Le point Vétérinaire Canin n° 368 du 01/09/2016
 

ÉTHIQUE

Article de synthèse

Denise Remy

VetAgro
Sup Campus vétérinaire de Lyon
1, avenue Bourgelat
69280 Marcy-l’Étoile

Le déontologisme protège l’individu qui doit toujours être considéré comme une fin en soi, et jamais comme un moyen. Étendue aux animaux, cette théorie leur confère des droits.

Résumé

→ L’éthique déontologique, ou déontologisme, a été fondée par le philosophe Emmanuel Kant. Sa pierre angulaire est le respect du devoir dès lors que ce dernier est universalisable, en toutes circonstances, quelles que soient les conséquences. Le déontologisme protège l’individu qui doit toujours être considéré comme une fin en soi, et jamais comme un moyen. Étendue aux animaux, cette théorie leur confère des droits qui peuvent se décliner du simple respect de leur bien-être à l’abolition de toute forme d’exploitation animale, en incluant, le plus souvent, l’interdiction de les mettre à mort.

Summary

Deontological ethics (or deontology): the protection of the rights of individuals (human beings or animals)

→ Founded by the philosopher Immanuel Kant, deontological ethics, or deontology (sometimes called “rule-based ethics,”) focuses on respect for moral duty in terms of a universal law contributing to the good of humanity regardless of the circumstances or consequences. The fundamental principle of deontology is to protect and consider the individual as an end in and of him/herself and never as a means. Applied to animals, deontological ethics grants them rights which may, according to the authors, vary from respect for their welfare to the abolition of all forms of animal exploitation; thus a spectrum which generally prohibits killing.

Key words

Deontology, deontological ethics, kantianism, moral duty (or moral obligation), rights

Les démocraties occidentales dans lesquelles nous vivons garantissent les droits des individus tout en promouvant le bien social. À l’inverse, les régimes totalitaires ne tiennent aucunement compte des individus, lesquels peuvent, dans une logique utilitariste, être sacrifiés pour ce qui est considéré comme le bien de la collectivité (Union soviétique sous Staline, Allemagne nazie, Chine sous Mao, etc.). La promotion du bien social est fondée sur un raisonnement utilitariste, alors que la protection des individus repose sur une éthique déontologique, ou déontologisme (du grec deon, ce qu’il convient de faire, le devoir, et logos, le discours), encore appelée éthique du devoir ou théorie des droits. C’est à cette dernière que nous allons nous intéresser.

UTILITARISME ET DÉONTOLOGISME : DEUX THÉORIES OPPOSÉES QUI PERMETTENT D’ATTEINDRE UN ÉQUILIBRE

Toute société est confrontée à un conflit moral fondamental entre le bien du groupe et celui des individus. Le raisonnement utilitariste est particulièrement adapté à la promotion du bien d’une société, d’un groupe, puisqu’il vise à maximiser le bien-être (ou à satisfaire les préférences) pour le plus grand nombre et/ou à minimiser le mal-être, la souffrance [11]. Mais l’utilitarisme n’accorde aucune valeur inhérente aux êtres, qui sont interchangeables et ne comptent que pour leur contribution au bien-être général. Par exemple, le système d’imposition est fondé sur le fait que le mieux-être qu’apportent les aides financières issues des impôts aux citoyens sans ou avec peu de ressources surpasse la diminution du bienêtre des individus qui paient des impôts, d’où un gain net de bien-être pour le plus grand nombre. Le conflit entre le bien pour la société et le bien pour l’individu n’en est pas moins présent, les individus qui travaillent très dur et paient beaucoup d’impôts pouvant estimer que la taxation qu’ils subissent nuit grandement à leur bien-être. Nous conviendrons cependant que payer des impôts ne menace pas singulièrement les individus. Il en va différemment lorsqu’un État est en guerre. Dans ce cas de figure, la logique utilitariste veut que l’intérêt souverain soit celui de la nation, qui doit être défendue, au mépris de la vie des individus qui sont appelés pour combattre. Enfin, lorsqu’un État pratique des arrestations, voire des exécutions arbitraires, justifiées officiellement pour la protection de la société et le bénéfice du plus grand nombre, le danger de l’utilitarisme devient particulièrement évident.

