Le point Vétérinaire Canin n° 362 du 01/01/2016
 

ÉTHIQUE

Article original

Denise Remy

VetAgro Sup
Campus vétérinaire de Lyon
1, av. Bourgelat
69280 Marcy-L’Étoile

L’éthique du vétérinaire doit-elle impacter sa vie privée ? Réflexions sur le sujet grâce à l’exemple du lynchage sur Internet de notre confrère Luciano Ponzetto.

Résumé

→ À travers l’étude du cas concret d’un vétérinaire praticien victime de cyber-harcèlement parce qu’il a participé à un safari en Afrique et tué un lion, nous montrons que la société attend du vétérinaire qu’il soit l’avocat des animaux en toute occasion, au-delà du cadre strict de son exercice. Nous mettons également en exergue le fait que la société est mue exclusivement par l’émotion, que le raisonnement éthique est inexistant, tant chez le public que chez les confrères, et que la sensibilité éthique en l’absence de délibération rationnelle est dangereuse.

Summary

Does professional ethics include the private life of the veterinarian? Reflection from a current actual case

→The actual case of a veterinary practitioner cyberharassed because he participated in an African safari and killed a lion was studied. The study showed that society expects the veterinarian to be an advocate of animals at all times, including outwith the strict framework of veterinary practice. The author of this article also highlights the fact that society is driven solely by emotion, that ethical reasoning is nonexistent both among the public and among colleagues, and that ethical sensitivity in the absence of rational deliberation is dangerous.

Key words

Professional ethics, veterinarian, society, hunting, safari, online harassment (or cyberharassment or cyberbullying)

L’affaire a éclaté début novembre 2015 en Italie : un internaute reconnaît son vétérinaire sur un cliché posté sur un site Web de promotion des safaris. La photo le montre souriant, accroupi derrière un lion mort, le fusil appuyé contre l’épaule. Immédiatement, l’internaute met la photo sur Facebook. Cette dernière devient virale : des centaines de milliers de commentaires et d’insultes sont postés dans les jours qui suivent, les réseaux sociaux sont inondés, la presse italienne répercute les faits et de nombreux articles de journaux paraissent [1, 2, 4, 6, 7, 9, 11-13, 16, 17]. L’Italie entière connaît notre confrère, lequel est montré du doigt et même menacé.

LES FAITS

Luciano Ponzetto était jusque là un praticien italien estimé de Caluso, une commune de la ville métropolitaine de Turin, dans le Piémont. Outre son exercice libéral, il assurait depuis 16 ans les fonctions de directeur sanitaire du chenil de la ville, lequel a une capacité d’accueil de 150 animaux. Âgé de 50 ans, il exerce la profession vétérinaire depuis 25 ans. Depuis la publication de la photographie polémique (cette dernière aurait été prise il y a 5 ans), il a été interviewé de nombreuses fois par des journalistes. Le cliché en question a été rapidement retiré du site de la société italienne de safaris, laquelle se présente comme membre d’une association dédiée à la conservation de la nature.

1. Les conséquences

Notre confrère Luciano Ponzetto s’est retrouvé vilipendé et menacé sur le Web, et la vitrine de sa clinique a été placardée pendant la nuit. Une semaine après la publication de la fameuse photo sur le Web, il a été démis de ses fonctions de directeur sanitaire du chenil de Caluso. Un grand nombre de ses confrères se sont adressés au président du conseil régional de l’Ordre pour demander sa radiation, exigeant une position « dure » envers lui. Une pétition circule sur Internet, destinée au président du Conseil national de l’Ordre, pour réclamer également sa radiation (photo 1) [5]. Le dimanche 10 janvier 2016, elle rassemblait 46 411 signatures.

