
  • 6 - Thiry É. Les vaccins contre la FCO protègent-ils le fœtus ? Point Vét. 2008 ; 287 : 11 ; et Virologie clinique des ruminants, 2e éd. Éd Point Vét. 2007:301p.
  • 7 - Vandaële É. Cinq laboratoires présentent huit vaccins monovalents BTV-1 ou BTV-8. Point Vét. 2008;291:18-19.

Encadré : Les Culicoides se crashent et se cachent

• Les Culicoides se révèlent redoutablement efficaces dans leur stratégie de résistance à la recherche expérimentale.

Ainsi, une lutte antilarvaire serait a priori plus efficace qu’une lutte contre les adultes, mais les gîtes larvaires sont encore mal connus et varient de quelques centimètres à quelques dizaines de centimètres en profondeur de litière. Si la diversité des espèces vectrices de FCO continentales se dévoile peu à peu, nous restons « sous la menace de la progression de Culicoides imicola, qui a prouvé son excellente compétence vectorielle pour différentes maladies », a expliqué Stéphan Zientara aux dernières Rencontres autour des recherches sur les ruminants (3R). Il convient de ne pas crier victoire trop tôt en ce qui concerne les aléas (climatiques) de la transmission vectorielle, comme a tendance à le faire l’Allemagne. Les basses températures de cette année pourraient ne pas suffire à rompre le cycle de la maladie, en raison de la complexité du processus de persistance hivernale (overwintering) et de la diversité des voies de transmission.

• L’usage d’insecticides semble inefficace pour bloquer le cycle épidémiologique (ils n’empêchent pas de piquer à 100 %), s’accordent à dire les divers intervenants au symposium Merial et à la table ronde organisée aux 3R. Ils doivent être utilisés à bon escient (désinsectisation du matériel de transport). Leur durée d’efficacité varie de quelques jours à quelques semaines. Des résultats expérimentaux de l’Institut français d’études des maladies tropicales (Cirad EMVT) ont été diffusés aux 3R : la mortalité due à Culicoides nubeculosus à 24 heures est inférieure à 49 % chez les brebis traitées avec Butox pour on® [3]. L’expérimentation visait surtout à valider des outils de recherche (Culicoides appliqués “sous cloche” dans le pli inguinal pendant un temps donné). L’absence d’effet antigorgement est à relativiser car C. nubeculosus est une espèce de taille bien plus importante que les vecteurs de la FCO, diurne, et peut-être plus résistante aux insecticides. Mais c’est la seule qui se laisse “élever” et manipuler sans écrasement.

À ce jour, « les tests différentiels après vaccin inactivé ne donnent jamais une sensibilité et une spécificité de 100 %, et, surtout, plus on cumule les injections, moins les tests différentiels fonctionnent », explique Stéphan Zientara.

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