Pourtant, dans nos sociétés occidentales, les exécutions sont prohibées. La liberté d’expression est garantie. Parfois, la protection des individus est telle que, en cas extrême, elle devient contraire à l’intérêt du groupe. Imaginons que les services de sécurité intérieure d’un pays aient arrêté un terroriste impliqué dans la préparation d’un attentat dont la programmation est certaine, mais dont ces services ignorent les circonstances (lieu, date, etc.). Le terroriste arrêté refuse de parler. En pareil cas, le recours à la torture coule de source pour un utilitariste. Pourtant, il est totalement interdit dans les démocraties occidentales, quel que soit le prix à payer pour la collectivité.

LE KANTISME, FONDATION DE L’ÉTHIQUE DÉONTOLOGIQUE

C’est au philosophe Emmanuel Kant (1724-1804) (contemporain de Jeremy Bentham, le fondateur de l’utilitarisme) qui est à l’origine de l’éthique déontologique ainsi que des notions fondatrices de nos démocraties occidentales. Kant est un philosophe rationaliste pour lequel la raison est l’attribut principal de l’homme. Cet attribut le distingue des animaux, le rend responsable de ses actes et en fait un agent libre. L’approche kantienne par la raison diffère fondamentalement de l’approche utilitariste par l’expérience des sens, laquelle, au contraire, inclut d’emblée tous les animaux sensibles dans la considération morale.

1. La raison

La raison, qui permet à l’être humain d’échapper aux déterminismes, confère à l’homme une volonté libre. C’est cette autonomie de la volonté, dont Kant fait la démonstration dans ses écrits, qui est devenue, deux siècles plus tard, le nouveau paradigme de la médecine humaine [8]. Les idées philosophiques mettent du temps avant d’être intégrées par les sociétés. Or, depuis la seconde moitié du xxe siècle, la médecine est passée du modèle paternaliste, dans lequel le médecin prend soin de son patient, en état de faiblesse, applique le principe de bienveillance à son égard et décide pour lui, au modèle autonomiste, dans lequel c’est le patient qui s’autodétermine quant aux choix thérapeutiques, le médecin l’informant et ayant tendance à devenir un prestataire de services.

2. L’éthique selon Kant

Pour Kant, l’éthique repose sur un seul principe accessible à tous qu’il appelle « l’impératif catégorique », où catégorique est le contraire d’hypothétique, au sens d’absolu, d’indépendant des circonstances. Le principe de toute action éthique doit pouvoir devenir une loi universelle, c’est-à-dire que sa mise en application par l’ensemble de l’humanité conduirait à rendre le monde meilleur, à améliorer le sort des hommes. À l’inverse, si la mise en oeuvre systématique de cette action par l’humanité conduisait à une dégradation des conditions de vie des hommes, elle ne serait pas éthique. Par exemple, mentir n’est pas éthique : personne ne peut imaginer un monde où tout le monde mentirait à tout le monde, la véracité du discours étant un prérequis pour tout échange (photo 1). Kant articule en termes philosophiques la célèbre maxime de Montesquieu : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse. » L’impératif catégorique de Kant, qui semble si complexe, revient à une très commune expérience de pensée : « Et si tout le monde en faisait autant ? » [7]. Une action n’est morale qu’à partir du moment où elle peut passer avec succès le test de l’universalisation au sein de la communauté des êtres raisonnables. Qui aimerait être insulté, agressé, volé ? Personne. Il en déduit, logiquement, qu’insulter, agresser, voler quelqu’un ne sont pas éthiques (photo 2). Certes, il s’agit d’exemples triviaux, mais notre objectif est ici d’expliciter ce qu’est l’impératif catégorique de Kant, et comment l’éthique est le fruit du raisonnement, et non celui de l’intuition.