Les commentaires des internautes traduisent la consternation, l’incompréhension, l’incompatibilité entre le métier de vétérinaire et le fait de tuer un lion en Afrique. Certains vont jusqu’à établir des comparaisons avec un maître d’école qui ferait du mal aux enfants à l’extérieur de l’établissement scolaire. Ponzetto est traité d’assassin, de meurtrier. Il rapporte aux journalistes que certains veulent le tuer d’une balle dans la tête, l’écraser avec leur voiture, qu’il a été inquiété à son domicile. Les affiches apposées sur la vitrine de son cabinet vétérinaire portent les messages suivants : « docteur Jekyll et Mr. Hyde ? Sauveur ou bourreau ? Honte à toi ! », « je te paie pour sauver et tu prends plaisir à tuer. » Une troisième inscription lui déclare que les auteurs du placardage viendront le chercher personnellement. Des commentaires postés sur le Web à la suite de cette affaire le décrivent comme maniant aisément et facilement l’euthanasie. Le directeur administratif du chenil a, après une longue réunion avec tous les responsables dudit établissement, assorti l’annonce du licenciement de Ponzetto d’une déclaration publique : « nous tenons à souligner avec force notre opposition totale à toute forme de chasse ou de mauvais traitement des animaux, sauvages ou domestiques. » Fait à souligner, il a également officiellement remercié Ponzetto pour toutes ces années de codirection et souligné que ce dernier était irréprochable, professionnellement parlant.

Si le placardage de la vitrine de la clinique de notre confrère a été signé par le Fronte Animalista, dont il est facile d’imaginer qu’il s’agit d’“extrémistes” de la cause animale, en revanche, les internautes dont les commentaires ont inondé le Web, les signataires de la pétition, les membres du comité d’administration du chenil qui se sont réunis pour voter la suspension de Ponzetto de ses fonctions de directeur sanitaire et, a fortiori, les confrères italiens qui ont sollicité sa radiation de l’Ordre des vétérinaires ne sauraient tous être rattachés à un tel mouvement. Certes, quelques voix parmi ses clients (« nous continuerons à lui faire confiance ») et ses confrères se sont élevées pour le défendre, lesquelles n’ont été que furtivement mentionnées dans les différents articles, tant les critiques ont été nombreuses. Ponzetto a porté plainte pour diffamation et harcèlement. Il se défend en disant qu’il n’a commis aucune infraction, que la chasse qu’il a pratiquée n’est contraire ni à la loi, ni à la déontologie professionnelle. Sa passion pour ce sport fait partie de sa vie privée et n’a rien à voir avec la pratique de sa profession. Interrogé sur ses motivations de chasseur, il a d’abord déclaré qu’il s’agissait d’un instinct plus fort que lui, qu’il avait grandi à la campagne, mais, qu’après avoir abattu un animal, il vivait quelques instants de tristesse et d’amertume. Dans des interviews ultérieures, il a affirmé qu’il continuerait à chasser tant que les lois l’autoriseraient, qu’il avait vécu de véritables aventures en pourchassant des animaux sauvages dans des contrées éloignées, que cette pratique permettait de conserver un savoir-faire ancestral. Il a mentionné que « beaucoup ignorent que la survie de certains parcs dépend de cette forme de tourisme ». Néanmoins, s’il devait faire un choix entre sa profession et la chasse, il le ferait en faveur de la première. Il a fait état de l’existence, en France, d’une association de vétérinaires chasseurs, comme la preuve flagrante que la chasse n’est pas incompatible avec ce métier. Quant au président du conseil régional de l’Ordre, il a déclaré condamner à titre personnel les agissements de Ponzetto, mais a clamé que ce dernier ne pouvait être radié de l’Ordre des vétérinaires car aucune faute déontologique ne saurait lui être reprochée.

2. Le cas Palmer

Rappelons ici que, durant l’été 2015, un dentiste américain, Walter Palmer, a abattu le lion Cecil, emblème médiatique du parc national Hwange, au Zimbabwe, car l’animal était suivi depuis des années par des chercheurs britanniques de l’université d’Oxford (photo 2). Dans ce cas-là, la pratique semble illégale puisque le lion était protégé et qu’il aurait été attiré à l’extérieur du parc à dessein, par un cadavre de zèbre tiré à l’aide d’une voiture. Le dentiste l’aurait blessé à l’arbalète, puis traqué pendant 2 jours avant de l’abattre avec un fusil (encadré complémentaire sur www.lepointveterinaire.fr). Palmer a été l’objet, comme Ponzetto, d’un harcèlement en ligne. Comme Ponzetto, il a été traqué jusqu’à ses domiciles personnel et professionnel d’exercice (photo 3). Cependant, ses qualités professionnelles n’ont jamais été remises en question. Nous voyons ainsi se dessiner deux situations diamétralement opposées : d’un côté, le vétérinaire, qui a chassé légalement et dont les qualités professionnelles sont remises en cause, démis de ses fonctions de directeur sanitaire du chenil de sa ville et qui fait l’objet d’une demande de radiation de l’Ordre de la part de nombreux confrères, de l’autre, le dentiste ayant blessé puis traqué un animal protégé pendant 2 jours avant de l’abattre, qui a certes été harcelé par les internautes, mais dont l’activité professionnelle est préservée.

