Le point Vétérinaire n° 360 du 01/11/2015
 

DISCERNEMENT ÉTHIQUE

Internet

Denise Remy

VetAgro Sup, Campus
vétérinaire de Lyon
>1, avenue Bourgelat
69280 Marcy-L’Étoile
denise.remy@vetagro-sup.fr

Le praticien a différents devoirs moraux. Lorsque ceux-ci entrent en conflit, une réflexion éthique est indispensable pour déterminer la meilleure façon d’agir.

La plupart des questions éthiques auxquelles nous sommes confrontés dans notre pratique clinique quotidienne peuvent être simplifiées et résumées sous la forme de conflits entre nos différents devoirs moraux. Il est essentiel de connaître ces derniers et de les garder présents à l’esprit afin de développer notre sensibilité ou notre discernement éthique, c’est-à-dire notre faculté à reconnaître que tel cas ou telle situation soulève un problème éthique.

Le vétérinaire a un devoir moral envers :

– l’animal ou les animaux qu’il soigne, ou au sujet desquels il prodigue des conseils ;

– le propriétaire ou le détenteur de l’animal ou des animaux ;

– la société ;

– ses confrères ;

– lui-même (figure).

Les devoirs se déclinent différemment selon les situations, chacune d’elles pouvant faire appel à l’un ou à plusieurs d’entre eux. Parfois, la solution est limpide et concourt à satisfaire tous les devoirs simultanément. D’autres fois, les devoirs entrent en conflit, en ce sens qu’ils appellent chacun à une solution différente. La réflexion éthique est alors nécessaire pour déterminer la meilleure conduite à tenir.

Il n’est pas possible de hiérarchiser ces devoirs moraux dans l’absolu, indépendamment du contexte. En effet, l’éthique, discipline à la fois scientifique et philosophique, réflexive, dépend étroitement du contexte et de toutes ses subtilités [6].

Devoirs envers la société

Toutefois, il convient d’affirmer que le devoir envers la société, lorsqu’il existe, est primordial : le vétérinaire est un acteur majeur de la santé publique (éthiquement, protéger la société humaine est plus important que, par exemple, protéger un animal ou un groupe d’animaux ou satisfaire le désir d’un propriétaire). À titre d’exemple, le bon usage des antibiotiques fait partie de notre devoir envers la société. Ce dernier ne se limite toutefois pas à notre rôle de santé publique. Il s’agit également de répondre aux attentes de la société pour tout ce qui concerne l’animal de près ou de loin (et d’anticiper ses attentes). Le bien-être animal en est une illustration [1, 9].

Devoirs envers l’animal et le propriétaire

Le dilemme auquel nous sommes le plus fréquemment confrontés survient entre notre devoir envers l’animal et celui envers le propriétaire. La prééminence systématique du premier sur le second nous place, pour reprendre la comparaison de Bernard Rollin, dans une position équivalente à celle d’un pédiatre [7, 8]. L’inverse nous met dans celle d’un garagiste. Le pédiatre œuvre dans le “meilleur intérêt” de l’enfant (notons au passage que la notion de “meilleur intérêt du patient” offre parfois à elle seule bien des controverses). Lorsque les parents s’opposent à ce que le pédiatre considère comme le meilleur intérêt de l’enfant, il peut saisir la justice [3, 10]. Il n’en va pas de même du vétérinaire, puisque l’animal, bien qu’étant reconnu comme un être sensible (depuis 1976 dans le Code rural et depuis 2015 dans le Code civil, désormais en harmonie avec le précédent), reste soumis au régime des biens. Le garagiste fait un bilan, préconise un certain nombre de réparations, informe son client, puis se conforme à son ordre : il effectue uniquement les réparations demandées par le propriétaire de la voiture. Et pour cause, le client paye : n’est-ce pas là, ironiquement, une situation familière au vétérinaire ? Je pense ne trahir aucun de mes confrères en avançant que nous avons tous le cœur d’un pédiatre, mais que les circonstances nous obligent parfois à être des garagistes. Je vais lancer sous peu une enquête dans notre profession pour recueillir vos expériences, ressentis et commentaires à ce sujet ô combien important en pratique. Un exemple caricatural de conflit entre notre devoir envers le propriétaire et celui envers l’animal est représenté par les demandes d’euthanasie de convenance.