Ainsi, pour un déontologiste, il faut toujours suivre la loi morale, qui est universelle, toujours respecter l’impératif catégorique. Et il s’agit de le faire par devoir, par conviction intime et personnelle, qui engage sa propre responsabilité. Un exemple historique illustre certains contresens dont le kantisme a été l’objet : Adolf Eichmann, haut fonctionnaire du IIIe Reich, criminel de guerre nazi et responsable de la logistique de la “solution finale”, s’est, lors de son procès à Jérusalem, en avril 1961, défendu en disant qu’il n’avait accompli que son devoir et a prononcé le nom de Kant. Évidemment, Eichmann n’avait absolument rien compris à la notion de devoir chez Kant. Il ne s’agit pas de se soumettre à une loi extérieure, mais d’obéir à la loi de la raison qui est intérieure à chacun. Les principaux détracteurs du déontologisme lui reprochent de ne pas tenir compte des circonstances. En effet, il est possible d’imaginer des cas, certes exceptionnels, où l’éthique impliquerait de contrevenir à l’impératif catégorique (ce que nous écrivons là est déjà un contresens pour un déontologiste, dans la mesure où il est impossible de déroger à l’impératif catégorique, qui, par définition, est universel et doit toujours être respecté). L’exemple le plus classique est celui d’une personne poursuivie par des criminels qui veulent l’assassiner et qui se réfugierait chez un ami. Imaginons que les criminels frappent à la porte de la maison de l’ami et lui demandent si la personne qu’ils poursuivent se trouve chez lui. Il va de soi que mentir dans ce cas particulier, exceptionnel, est le seul acte rationnel sous peine de livrer son ami à des assassins. Dans ce caslà, effectivement, la voie éthique relève du conséquentialisme : il faut tenir compte des conséquences de l’acte, et non plus de la loi d’universalisation. Cependant, Kant a toujours refusé de prendre en compte les exceptions.

Certains utilitaristes ont reproché au philosophe de s’opposer au bonheur. Ce n’est pas le cas, puisque Kant considère qu’il est du devoir des êtres humains de tâcher d’être heureux, mais il ne fait pas du bonheur la pierre angulaire de son éthique. Il s’agit pour lui d’être digne d’être heureux.

3. La dignité

Enfin, Kant est le philosophe qui a introduit la notion de dignité humaine, valeur inaliénable, qui résulte du fait que chaque homme est un être raisonnable en puissance. Il s’agit d’une notion fondamentale, qui façonne nos démocraties occidentales. La Déclaration universelle des droits de l’Homme, promulguée le 10 décembre 1948, est une émanation directe de la philosophie kantienne [9]. L’article premier stipule : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Nous pourrions croire cette phrase issue d’un ouvrage de Kant. Tout comme la notion de devoir, celle de dignité a fait et fait aujourd’hui l’objet d’amalgames et de contresens nombreux. Kant oppose dignité et prix. Ce qui a un prix a une valeur marchande ; à l’inverse, ce qui n’a pas de prix a une dignité, ne peut pas être remplacé. Autant dire que le philosophe serait atterré, consterné, par des slogans comme « Mourir dans la dignité » qui fleurissent aujourd’hui. Cette dignité-là ne correspond à rien d’autre qu’à une image de soi et n’a rien à voir avec « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine », pour reprendre les termes de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

La dignité humaine interdit de considérer un être humain comme un moyen. Tout homme doit être une fin en soi. Kant l’exprime ainsi : « Agis de telle façon que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen » [8]. Le caractère gratuit du don d’organes ou de cellules, tel qu’il est pratiqué en France, relève de la philosophie kantienne, la marchandisation des organes et/ou des cellules humains revenant à considérer le donneur comme un moyen.

Les droits de l’Homme que nous connaissons procèdent du respect qui est dû à tout homme en vertu de sa dignité intrinsèque. En effet, le devoir moral de traiter tout homme comme une fin en soi et non comme un moyen a un corollaire : tout homme possède un droit à être traité comme une fin en soi. Du devoir moral envers un être résulte un droit de ce dernier à être l’objet de cette considération morale. C’est la raison pour laquelle le déontologisme a encore été appelé une éthique du devoir ou une théorie des droits.

4. Déontologisme et Codes de déontologie médical et vétérinaire

Ainsi, le déontologisme est une théorie éthique qui prend l’acte en considération tout en faisant abstraction des conséquences de cet acte. Un acte éthique respecte les autres, leur liberté, leur capacité d’autodétermination, ne les exploite pas, respecte leur dignité intrinsèque d’êtres vivants irremplaçables. Un médecin déontologiste est radicalement opposé à l’euthanasie (à l’acte de tuer un patient), quelles que soient les circonstances. En cela, le Code de déontologie médicale répond à une éthique déontologiste [1]. L’article 2 (article R. 4127-2 du Code de la santé publique) stipule : « Le médecin […] exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité. » L’article 38 (article R. 4127-38 du Code de la santé publique) est libellé comme suit : « Il [le médecin] n’a pas le droit de provoquer délibérément la mort. » L’acte est proscrit quelles que soient les circonstances. En revanche, un médecin utilitariste ne voit aucune objection à euthanasier un malade qui souffre, en fin de vie ou atteint d’une affection irrémédiable. En effet, pour un utilitariste, la nature éthique d’un acte est déterminée par ses seules conséquences, ici la mort du patient, considérée comme un soulagement.