3. Qu’en déduire ?

Ponzetto a chassé en toute légalité. Cependant, il est l’objet d’une campagne de dénigrement sans précédent et même menacé de mort. Imaginons qu’il se soit livré à d’importantes malversations financières. Il est fort à parier que l’ampleur des critiques à son encontre serait moindre. Ses qualités professionnelles ne seraient pas remises en question et il ne pâtirait sans doute pas d’une triste notoriété nationale. Ses activités de safari relèvent du loisir et sont clairement extraprofessionnelles.

Le tollé déclenché par cette activité, rendu public via Internet, est “d’ordre éthique”. Les termes du commentaire qui accompagne la pétition en témoignent : “La profession vétérinaire n’est pas éthiquement compatible avec ce sport barbare et lâche […]. Cette dernière exige la compassion et l’amour pour les animaux.

La réaction des internautes, compte tenu de son ampleur, peut être considérée comme le reflet de la société italienne, c’est-à-dire celui d’un grand nombre de citoyens, et non le fait d’extrémistes de la cause animale. Pour eux, l’éthique professionnelle ne se limite pas à l’exercice de la profession. Il apparaît de façon criante que, dans l’esprit du public, le vétérinaire est celui qui aime les animaux, qui ne saurait les tuer, et ce sans distinction entre l’exercice professionnel et l’activité extraprofessionnelle. Si Ponzetto avait détourné de l’argent, il serait un délinquant ordinaire, et il n’y aurait aucune tension entre éthique personnelle et éthique professionnelle.

Analysons successivement la nature de la réaction des internautes, des confrères, et la façon dont Ponzetto tente de se justifier.

LA RÉACTION DES INTERNAUTES

C’est l’indignation presque généralisée. Les quelques voix qui défendent Luciano Ponzetto le font sur le terrain du respect de la législation et de la distinction entre la sphère professionnelle et la vie privée. Tuer un lion volontairement, même en parfaite légalité, dans le cadre de ce qui est appelé la “chasse sportive”, apparaît ainsi pour la plupart comme un acte injustifiable pour un vétérinaire : “Tu tues délibérément, et par plaisir, alors que l’on attend de toi que tu sauves les animaux.” C’est un sentiment de trahison qui domine. Nous sommes bien dans le registre éthique, mais dans celui de la sensibilité éthique. Le raisonnement éthique est absent. C’est l’émotion qui domine et qui gouverne les réactions. Les internautes prennent position sans véritable justification ni réflexion. Dans les affaires très médiatisées qui touchent à l’éthique, ce type de présentation, polarisée, pour ou contre, fondée sur une simple sensibilité éthique, est presque systématique. La réaction sociétale va très loin. Rappelons ici les propos publics du directeur administratif du chenil, avec lequel Ponzetto travaillait depuis 16 ans : “nous tenons à souligner avec force notre opposition totale à toute forme de chasse ou de mauvais traitement des animaux, sauvages ou domestiques.” Il semble que, aux yeux d’une partie de la société italienne, toute activité cynégétique soit contraire à l’“éthique vétérinaire”.

Imaginons un instant que Ponzetto ait chassé en Italie et que la photo le montre brandissant un lièvre mort. Celle-ci aurait-elle suscité de telles réactions ? Vraisemblablement pas, encore que la précédente déclaration soit pour le moins troublante (« opposition totale à toute forme de chasse »). Il n’en reste pas moins vrai que certains éléments, bien que non exprimés, ont assurément joué un rôle dans la perception des faits :

– le lion est un animal emblématique (il n’est donc pas perçu comme le serait un lapin, même si, rationnellement, il s’agit d’un mammifère comme le lapin). Il est classé comme vulnérable sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN, pour International Union for Conservation of Nature), élément qui aurait pu être intégré à une réflexion éthique et qui conduit à différencier le lion du lapin ;

– il est probable que le terme de safari évoque des images fortes dans la société, ce qui contribue à la réaction émotionnelle (colonisation, “chasse de riches”, loisir de barbares, qui tuent pour le plaisir, pour le trophée, et non pour manger, etc.) [10].