Devoir envers les confrères

Notre devoir envers nos confrères, connu de tous, est bien décrit dans le Code de déontologie.

Devoir envers soi-même

Le devoir envers nous-même est souvent omis, ou relégué au dernier plan. C’est une grande erreur. Le vétérinaire se doit, entre autres, de connaître ses limites en termes de résistance à la fatigue, de ne pas les dépasser, de gagner sa vie correctement. Le respect du devoir moral que chacun a envers soi-même est sûrement le meilleur rempart contre le burn-out et le suicide [4, 5]. Le recours systématique à la réflexion éthique peut également contribuer à prévenir la détresse morale [2].

Conclusion

Si la plupart des questions éthiques auxquelles nous sommes confrontés dans notre exercice quotidien sont, en apparence, des dilemmes entre notre devoir moral envers l’animal et celui envers le propriétaire, elles incluent souvent aussi d’autres devoirs moraux : celui envers nous-mêmes, envers la société dans son ensemble, envers nos confrères.

Une appréciation au cas par cas, qui tient compte du contexte et met en balance tous ces devoirs, permet d’opter pour une ligne de conduite optimale.

Références

  • 1. Arkow P. Application of ethics to animal welfare. Appl. Anim. Behav. Sci. 1998;59:1-3,193-200.
  • 2. Batchelor CEM, McKeegan DEF. Survey of the frequency and perceived stressfulness of ethical dilemmas encountered In the UK veterinary practice. Vet. Rec. 2012;170:19.
  • 3. Hord J, Rehman W et coll. Do parents have the right to refuse standard treatment for their child with favorable-prognosis cancer ? Ethical and legal concerns. J. Clin. Onc. 2006;24(34):5454-5456.
  • 4. Platt H, Hawton K et coll. Systematic review of the prevalence of suicide in veterinary surgeons. Occup. Med. 2010;60(6):436-446.
  • 5. Platt H, Hawton K et coll. Suicidal behavior and psychosocial problems in veterinary surgeons: a systematic review. Soc. Psychiatr. Epidemiol. 2012;47(2): 223-240.
  • 6. Remy D. Une nouvelle rubrique : éthique professionnelle. Point Vét. 2015;359:5.
  • 7. Rollin B. Veterinary medical ethics in encyclopedia of applied ethics 2nd ed. Elsevier. 2010.
  • 8. Rollin BE. An introduction to veterinary medical ethics, theory and cases. 2nd ed. Blackwell Publishing Ltd, Oxford, UK. 2006.
  • 9. Rollin BE. Annual meeting keynote address: animal agriculture and emerging social ethics for animals. J. Anim. Sci. 2004;82:955-964.
  • 10. Sheldon M. Ethical issues in the forced transfusion of Jehovah’s witness children. J. Emerg. Med. 1996;14(2):251-257.

Conflit d’intérêts

Aucun.

FIGURE 1
Les cinq devoirs moraux du vétérinaire clinicien

Formations e-Learning

Nouveau : Découvrez le premier module
e-Learning du PointVétérinaire.fr sur le thème « L’Épanchement thoracique dans tous ses états »

En savoir plus
Publicité

L'infographie du mois

Boutique

Aussi bien destiné au vétérinaire, qu’à l’étudiant ou au personnel soignant, cet ouvrage vous apportera toutes les bases nécessaires à la consultation des NAC. Richement illustré de plus de 350 photos, doté de compléments internet vous permettant de télécharger des fiches d’examen et des fiches synthétiques par espèces, ce livre est indispensable pour débuter et progresser en médecine et chirurgie des NAC.
Découvrir la boutique du Point Vétérinaire

Newsletters


Ne manquez rien de l'actualité et de la formation vétérinaires.

S’inscrire aux Lettres vétérinaires
S’inscrire à La Lettre de l'ASV

Publicité