Le Code de déontologie des vétérinaires, quant à lui, stipule au paragraphe 1er (devoirs généraux des vétérinaires) de l’article R. 242-33, VIII : « Le vétérinaire respecte les animaux. » Le respect dû aux animaux est un principe déontologiste (photo 3). Pourtant, le fondement kantien du déontologisme limite la théorie aux seuls êtres humains. Celle-ci peut-elle être étendue aux animaux ?

UNE ÉTHIQUE DÉONTOLOGIQUE POUR LES ANIMAUX : LA THÉORIE DES DROITS DES ANIMAUX

Les animaux n’ont pas leur place dans la philosophie kantienne, puisqu’ils ne sont pas dotés de raison. Kant prohibe la cruauté à leur égard, mais ne va pas plus loin. Au siècle dernier, des penseurs ont repris la pensée kantienne pour la transposer aux animaux. Le tout premier a été le philosophe américain Joel Feinberg, dès 1971 [2]. À l’instar de l’homme qui agit grâce à sa volonté autonome et à sa raison, l’animal agit par conation (terme de psychologie qui signifie “ce qui oriente le choix ou l’action” et qui, chez l’homme, est synonyme de motivation, de désir, de volonté). Il a des intérêts propres. Par conséquent, l’homme a des devoirs envers lui et l’animal a des droits, autrement dit, un traitement particulier lui est dû. Le raisonnement qui prévaut est calqué sur les droits des personnes vulnérables (enfants, sujets handicapés), qui ne sont pas en mesure de revendiquer leurs droits elles-mêmes, mais à qui le même respect est dû qu’aux individus non vulnérables. Feinberg est un déontologiste modéré, et défend simplement un droit des animaux au bien-être, à ne pas être traités cruellement [3]. Il rejoint les utilitaristes sur le terrain du bien-être animal, mais en y entrant par le biais de la vie conative de l’animal, des intérêts qui lui sont propres, et non par celui de sa capacité à ressentir.

1. L’abolitionnisme

Les successeurs de Feinberg sont pour la plupart allés bien plus loin que lui. Nous ne citerons que les deux auteurs américains les plus connus, le philosophe Tom Regan et le juriste Gary Francione. Tom Regan considère que l’animal, « sujet d’une vie », a de ce simple fait une valeur intrinsèque [10]. Il a des préférences, son bienêtre lui importe. Il est doté d’une dignité, au même titre que l’être humain. Il doit être respecté. Il ne saurait par conséquent être utilisé comme un moyen. La valeur d’un animal ne peut être réduite à son utilité pour l’homme. Regan est radical. Il applique la maxime de Kant à l’animal d’une façon irréductible : aucune forme d’exploitation de l’animal n’est justifiée. Toute utilisation viole les droits fondamentaux de l’animal. Regan est ce que l’on appelle un “abolitionniste” : les productions animales, l’expérimentation, la chasse, mais aussi les zoos, les cirques, bref toute forme d’utilisation de l’animal, doivent être proscrits (photo 4). Peu importe que l’emploi qui en est fait soit respectueux des animaux, que le bénéfice tiré de cette utilisation soit incommensurable (comme dans le cas de l’expérimentation animale) pour l’homme et les animaux. Il n’existe pas de moyen terme : l’animal ne peut être traité comme un moyen, il est une fin en soi.