Quant à la décision du directeur administratif du chenil de Caluso, elle a sans doute été prise sous la pression de l’Ente Nazionale Protezione Animali (ENPA, l’équivalent de notre Société protectrice des animaux), qui demandait que Ponzetto soit démis de ses fonctions.

Considérons maintenant d’un peu plus près les propos tenus : Ponzetto est traité d’assassin, menacé, comparé à un maître d’école qui ferait du mal aux enfants à l’extérieur de l’établissement scolaire. Cette dernière allégation est complètement déplacée, la maltraitance d’enfants étant au minimum un délit. Ceux qui en appellent à l’éthique ont un comportement radicalement contraire à celle dont ils se réclament. La violence verbale, les menaces, le raid de nuit contre la clinique, sont autant de réactions injustifiées et injustifiables. Les réactions émotionnelles des uns et des autres, qui se font écho sur la toile, peuvent conduire certains à une violence perçue alors comme légitime (version moderne du lynchage par une foule). Il y a là une contradiction interne d’autant plus inquiétante qu’elle ne semble choquer personne : comment se fait-il que la réprobation morale, fondée sur des “préjugés éthiques”, prenne ce ton si fanatique et extrémiste, et que personne ne s’en émeuve ? Qu’est-ce qui peut justifier ce laxisme, ou cette complaisance, qui permet à ces délinquants de n’être pas systématiquement dénoncés ou bloqués par les modérateurs des sites où ils donnent libre cours à ces excès ? Ne bénéficieraient-ils pas d’un préjugé moral favorable du simple fait qu’ils militent pour la cause animale (laquelle est considérée prendre en compte, par principe, le respect de la vie) ? Estime-t-on par conséquent que les détracteurs de Ponzetto seraient de simples indignés moraux, incapables de passer à l’acte ? Est-ce justifié ? La même tolérance existerait-elle envers des internautes qui invectiveraient et menaceraient, par exemple, des membres de la communauté religieuse juive ou musulmane au titre de l’abattage rituel ?

LA RÉACTION DES CONFRÈRES

Un nombre non négligeable de confrères non seulement condamnent Ponzetto, mais demandent sa radiation du tableau de l’Ordre. Ces derniers, qui ne représentent certes pas l’ensemble des confrères inscrits à l’Ordre régional, mais qui sont néanmoins nombreux, souscrivent aux réactions des internautes et ne font pas davantage preuve de réflexion éthique.

Leur réaction n’est pas moins inquiétante que la violence des précédents. Comme en France, le Code de déontologie italien requiert la loyauté et le respect des praticiens les uns envers les autres. Il stipule que « tout désaccord entre confrères ne doit pas violer les principes d’un débat collégial ni d’un comportement civique ». Là encore, les confrères qui se réclament d’une éthique de la profession au sens large ne respectent pas la déontologie (laquelle est à l’éthique professionnelle vétérinaire ce qu’un code de morale serait à l’éthique) [14].

Certes, le président du conseil régional de l’Ordre a déclaré publiquement que Ponzetto ne pouvait être radié, qu’il n’avait commis aucune faute déontologique, mais il a néanmoins condamné son acte à titre personnel, sans justifier cette accusation.

Interrogeons-nous sur ce qui sous-tend une telle réaction des confrères. Ils ont très vraisemblablement, comme les internautes, le sentiment que Ponzetto a trahi la profession, qu’il l’a entachée, qu’il nuit à leur image de marque et que, tel un vilain petit canard, il doit être exclu de la communauté des vétérinaires.

Dans un article précédent, nous avons évoqué le devoir du vétérinaire envers ses confrères [15]. Ce présent article est l’occasion pour nous d’en dire plus. Outre les obligations déontologiques de confraternité et d’assistance que nous nous devons les uns aux autres, il est certain que nous avons également le devoir de ne pas salir notre profession, de ne pas, par notre attitude, nuire à l’image que le public a du vétérinaire, à ce qu’il en attend : c’est une obligation envers la profession tout entière, donc envers tous nos confrères. Notre Code de déontologie (devoirs généraux du vétérinaire, article R. 242-33, paragraphe 1er, alinéa X) stipule que « le vétérinaire s’abstient, même en dehors de l’exercice de la profession, de tout acte de nature à porter atteinte à la dignité de celle-ci ». Peut-on considérer que Ponzetto a réellement porté atteinte à la dignité de notre profession ? Nous ne doutons pas que ce soit l’avis des confrères qui ont réclamé sa radiation. Il est alors possible de penser qu’il devienne inimaginable aux yeux de la société, dans un avenir plus ou moins proche, qu’un vétérinaire pratique une quelconque activité cynégétique, voire, pourquoi pas, qu’il consomme de la viande.

Or une constatation est saisissante dans le cas que nous analysons : l’absence de toute réflexion éthique construite. Que les internautes soient gouvernés par l’émotion est concevable, c’est plus difficile à accepter de la part de confrères. Certes, ils n’ont, pour la plupart, pas reçu d’enseignement d’éthique, ne possèdent pas les connaissances de base qui leur permettraient de dépasser leur émotion, de mieux comprendre les positions des uns et des autres. Nous développerons dans un prochain article le cheminement d’une délibération éthique, dont le point de départ est, certes, le ressenti, l’intuition : nous ne nions ni leur existence ni leur importance. Mais il ne doit s’agir que du début. À partir de là, il est indispensable de construire une réflexion rationnelle qui suppose une analyse rigoureuse de la situation, une connaissance précise du contexte et de la question soulevée, sous tous leurs aspects (y compris et surtout scientifiques, mais pas uniquement).

En France, notre Conseil national de l’Ordre, sous l’impulsion de notre confrère Michel Baussier, a créé un pôle “profession vétérinaire et éthique animale”, lequel est piloté par notre consœur Ghislaine Jançon. Cette initiative est plus que louable. Le pôle aura cependant une tâche particulièrement délicate. Le lecteur pourra, à travers le cas que nous étudions, un peu saisir la nature de cette difficulté : éclairer le grand public et les confrères sur des questions sensibles en lien avec l’animal, instiller la culture de la délibération éthique, expliquer sans relâche, dans la nuance, au risque d’être qualifié de lâche lorsque le public, gouverné par l’émotion, attendra des prises de position catégoriques, éventuellement fâcher des confrères qui pourront penser que leur liberté est menacée.

COMMENT PONZETTO SE DÉFEND

Luciano Ponzetto doit faire face à deux types d’accusations :

– celle d’avoir abattu un lion lors d’un safari en Afrique ;

– celle d’avoir failli à l’éthique vétérinaire telle que la société se la représente.

Ponzetto aurait pu développer une justification éthique de la “chasse sportive” en Afrique(1). Il a, semble-t-il, à peine évoqué la question lorsqu’il a affirmé que « beaucoup ignorent que la survie de certains parcs dépend de cette forme de tourisme » (argument évoqué une seule fois par la presse) [6].

Il énonce le fait que la chasse est une activité de loisir radicalement distincte de son activité professionnelle, avec laquelle elle n’est pas incompatible, mais ne tente aucune explication à ce sujet, sa seule justification étant que d’autres vétérinaires chassent, et il cite l’association française Véto-Chasse.

Il se réfère également à la tradition (savoirs ancestraux), et cet argument est valable (la pratique du safari est hybride, transculturelle, associant des techniques autochtones et occidentales), mais ne constitue pas une légitimation éthique. Ce n’est pas parce qu’une pratique est traditionnelle, ancrée dans la culture d’un pays, d’une région, qu’elle est moralement acceptable. Si tel était le cas, il n’y aurait jamais de progrès moral dans la société (les mutilations génitales représentent un exemple de pratiques consacrées par certaines traditions mais non éthiques).

Il est particulièrement difficile pour Ponzetto de répondre à l’accusation qui lui est faite de prendre plaisir à tuer alors qu’il est vétérinaire. Dans ses déclarations initiales, il a rapporté qu’ayant été élevé à la campagne, la chasse fait partie de son instinct, mais que, devant l’animal tué, il éprouve toujours un moment de tristesse et d’amertume. Instinct d’origine culturelle, mais qui ne correspondrait pas à sa personne ? Ou concession à ses détracteurs, car il ne sait pas comment se défendre ? Si cette description correspond à la réalité, Ponzetto ne serait pas en accord total avec lui-même lorsqu’il chasse. Il n’aurait pas adopté une position éthique cohérente, tiraillé entre sa sensibilité éthique et les pratiques coutumières dans lesquelles il a été élevé. Le fait que la photographie “coupable” le montre arborant un grand sourire, celui du chasseur fier de sa prise, permet de mettre en doute un tel désaccord qui relèverait du stress moral. D’ailleurs, par la suite, sa ligne de défense a été un peu différente : « je continuerai à chasser tant que la loi me le permettra », tout en affirmant que sa profession prévaudrait s’il devait faire un choix.