Gary Francione est un théoricien des droits de l’animal, mais il fait appel, comme les utilitaristes, à la sensibilité comme critère de considération morale [4-6]. En cela, il n’est pas l’héritier de Kant. Pour lui, l’animal doit être considéré comme une personne, et non comme un bien meuble. Nous le citons ici pour montrer jusqu’où peuvent mener des théories poussées à l’extrême. En effet, pour Francione, abolitionniste comme Regan, toute utilisation de l’animal est coupable. Il condamne toute forme de domestication, y compris l’usage d’animaux familiers. Le lecteur peut imaginer combien une telle position risque de heurter nos concitoyens, dans une société dans laquelle l’animal de compagnie occupe une place privilégiée, et pallie souvent la solitude et l’isolement. Pourtant, à l’analyse, il ne fait aucun doute que l’usage d’animaux familiers correspond à une forme d’exploitation de l’animal. Dans la majorité des cas, certes, les propriétaires accordent à leur animal de compagnie des soins de qualité. Néanmoins, les problèmes éthiques ne manquent pas, qui peuvent être créés par les propriétaires eux-mêmes (alimentation inadaptée et obésité, par exemple, troubles du comportement) ou résulter de la sélection de ces animaux (hypertypes obéissant à des effets de mode et entraînant des affections d’origine morphologique, par exemple le syndrome brachycéphale, des maladies d’origine héréditaire). Pour Francione, il faut prendre soin des animaux de compagnie qui existent, et mettre aussitôt un terme à leur élevage. Il estime qu’oeuvrer pour améliorer le bien-être animal, c’est faire fausse route. Il compare l’exploitation des animaux à l’esclavage. Le traitement des esclaves n’a pas été graduellement amélioré. Cette pratique a été abolie, purement et simplement (dans une société telle que la prône Francione, il n’y aurait guère de place pour nous autres vétérinaires).

2. Mouvement vegan

Le mouvement vegan rejoint les thèses abolitionnistes. Dès 1979, il a été défini comme l’expression du refus de toute forme d’exploitation des animaux.

Certains groupes militants se prévalent d’une idéologie abolitionniste (nous écrivons “idéologie” à dessein, toute idéologie étant par définition contraire à la réflexion éthique, puisque les idées qui la prédéfinissent ne sont plus remises en question) et peuvent, dans certains cas, recourir à des actions violentes (“terrorisme animalier” ou “animal rights terrorism”). (Cela étant, les actions violentes ne sont pas l’apanage de ces groupes abolitionnistes, certains mouvements qui défendent le bien-être animal sans remettre en cause le principe d’utilisation des animaux par l’homme menant aussi parfois de telles opérations.)

3. De la bientraitance à l’abolitionnisme : une échelle de graduation

La théorie des droits de l’animal peut ainsi être interprétée de différentes façons, avec une gradation allant de positions modérées qui rejoignent celles des utilitaristes à des positions extrêmes, abolitionnistes, qui refusent toute forme d’exploitation de l’animal. Ainsi, les droits des animaux peuvent être limités à leur bientraitance de la part de l’homme qui les exploite : telle est la position la plus modérée, laquelle rejoint le souci du bien-être animal qu’ont les utilitaristes. Les défenseurs du bien-être animal, qu’ils justifient leur démarche par l’utilitarisme ou par la théorie des droits, sont encore appelés “welfaristes” (terme francisé à partir de l’anglais). La très grande majorité d’entre eux est utilitariste. En effet, la plupart des théoriciens des droits vont plus loin et respectent la vie des animaux. Pour eux, tuer un animal est une violation fondamentale de son droit à la vie, de sa valeur intrinsèque, inhérente au fait qu’il est « sujet d’une vie ». Ils réfutent l’argument utilitariste selon lequel tuer un animal qui n’a pas de conscience de soi pour le bénéfice d’autres êtres vivants (alimentation, expérimentation animale) est éthique dans la mesure où il ne souffre pas et est remplacé par un autre animal qui mènera une vie heureuse. La position la plus extrême est l’abolitionnisme.

Conclusion

Le déontologisme est une théorie éthique fondamentale qui protège l’individu en lui conférant une dignité inaliénable, qui respecte son autonomie, qui en refuse toute exploitation (tout être humain est une fin en soi). Le raisonnement éthique ne prend en compte que la nature de l’acte considéré, sans tenir compte de ses conséquences. Un acte éthique est tout acte qui, universalisé, conduit à une amélioration du sort de chacun. Tout acte susceptible de léser autrui, de l’utiliser comme un moyen, de lui nuire, d’attenter à sa dignité d’être vivant irremplaçable n’est pas éthique.