Enfin, Ponzetto se défend sur le terrain de la loi. Le fait que la chasse soit légale ne la rend pas nécessairement éthique. Loi et éthique ne sont pas superposables. Nous développerons cette question dans un prochain article. D’une manière générale, mais non absolue, la loi traduit approximativement l’éthique sociétale d’un pays, avec un certain retard par rapport à cette dernière. Mais la loi ne dicte pas ce qui est éthique et ce qui ne l’est pas. Elle dit ce qui est permis, autorisé, et ce qui ne l’est pas. Un acte peut être permis ou avoir été dépénalisé sans être nécessairement éthique. Et le caractère éthique d’une action est étroitement lié au contexte. Il est notable que, trop souvent les gens assimilent loi et éthique.

Conclusion

Ce cas tragique d’un confrère soumis à des cyber-brimades, dont la réputation est entachée à jamais alors qu’il était professionnellement irréprochable, appelle plusieurs conclusions.

Il convient d’être extrêmement prudent quant au contenu de ce que nous mettons en ligne. Le harcèlement en ligne est de plus en plus fréquent. L’Association américaine des médecins vétérinaires (AVMA, pour American Veterinary Medical Association) a mis en place des ressources sur son site pour les vétérinaires victimes de cyber-intimidation après qu’une enquête, menée en novembre 2014, a révélé qu’un praticien sur cinq en avait été victime ou connaissait un confrère qui en avait été victime [3]. La même année, une consœur de New York s’était suicidée à la suite d’un harcèlement en ligne [8].

La société attend de nous que nous prenions, en toutes circonstances, la défense des animaux. Pour nos concitoyens, l’éthique vétérinaire ne s’arrête pas à la porte de notre clinique. Il nous faut en tenir compte, il y va de notre devoir envers la société comme envers notre profession, que nous représentons. Le public est mû par l’émotion. Ses réactions relèvent de la sensibilité éthique en l’absence de toute réflexion, ce qui est potentiellement dangereux. Il peut désigner des boucs émissaires, éventuellement imposer à un corps professionnel des diktats totalement injustifiés.

Ceux qui se revendiquent de l’éthique peuvent être ceux dont le comportement est le moins éthique. La société fait preuve d’une complaisance coupable envers les délinquants qui brandissent une sensibilité éthique, en particulier quand il s’agit de la cause animale.

L’étude de ce cas a révélé que les confrères ne semblent pas davantage capables de mener une réflexion éthique que le public. Il apparaît ainsi essentiel de les former pour qu’ils puissent faire entendre des arguments construits, raisonnés, et qu’ils contribuent à éclairer la société.

Nous invitons le lecteur à une analyse éthique de ce cas à travers un autre article de ce numéro du Point Vétérinaire(1).

  • (1) Voir l’article “Est-ce éthique pour un vétérinaire de pratiquer la chasse aux grands fauves ? Décryptage à partir d’un cas concret” du même auteur, dans ce numéro.

Conflit d’intérêts

Aucun.

Points forts

→ L’éthique professionnelle ne se limite pas à l’exercice de la profession.

→ Les internautes comme les confrères sont mus par l’émotion : ils font preuve de sensibilité éthique mais ne se livrent à aucune réflexion éthique.

→ La complaisance de la société envers la violence verbale des “indignés moraux” (dont l’indignation ne repose que sur l’émotion) est dangereuse et coupable.

→ Les arguments de la légalité et de la tradition ne constituent pas des justifications éthiques.

→ Le harcèlement en ligne peut être dirigé contre les vétérinaires, avec des conséquences personnelles et économiques potentiellement dramatiques.

1. Capture d’écran de la pétition en ligne contre Luciano Ponzetto.

2. Le lion Cécil dans le parc Hwange au Zimbabwe.

3. La devanture de la clinique dentaire de Walter Palmer pendant “l’affaire Cécil”.

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