Appliqué aux animaux, le déontologisme appelle à leur protection, au même titre que l’utilitarisme. La porte d’entrée dans le raisonnement qui conduit à leur protection est leur caractère d’êtres irremplaçables, dotés d’une valeur intrinsèque, sujets d’une vie. Les utilitaristes, eux, fondent leur raisonnement sur la capacité des animaux à ressentir et à éprouver de la souffrance. Mais cette différence n’est pas fondamentale puisque, en pratique, utilitarisme et déontologisme concourent pour protéger les animaux et pour respecter et améliorer leur bien-être. Pour la plupart des déontologistes, rien ne peut justifier la mise à mort des animaux, hormis le cas particulier où leur souffrance ne peut être soulagée. Il s’agit là d’une différence importante avec les utilitaristes qui raisonnent en matière de rapport bénéfices/coûts (coût en matière de bien-être, c’est-à-dire mal-être induit, et coût économique). La version extrême du déontologisme conduit à l’abolitionnisme. Dans tous les cas, la théorie du devoir conduit à une théorie des droits. Pour les déontologistes, les animaux ont des droits qui résultent des devoirs que l’homme a envers eux.

Références

  • 1. Conseil national de l’Ordre des médecins [Internet]. Les commentaires du Code de déontologie. [Cited 2016 Jul 12]. Available from: https://www. conseil-national.medecin.fr/ groupe/17/tous
  • 2. Feinberg J, Hicham S (traducteur). Les droits des animaux et des générations à venir. Philosophie. 2008;(97):64-72.
  • 3. Feinberg J. Rights, justice, and the bounds of liberty. Princeton University Press, Princeton, New Jersey. 1980:318p.
  • 4. Francione G. Animal, property and the law. Temple University Press, Philadelphia, USA. 1985:368p.
  • 5. Francione GL. Rain without thunder-The ideology of the animal rights movement. Temple University Press, Philadelphia, USA. 1996:288p.
  • 6. Francione G. Animals as persons: Essays on the abolition of animal exploitation. 1st ed. Columbia University Press, New York. 2008:256p.
  • 7. Godin C. La philosophie pour les nuls. First, Paris. 2007:656p.
  • 8. Kant E, Fussler JP (traducteur). Critique de la raison pratique. Broché. PUF, Paris. 1943:192p.
  • 9. Nations unies [Internet]. Déclaration universelle des droits de l’Homme. [Cited 2016 Jul 11]. Available from: http://www. un.org/fr/universal-declarationhuman-rights/
  • 10. Regan T. The case for animals’ rights. University of California Press, Berkeley and Los Angeles. 1983:474p.
  • 11. Remy D. L’utilitarisme, une théorie éthique fondamentale dans notre société, et en particulier pour les médecins et les vétérinaires. Point Vét. 2016;363:44-48 (Expert rural), 48-52 (Expert canin).

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ Pour l’éthique déontologiste, ou éthique kantienne, les actes ont en eux-mêmes une valeur intrinsèque et il existe des obligations morales universelles, c’est-à-dire indépendantes de tout contexte et des conséquences possibles.

→ Les éthiques déontologiste et utilitariste ont en commun le fait qu’elles évaluent objectivement les actions : la première procède en considérant uniquement la nature de l’action, la seconde en évaluant uniquement ses conséquences.

→ La notion de devoir (universel) dans l’éthique déontologiste correspond à un devoir de conscience, qui résulte de la loi de la raison, interne à chacun. Il ne s’agit pas de respecter un règlement externe.

→ Les éthiques déontologiste et utilitariste visent toutes deux à protéger les animaux. L’éthique déontologiste n’est pas, comme l’utilitarisme, uniquement focalisée sur le bien-être animal et son respect. Elle estime que le fait d’être sujet d’une vie a une valeur intrinsèque.

→ L’éthique déontologiste appelle au respect d’autrui, homme ou animal, lesquels ont, par conséquent, des droits dans ce référentiel éthique, dont celui d’être l’objet de considération morale. C’est pourquoi, lorsqu’il est appliqué aux animaux, le déontologisme est encore qualifié de théorie des droits.

1. Dans la logique kantienne, mentir n’est pas éthique.

2. Pour Kant, une action n’est morale qu’à partir du moment où elle peut passer avec succès le test de l’universalisation au sein de la communauté des êtres raisonnables. Qui aimerait être volé ?

3. Le respect dû aux animaux, inscrit dans le Code de déontologie vétérinaire, est un principe déontologiste.

4. Pour les abolitionnistes toute forme d’utilisation de l’animal doit être proscrite.

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